DU SUCCES DE L ŒUVRE DE CHARLES D ORLEANS 4I I
Tout son plaisir "■ se renouvelle De bien en mieulx b certaignement En espérant que bien briefmcnt ^
Dont '^ je merci Amours et elle Par chascun jour plus de foiz cent^ !
Emi las, dolant ami,
Que ferai je <" desor en avant
Quant j'ai perdue, sanz nul recouvrement,
Mon bien, m'amour, ma joye et mon ami ?
James n'aurai g ne bon jour, ne demi.
Fors h que Sussy, Paine et Tourment :
Pour menz que soit desoubz le firmament
Jusqu'à i la mort je n'aimerai que lui !
Il faut alors se rappeler que, si Charles d'Orléans a éprouvé en Angleterre un ennui qu'il comparait à la mort, il a reçu aussi les égards dus à son rang. Il a demeuré chez William de Suffolk, qui fut son ami. Or William savait le français et a composé dans notre langue, maladroitement certes, une série de pièces amoureuses. Il était bon et lettré ; sa femme descendait du poète Chaucer. Sans doute, il s'intéressait aux productions du duc, son captif : on lui doit vraisemblablement d'avoir conservé les deux médiocres poésies que nous venons de citer '.
a. tus. pleasre — b. 7ns. De dieu en mieulx — c. tns. breuvement — d. ms. donnt — e. vis. Par chascun jour de foiz plus de cent — f. ms. rege — g. vis. n'aurey — h. ms. Ffors — i. ms. joux — j . lus. nayneroys.
Je n'ai corrigé que les fautes évidentes. Mais ces vers ont dû être transcrits de mémoire. Ils ne sont pas bons; peut-être sont-ils infidèles ?
I. Cf. Ces deux petits morceaux, que j'avais jadis copiés à Londres, viennent d'être publiés dans une curieuse étude de M. H. Noble Mac Cracken, An english friend of Charles of Orléans dans les Puhlkations 0/ the Modem Langiiage association of America, Mars 191 1. Sur les rondeaux français de Suffolk l'auteur aurait pu consulter les variantes du ms. add. 34360, fol. 38 et s. et corriger les fautes évidentes du copiste. Le rondeau: Quel desplaisir, quels courroux, quelle destresse se rencontre dans le ms. fr. 17 19,
fol. 73 VO.
Les compositions de Charles d'Orléans furent connues et estimées en France dès le retour du captif : Charles avait adressé un exemplaire de ses poésies à Philippe le Bon '.
C'est cet exemplaire, aujourd'hui perdu, que dut connaître Martin le Franc, qui, entre 1440 et 1442, a mentionné Charles d'Orléans comme le modèle des poètes courtois et des amoureux. Dans son Champion des Dames, il dit parler « singulièrement » de Charles, qui venait d'ailleurs de recevoir l'ordre de la Toison d'or. Décrivant les peines que Vénus fait endurer aux amoureux il s'écrie :
Si tu ne me crois si enquert Le livre qu'il fit en Inglant :
La per se les dames eut quier Et si Venus l'ala sanglant !
En 1449, nous savons encore que Charles fit copier ses ballades pour les offrir à Madame d'Argueil ^ C'est sans doute encore ses propres compositions qui furent copiées pour Mademoiselle de Roigny '.
Une des tentatives qui montre le mieux l'estime où l'on tenait les compositions du duc d'Orléans est cette traduction latine qu'un humaniste d'Asti, Antonio Astesano, entreprit vers 1450 et qui parvint à Blois entre 1461 et 1463 (Ms. de Grenoble, 873). Ce secrétaire lombard, demeuré en notre pays de 1450 à 1453, lisait alors des livres en français pour se perfectionner dans notre langue : une heureuse fortune fait venir entre ses mains ce « petit livre » des poésies de son maître^ à la fois si charmantes et si pleines d'enseignements. Cette lecture l'a de suite ravi ; il est touché de sympathie et d'étonnement en pensant dans quelles conditions ces poésies ont été composées. Mais laissons la parole à ce Rhétoricien ébaubi :
1. lia dû servir de prototype au ms. du British Muséum Royal 16 F. ij, ce joyau exécuté en Flandre pour le prince Arthur, fils de Henry VII.
2. J. de Croy, Un portrait de Charles d'Orléans, Blois, 1909, p. 15.
3. P. Champion, La librairie de Charles ti'0r/râ«5, Paris, 1910, p.LXXViii.