‹ Mélanges offerts à M. Émile PicotChapitre 224 sur 320 · FRAGMENTS D'UN ROMAN DE LA TABLE RONDE · texte numérisé non relu

FRAGMENTS D'UN ROMAN DE LA TABLE RONDE

Dans une publication dédiée à un maître universellement réputé comme bibliophile aussi bien que pour ses travaux d'érudition^ j'ai pensé qu'on ne trouveraitpas déplacés quelques renseignements sur des débris, du reste intéressants, d'une vieille reliure. Il s'agit de quatre petits morceaux de parchemin, qui servaient de charnières dans la couverture d'un livre récemment entré à la bibliothèque universitaire de Lille ', les Conimentaria in Isagogen Porphyrii et in omnes lihros Aristotelis... (Louvain, 1568, in-4°, « opéra et impensis Vidux Servatii Sasseni ») ^. Ces fragments, taillés dans deux feuillets d'un manuscrit, ont à peine 45 millimètres de largeur; en hauteur, deux ont 190 et 195 millimètres ; les deux autres proviennent d'un troisième fragment semblable aux deux précédents, mais coupé par le milieu dans le sens de la largeur.

Trois de ces fragments, dont les deux plus petits, appartiennent à un même feuillet, que leur juxtaposition reconstitue intégralement. Je suppose que ce feuillet précédait dans le volume, mais sûrement pas immédiatement, celui dont faisait partie le quatrième morceau. Du second feuillet, il n'existe plus, du côté que je crois être le recto, que les trois ou quatre dernières syllabes de chaque vers; du côté opposé, il ne manque aux vers, en général, que les initiales.

1 . C'est M. Macaigne, bibliothécaire, qui les y a découverts et me les a signalés; M. Vanrycke, bibliothécaire en chef, s'est empressé de les en retirer pour m'en faciliter la lecture : à tous deux j'adresse mes remerciements amicaux.

2. La reliure étant contemporaine de l'édition, on peut espérer que d'autres exemplaires du même ouvrage conservent d'autres fragments de même origine.

Le manuscrit dépecé d'une façon si barbare était d'une belle écriture, des environs de 1325. La seule lettrine qui en soit conservée était à fond d'or avec arabesques d'azur ; de longues virgules, alternativement d'or et d'azur, courent tout le long de la marge, parallèlement à deux traits verticaux rouge et bleu. Chaque page était écrite sur une seule colonne de 30 vers ; l'espace occupé par le texte était en hauteur de 133 millimètres.

Le manuscrit contenait un roman du cycle breton. Existe-til d'autres copies du même poème? Je ne le pense pas. Si je me trompe et si une identification des fragments conservés est possible, elle sera facilitée par les noms des rois lias et Solvas, qui y sont mentionnés, parmi d'autres personnages célèbres de la cour d'Artur ' .

Les passages conservés sont d'étendue insuffisante pour qu'il soit possible de déterminer avec certitude la patrie de l'auteur et celle du copiste . Je noterai pourtant quelques particularités dans les formes employées par l'un ou par l'autre.

L'accusatif masculin vo, v. 95, assuré par la mesure du vers, à côté devostre, V'màicmï présent desfiomes (rimant avec homes, v. 21-22) sont des formes courantes dans les textes du nord, mais elles se rencontrent aussi dans d'autres régions, surtout dans l'est; le maintien de ou dans meillours (rimant avec vous, V. 93-94) a un domaine encore plus étendu. D'autre part, l'assimilation de -ens à -ans (grans : gens, v. 1-2), les formes tnit, V. 39, leu < locum, v. 14, assurées par la rime, sont étrangères au dialecte picard. La réduction de :( i s Qvis: adrois, v. 57-58) ne serait à prendre en considération que si les exemples en étaient nombreux et s'il était démontré que le poème fût antérieur au milieu du xiii'^ siècle. Le pronom on (^:non, v. 88) exclut la région orléanaise.

