GRAMMAIRIENS RUSSES
L'aspect est certainement un des traits les plus originaux et essentiels de la structure du verbe russe ; mais il doit à son originalité même de n'avoir été dégagé par les grammairiens qu'avec hésitation et lenteur. Rechercher l'origine et suivre l'évolution de la notion morphologique de l'aspect telle que nous la concevons aujourd'hui, ce sera là l'objet du présent article '.
Les divers traités sur la langue slavonne, dont les manuscrits ont eu cours en Russie du xiv^ au xvi^ siècle ^, traités composés d'après des modèles grecs et bulgares, sont muets sur le phénomène de l'aspect. Non distingués l'un de l'autre, le perfectif et l'imperfectif y apparaissent comme fondus en un sys-
1 . Déjà étudiée par M. Krygin dans uue série d'articles laborieux, souvent diffus et obscurs, de la revue pédagogique rininasia (Revel, année 1889, XXI et XXII; année 1890, XXVI à XXXI), cette question a été également touchée par M. Bulic dans son important ouvrage, dont le tome premier est seul paru jusqu'à présent : O'u-pK-b iicTopiii asbiKosnaidji bx. Pocciii, I (du xnie siècle à 1825), Cnô,, 1904. Nous devons, d'autre part, à M. Grunskij la revue critique la plus complète, mais uniquement au point de vue de la syntaxe, de la littérature grammaticale russe : O'iepKii iio iicto. pin parspaôoTKii ciaBHiicKiix-b H3biK0B-b, 1, fasc. 1-2, Cnô., 1911, et fasc. 3, lOpLCB-b, 1911 ; II, lOpi.cBi,, 1911, Si plusieurs des travaux examinés dans cet ouvrage n'ont pas été mentionnés ici, c'est parce qu'ils ne nous ont pas paru marquer une étape dans le développement de la notion de l'aspect.
2. Ces traités ont été édités, avec commentaire et index, par M. Jagic, sous le titre de PascyncaeinH o uepKOBnoc.iaBHiicKori crapiiii-È^dans le premier volume des ll3Cji±ji.onamsï no iiCTopiii pyocitaro JiaLina, Cnô., 1895.
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terne de conjugaison unique, où se retrouvent les principaux temps du verbe grec. Quant au mot biia^ « catégorie », on le trouve employé dans ces traités aux chapitres du nom ' et du verbe ; mais, même appliqué aux verbes, ce n'est point l'aspect qu'il désigne : correspondant au substantif grec slcoc, il reproduit simplement la distinction, traditionnelle chez les grammairiens grecs, entre les verbes primitifs (-âpo^TÔTUTTov accç) et les verbes dérivés (T^apàywYov eîooç). Ainsi lisonsnous dans le traité intitulé PascyntAenie o boclmh qacT'fex'b cjiOBa : « Bn/ib rjiarojiexb ce pt.Mii At.jiiiMliii na ^Boe, bi. nptBOOopasHoe iinpI^BOAHoe, sko ce : npbBooupasHoe npiiiMy, xoKK) ; np'IiBoziHoe me : blcxokio, BLcnpiiiMy ^... »
Au xvi^ siècle apparaît en Russie, venu d'Occident, un nouvel ouvrage grammatical : la grammaire latine de Donat, imitée et refaite, comme on sait, en plusieurs langues. La bibliothèque de l'université de Kazan et la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg possèdent chacune une adaptation manuscrite de cette grammaire. L'exemplaire de Kazan est remarquable parce qu'il a été écrit, suivant le copiste, « CAiiiiuM'b pyccKiiMT> iiBUKOMt, ocB .laTiintcKaro, an ou npo- HiiTaiomnMi> loii ynamiiMCfl Bt hcm'i, 6ojii>e pasyMiio 6iJ.io' ».
Dans cette étrange grammaire latine les exemples sont donc traduits en russe : on y trouve seulement, à la fin, quelques prières en latin transcrites en lettres cyrilliques. Il est permis de supposer avec M. Bulic + que l'auteur de cette copie a vu dans la traduction russe de Donat une sorte de code général de la science grammaticale, dont les lois ne régissaient pas
1. On trouvera la détermination de la valeur du mot Biut. applique au nom, dans l'ouvrage ci-dessus cité de M. Jagid, pp. 350 sqq.
2. Jagic, op. cit., p. 333. — Il n'est pas sans intérêt de remarquer, après M. Jagic (op. cit., p. 360), que la servilité de l'imitateur slave va jusqu'à conserver indûment le genre neutre du grec (npbnooôparinoe = -pcoxo'xurov ; npt.Bo/iHoe = TTapàYtoyov) à côté du substantif masculin nnn-b.
3. Jagic, op. cit., p. 813. C'est l'exemplaire de Kazan qui a servi de base à l'édition que M. Jagic a donnée de ce texte.
.\. Bulic, op. cit., p. 157.
moins la langue russe que la latine ; et c'est à cette manière de voir, sans doute commune à tous les Russes instruits de cette époque, et dont on trouve encore un reflet à la fin du xviii^ siècle dans l'œuvre de Lomonosov, que les traits les plus originaux du verbe russe doivent d'avoir été reconnus si tardivement.
Un seul terme peut, dans cette grammaire latino-russe, et pour la question qui nous occupe, attirer notre attention, à savoir le mot oopaa-b appliqué aux formes verbales et traduisant le latin forma. Les oopasu sont au nombre de quatre : « coBepuieHbiii, ai;o : niy ; .rnoooMy/ipeHUii, ii.iii noynaxejiL- HHH, iiJiH npiiJieHiHiJii, luiii norjiyMflTc.iLHLiii, 5IKO : j\ii niy ; HjiH yqamaeMHii, hko : noMiiraio ; HaHiinaTeaLHHii, ano : pasrp'ferocfl, corp-feBaiocH ' ». Quant au mot biiai> il n'apparaît que dans la préface dont Dmitrij l'Interprète a muni la traduction, et, comme il n'est accompagné ni de définition ni d'exemples, nous ne pouvons en déterminer le sens : l'indication que donne M. Jagic dans l'index de son édition (eiiAt^^ latin species) ne semble être qu'une ingénieuse conjecture ^
Les premières grammaires russo-slavonnes, imprimées au xvi^ siècle 5, sont inspirées surtout par le traité PaBcyM^Aenie o BoctMM qacTliX'i. c.ioBa, et n'apparaissent en somme que comme des adaptations de la grammaire grecque au slave d'église : tel est surtout le cas de la grammaire gréco-slave parue à Lemberg en 1591 sous le titre de « AAEA<I>OTHi;. TpaMMaxiiKa AOopor.iaro.niiBaro eji.iiinoc.iOBCHCKaro aaniKa..., etc."* ». Le mot biiai> a, dans ces ouvrages, la valeur qu'on a indiquée ci-dessus (=eloo:, cf. plus haut, p. 344).
1. Jagic, op. cit., p. 840. — Cette division reproduit celle du latin en perjectae formae verhi, par ex. lego ; incditativac, par ex. leclitrio ; frequentativae, par ex. lectito ; inchoativae, par e-s..fervesco (cf. Donati ars grcwinmtica, dans l'édition des Graïuniatici latini, par Keil, tome IV, p. 559, Leipzig, 1864).