‹ Mélanges offerts à M. Émile PicotChapitre 210 sur 320 · Luftschlôsscy haucn · texte numérisé non relu

Luftschlôsscy haucn

3. « Mancher baut Schlôsser in der Luft der kcinc Hutte auf dem Lande bauen kônnte. »

richesse de l'Espagne en châteaux forts par rapport à d'autres pays, n'évoque pas notre proverbe, comme le pense M. Thuasne, et ne sert nullement à l'expliquer. D'où vient-il et quelle circonstance lui a donné naissance ? Et d'abord une question se pose. Guillaume de Lorris est-il l'inventeur de la locution devenue si célèbre ou avait-elle cours avant lui ? Il ne semble pas qu'on puisse s'arrêter à la première hypothèse, car si vraiment il avait le premier substitué le mot Espagne à d'autres exprimant quelque chose d'imaginaire et de chimérique, il eût jugé une explication nécessaire. Pourquoi l'Espagne plutôt que tout autre paj's plus lointain, plus fabuleux, plus utopique ? L'auteur nous devait de le dire, sous peine de n'être pas compris.

Il est beaucoup plus vraisemblable d'admettre qu'au temps de Guillaume de Lorris la locution avait déjà une valeur proverbiale, qu'elle avait pénétré dans le langage courant et que nul n'hésitait sur le sens à lui donner. Selon Littré, qui dans l'historique de son Dictionnaire a cité quelques variantes où d'autres pays remplacent le nom d'Espagne, l'origine de la locution reste fort incertaine : « On a dit aussi, écrit-il, château en Asie, château en Albanie ; de sorte que, au fond, cela veut dire faire des châteaux en pays étrangers, là où l'on n'est pas, c'est-à-dire se repaître de chimères ; le nom d'Espagne a fini par prévaloir, sans doute parce qu'il était très connu par les récits de Roland. » Cette dernière indication mérite d'être retenue, mais les autres variantes Asie, Albanie, citées par Littré, très postérieures au xiii'^ siècle et dues sans doute à la rime chez les auteurs où on les trouve, n'ont pas d'importance, n'étant manifestement que des altérations de la locution primitive où figurait sans aucun doute le mot Espagne. Or, pour se rendre compte comment au xiii*= siècle, chez nous, faire des châteaux en Espagne devient l'équivalent, comme dit Littré, de se repaître de chimères, il faut se souvenir que l'Espagne en ce temps encore passait pour un pays en grande partie au pouvoir de l'Infidèle et que cette croyance

était entretenue chez le public par la lecture des chansons de geste où les prouesses de Charlemagne dans l'Espagne musalmane occupent une si grande place. L'Espagne, qui se confondait avec le midi de la France, autre contrée traditionnellement sarrasine, fournissait à l'empereur les villes ou châteaux à conquérir dont il foit dans Tépopée de si libérales distributions à ses vassaux. Dans le passage d'Aimeri de Narboiine,c\té par M. Thuasne, nous avons un exemple de ces donations qui ne tentent aucun de ceux auxquelles elles sont offertes, car le désastre de Roncevaux a dégoûté nos Français de tout établissement en terre sarrasine. Il s'agit de la ville elle-même de Narbonne dont l'empereur propose la conquête, et avec un égal insuccès, à Naime, à Dreux de Montdidier, à Richard de Normandie et à plusieurs autres. Richard a une réponse caractéristique. Il en a assez de combattre en pa3^s d'infidèles où il n'a pas passé sept jours sans sa cotte de mailles. Tout ce qu'il désire est de rentrer chez lui :

Mais, par l'apostre que l'on requiert et prie, Se j'estoie or arier en Normendie, Ja en Espaigne n'avroie manantie, Ne de Narbone n'avroie seignorie.

Donez la autre, car je ne la quier mie. De mal feu soit ele arse !

Cela, l'auteur de la chanson le dit très sérieusement ; nous sommes encore au temps où l'on croit au ton tragique de l'épopée. Mais à cette foi naïve succéda à la longue un doute moqueur. Ces Hbéralités de Charlemagne, on finit par en rire, comme on rit de toutes les rengaines. Donner des châteaux en Espagne, signifie vous payer en paroles. M. E. Langlois, qui le premier a aperçu un rapport entre le passage à'Ainieri et notre expression, m'a signalé des vers du Roman de Baudouin de Sebourg (xiv^ siècle) tout à fait probants à cet égard. Ce chevalier reçoit du roi de Syrie la cité de Rohais, laquelle se trouvait au pouvoir du bâtard de Sebourg, à la suite d'inci-

dents inutiles à rappeler ici. Le don ne charme nullement Baudoin qui en sent toute l'inanité :

Sire, dit Baudewin, vous me donnés biau don ! Un chastel en Espaigne, tant qu'en comparison Conquerre le m'estuet au fer et au baston'.

Ainsi un présent fictif, imaginaire et dont personne de sensé ne peut fliire état, cela se nomme couramment au xix" siècle, époque du roman de Baudoin de Sebourg, et sans doute cela se nommait longtemps auparavant, un château eu Espagne. L'expression s'est combinée avec a donner » et signifie en ce cas, comme on vient de le voir, « payer en monnaie de singe » ; elle s'est combinée aussi avec « faire », on l'a vu tout à l'heure dans le Roman de la Rose, et devient alors l'équivalent de ce que d'autres langues expriment par « construire des châteaux en l'air ». Pour nous résumer, le célèbre dicton se rattache étroitement aux chansons de geste du cycle carolingien, et relève en particulier de la tendance d'esprit qui s'observe dans notre littérature dès la première moitié du xiii^ siècle et qui consiste à tourner en ridicule la machinerie déjà usée de notre vieille épopée. La richesse traditionnelle et constatée en châteaux de la péninsule ne l'a point motivé et ne l'explique pas, mais elle lui a en quelque sorte préparé le terrain, en habituant nos Français du moyen âge à une association d'idées très étroite entre Espagne et châteaux.

A. Morel-Fatio.

I. Li Romans de Baudiiin de Schourc, Valenciennes, 1S41, t. II, p. 412.

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