I . M. Lane, bibliothécaire du Collège d'Harvard, a bien voulu me faire savoir qu'aucun de ces deux noms ne figure dans l'index manuscrit des noms propres des Romans de la Table Ronde dressé par Miss Blount et

déposé par clic à la bibliothèque de celte université.

FRAGMENTS d'uN ROMAN DE LA TABLE RONDE 385

Outre la rime bien connue ours : oiis, on remarquera aussi Solvas : cheval, v. 11-12. La langue du copiste paraît être la même que celle de l'auteur. La substitution constante de ^à :( {grans, gens, armés, drois, etc.) et la forme fieiis, v. 90, font d'abord penser au picard, mais d'autres formes plus caractéristiques de ce dialecte, telles que ch pour ç; c pour ch; li, le pour la ; me, te, se pour ma, ta, sa, etc. font complètement défaut ; une autre lui est étrangère : la 2^ personne du pluriel des futurs en -ois Qenrois, avrois, serois). A noter encore que le suffixe os us est représenté par -ous, illorum par lor; que 0 devant une nasale libre est devenu oit (desfioumes, honmes, preiidoume, dounés, pardonnes^-, que le q n'est pas suivi d'un ii Çqi, qerre, reqiert, oqoisoH);q\ie deux lois la conjonction i"^ <C si est écrite ce.

En somme, lepoète et le copiste pourraient être de la Champagne ou des pays limitrophes.

Peu ou pas de renseignements sur la date du poème. Si au V. ^6 de fait est pour desfait, et si seroit desfait a pour sujet un lait et non tant, la rime présente une faute contre la déclinaison. On pourrait en voir d'autres, maladroitement corrigées par le copiste, dans les rimes Urien (sujet) : bien, v. 47-48 (écrite Uriens: biens), a cheval: le seneschal (su]Qt), v. 1 13-14 (écrite a cheval : // seneschans). A part ces exemples incertains, les règles de l'ancienne déclinaison sont observées.

Dans ma copie, je placerai entre crochets les lettres restituées ; j'imprimerai en italiques celles qui sont représentées dans le manuscrit par des signes d'abréviation; je traduirai par mont l'abréviation mit.

Les V. i-éo sont donnés par trois morceaux réunis (1-30 au recto, 3 1-60 au verso), les v. éi-120 par le quatrième morceau (v. 61-90 au recto, 91-120 au verso).

Ou l'asamblee estoit si grans Del roi A[rtu] et de ses gens.

Entre la forest d la vile 4 En a logié plus de .c. mile; Mélanges. 25

Et li baron adès venoient, Qi la contrée pourprenoient.

Li rois atout maint conpaignon 8 Scoit devant son paveiilon ; Lors vit venir .11. rois armés Qf il avoit ja mowt a[mé]s, Le roi lias, le roi Sol [va]s ;

12 Et furent mo«t bien [a] cheval, Et chevalier hardi et preu, Qe lor paraus n'avoi[t] nul leu.

Solvas fu sires des [.Jenois

16 Et lias fu d'Irlande rois.

Devant le roi sont aresté, Qui se seoit devan[t son tré].

Maint roi i ot, maint duc, maint conte, 20 Et lias sa parole conte :

« Roi», fait il, nous vom5 desfioumes, Ja ne nous tenés pour vos houmes ; Car tant avés vers nous mespn's

24 Q^ ja nus drois n'en seroit pris. Ou il a amour ne concorde, Trop est vilaine la descorde ; Mais ce vous lestes ci trouvés,

28 Vous vous tenrois pour fol prouvés Ainz qe qinzaine soit passée.

Jatant n'avrois gent amenée Conques n'aies en vous fiance. »

32 Qant il ont fait lor desfian[cej.

Les chiés de lor chevaus retournent.

