Archivio glotlologico ilaliano, I, 36, note
l'étymologie du verbe tuer 393
non pour le sens puisqu'il signifie protéger. » Nous essayerons de montrer que les difficultés sémantiques qui arrêtent M. Thomas ne sont pas insurmontables.
Selon nous, tuer est arrivé à son sens actuel grâce à un emploi euphémique. Cette manière de voir est aussi celle de M. O Keller. Il écrit : « Auch die Verbrecher, die Gauner hatten ihre euphemistische Sprache. Aus ihrem Jargon stammt tutari, sich verteidigen im Sinne von tôten, die Grundlage des franzôsischen tuer. '
Il est regrettable que le savant allemand se soit exprimé d'une manière trop laconique, et qu'il ne nous ait pas expliqué un peu plus en détail l'évolution sémantique qui conduit au sens tuer, car c'est là la question essentielle.
La signification principale du verbe Intari est : protéger ; mais il signifie aussi autre chose. Il a déjà en latin classique le sens : « se défendre d'une chose, parer, repousser, détourner » (jutare periciila); ce sens nous conduit directement à celui de « modérer, tempérer, apaiser, éteindre» (tutare famew , focuiii). Nous touchons ici au sens qui a dû être dominant en galloroman ; c'est le sens qu'on retrouve dans les vieilles locutions françaises hier le feu, iitcr la chmidelle, lesquelles survivent encore dans quelques patois, par exemple dans le patois normand.
Il s'agit maintenant d'expliquer l'origine du sens actuel. Constatons d'abord qu'il n'a pas une très grande extension géographique et qu'il ne paraît pas remonter très haut ; il existait, comme le montrent les exemples de Littré, déjà au xii" siècle, mais nous manquons de renseignements pour la période antérieure du vieux français. Le changement de sens assez violent que le mot a subi dans la langue commune-, est probablement dû à un emploi euphémique; pour éviter le terme brutal et direct occire, ou mater, on a eu recours à une atté-
1. Zur litteiniscl}e)i SprachgeschicJite. Leipzig, 1895, vol. II, 175.
2. Nous ne regardons pas, comme M. Keller, tuer comme un euphémisme appartenant primitivement à la « Gaunersprache ».
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nuation. Cependant il s'est produit pour tuer ce qui s'est passé pour tant d'autres mots : l'emploi euphémique a déteint sur le sens ordinaire; de la sorte la périphrase devient facilement synonyme du mot qu'elle remplace par discrétion et elle cesse par là même d'être un euphémisme. Pour la victoire du sens euphémique, nous rappelons les exemples suivants : poison, soûl, malade, trépasser, benêt, crétin, imbécile, bordel, etc.
L'emploi euphémique d' « éteindre j) au sens de « tuer » n'a rien de surprenant. L'argot de Paris fait un emploi analogue de verbes tels que apaiser, endormir, rejroidir, etc., et un parallèle très curieux nous est offert par le latin cxtingiiere et l'ancien norrois slôkkva qui présente simultanément les deux sens d' « éteindre » et de « tuer » ; je rappelle aussi le verbe nordique stilla qui signifie « tranquiliser » et « tuer » ; on trouve en allemand er hat ihii stillc geiiiacbt au sens de « il l'a tué ».
Rappelonsen dernierlieu que la victoire du sens euphémique dans tuer a probablement contribué à l'extinction du verbe occire.
Note additionnelle. Après avoir dicté la note qu'on vient de lire, nous avons reçu de M. J. Vising son « Étude étymologique sur fr. tuer, it. attutar, etc. » qu'il vient de publier dans le volume offert à M. Pio Rajna '. Le savant suédois après avoir donné un dépouillement très intéressant de tous les vieux textes français et italiens où apparaît notre verbe, propose comme origine iiita, faire du bruit, qui se trouve sous différentes formes dans les langues germano-scandinaves. Nous ne discuterons pas cette étymologie que l'auteur ne soutient plus comme il vient de nous le faire savoir.
Kr. Nyrop.
I. Slinli lellerari eJinç^uistici dedicati a Tio Rajna, Fircnzc, 191 1, P. 395-