Tout droit vers la forest s'en tournent ; Et li rois est reniés pensis,

36 Tous merveillous e/ tous pensis, d'il ne sét mot de l'oqoison Pour quoi dient tel desraison.

S'en parloient li baron tuit,

40 Toute la cours frem[i]t et bruit, Li plus preudoume, li plus sage Dient q*^ ci a grant outrage

15 Ou (VEsl ]enois. — 18 Ce qui reste de l'cxtrcmitc infcricurc des lettres enlevées assure leur restitution .

FRAGMENTS d'un ROMAN DE LA TABLE RONDE 387

Ci'cnsi ont dcsfic le roi 44 Par telorgucl, par tel desroi.

Et li rois conseil en rcqiert

Lon la raison qui li afiert:

« Sire », fait li rois Uricns, 4^ « biens

Q.^ vous en voissïés après :

Encor sont il de ci xnoia près.

Ne sai de quel force se sentent, 52 Mais de grant outra je se vantent,

Et nous soumes desarmé tuit,

Venu a joie et a déduit ;

S'il vous faisoient ore .1. lait, 56 Jamais tant ne seroit de fait {sic).

— Si m'ait Dieus », ce dist li rois,

« Cis consaus est bons et adrois.

Or commandés cil (\i ira éo Et ma parole lor dira.

ues forfait

es sires forfait

rtel orguel 64 [i]re vous en weil

t gaires qc face

eslés en la place

ement li vendra 68 qant il vendra

us hien veoir

re pooir

pjarole escouta 72 honte douta

fu plus jentis hom

sor son blason

biau sire 76 orroieje vous dire

et par franchise

48 II ne reste que l'extrémité inférieure des lettres représentées ici par des points. — 62 es est précédé d'un jambage, qui est probablement le 3'= d'une ;;/. — 64 On aperçoit devant rc le trait qui surmontait un /. — 66 Un jambage précède estes (peut-être viestés).

ejstrc en nule guise je faire seûsse 80 e amour eusse

ve]rs vous mespris a dame apris gnies orendroit 84 rai si bon droit A]rtus de Bretaigne r et sa conpaigne vostre non 88 m]' apel'on par foi

t]li fàeus le roi . . mon cors me fu mescheû 92 . e grant anui eusse eu ;

[C]ar li mieudre estes des meilIo[urs] ; [J']ai bien oï parler de vous, [DJe vo pris et de vostre los.

96 [M]ais, se pour Dieu qerre vous os [Q.^] vous si haut don me douné[sJ, ..vostre ire me pardonnes.

[G.] li respondi : « Amis, 100 [NJ'avés pas tant vers moi me [spris] [Q^] vous encor m'amour n'aiié[s] ; [J]a de ce ne vous esmaiés.

[M]ais vous referois tant pou[r moi] :

104 [J]a vous m'acointerois au roi.

— [CJertes », fait li rois, « biau dous s[ire], [C]e ne vous convient il ja dire, [Qe] bien i serois acointiés 108 [Et] de nouveles apointiés. »

[L]ors font lor hiaumes desla[cier], [S]i se coururent enbracier [CJ'onques de si fierc bataille 112 [N]e fu si riche dcssevraille ;

78 Les extrémités du premier e de estre sont visibles. — 88 II reste de l'm deux jambages. — go On aperçoit l'extrémité du trait d'un t final. — 92. L'initiale pourrait être O ou 5. — 94 Peut-être [5]'a/. — 97 La restitution pourrait être \Et]. — 98 [Ja] conviendrait au sens, mais Va n'aurait pas disparu (cf. v. 104, 114). — 99 G. = Gavains. — m Ou [NJonqtics.

FRAGMENTS d'uN ROMAN DE LA TABLE RONDE 389

[Et] montent andui a cheval.

[J]a fust crevés li seneschaus

[S]'il ne li eûst anques dit :

né « [Glavains », fait il, « se Dieus m'ait,

[M]aufé vous font porter escu:

[T]ost avés or ccstui vencu.

[P]ar foi, ce celé lange dure, 120 [Q/j est si combatans f/ dure...

Ernest Langlois.

113 II semble qu'avec [Si] ou [//], 1'/ ou 17 n'aurait pas disparu.

Page 1