DU SUCCES DE L ŒUVRE DE CHARLES D ORLÉANS 4I
Cum Gàllis esseni tantum versatus in oris,
Ut jam nota michi Gallia lingua foret,
Perlegeremque illos studio véhémente libellos
Q.U0S eadem multos scribere lingua solct,
Fausta michi gratum tribuit fortuna Hbellum
In que sunt multi carmina plena joci,
In quo praeterea moraha plurima vita;.
Sunt et judicio dogmata mille meo
Ob que, non solum flores liber iste jocosos,
Sed fructus etiam, visus habere michi est.
Cujus, cum titulum legerem, michi constitit esse
Aurelianensis principis illud opus
Confectum teneris ab eo et juvenilibus annis,
Ut satis ex libro cernere quisque potest :
In quo praecipue miror quod, carcere clausum,
Magnam ejus partem composuisse scio,
Cum nemo ingenii possit captivus habere
Vim tantam quantam liber habere valet .
Admiratus eram Nasonis sepe libellos
Qjaos in Pontano scripserat exul humo ;
At tantum vatem mirari desino quando
Carmina captivi principis ista lego.
In versus igitur librum hune transferre latinos
Institui, auctoris motus amore sui,
Qui meus est dominus, cui totus deditus exsto,
Cujus in obsequiis vita terenda michi est,
Egre cum ferrem quod solum Gallia tanti
Ingenii tantum nosceret esse ducem :
Namque ut se totus terrarum noverit orbis
Exigit hoc mirum principis ingenium.
Hic si rhetorica eloquium didicisset ab arte,
Et vatum audisset carmina docta puer,
Illum doctrina veteres equasse poetas
Atque oratores, aut superasse putem :
Quando quidem nuUos legit puer ipse poetas,
Aut oratores, et tamen ista fecit,
Tantum grande michi reputo decus esse latina
Efficere istius gallica scripta ducis
Quantum illi qui de Graecis fecere latinos
Libres, quos magnus scripsit Aristoteles,
Quosve poetarum princeps cantavit Homerus,
Seu quos Plutarci condidit ingenium,
Seu reliquos quorum de gra;co copia magna
A multis quondam facta latina fuit.
Si quid in hoc libro quod dignum laude putaris
Invenies, ipsi laus sit habenda duci ;
Si vero ofFendes aliquid quod crimine dignum
Exstet, ego culpam solus habere velim.
Verum, his omissis verbis, lege carmina, lector,
Que sunt majori prodita ab ingenio
Et tibi persuade quod Karolus ipse loquatur
Aurelianensis talia verba movens !
Ce n'est pas seulement en latin que furent traduites les poésies de Charles d'Orléans : une très belle traduction anglaise, dont l'auteur est demeuré inconnu, fut faite vers la fin du xv^ siècle (British Muséum, Harley 682).
On n'en saurait donc douter : Charles d'Orléans connut la gloire httéraire. Ainsile déclarait d'ailleurs en 1457 Olivier de la Marche : « Et de ce temps je feis ung tour en Bourgoingne de la grâce du duc d'Orléans qui me fist et monstra moult grant privaulté; et ce à cause qu'il estoit moult grant rethoricien et se delectoit tant en ses faictz comme en faictz d'aultruy. » Les familiers du duc, comme ceux qui remplissaient les offices de son administration, devaient rimer pour lui plaire. Il récompensait ceux qui fiiisaient des ballades devant lui, comme Baudet Harenc, de Châlon. C'est sur cette réputation qu'en 1460, un pauvre hère sortant de prison se mit en route vers Blois et s'off'rit à lui comme son domestique : François Villon.
François Villon nommera Charles d'Orléans un « doulx seigneur », noble César ; Robertet, secrétaire du duc de Bourbon, après l'avoir célébré « ung droit César en libéralité », intègre comme Caton, un Fabius en foi, dira d'une façon bien significative :
Ung Robertet, indigne à porter plume Pour atouchier après vos haulx escripts, Ces petiz vers ici vous a escriptz De rude main, plus pezaut qu'un enclume.
Ecoutons encore le noble Cadier, président de la Chambre des Comptes du Forez, que Charles avait déclaré le digne serviteur d'une Table Ronde :
DU SUCCÈS DE l'œuvre DE CHARLES d'oRLÉANS 415
* Vous l'ung des plus nobles du monde
Prince, très redoublé seigneur, A Blois m'avez acreu d'ouneur...
L'imprimerie reproduisit ces collections de petits vers, qui avaient charmé les contemporains de Charles d'Orléans et n'avaient pas cessé de plaire au public. Le plus connu de ces recueils est le célèbre Jardin de Plaisance. L'édition du Triomphe de V Amant vert de Jean Le Maire, donnée à Paris en 1535 par les frères Denis et Simon Janot, insère encore 18 rondeaux de Charles d'Orléans et de son groupe. Enfin La Chasse et le départ d'Amours donnée sous le nom d'Octovien de Saint-Gelais, et publiée une quarantaine d'années après la mort de Charles d'Orléans, contient 253 rondeaux et ballades du duc, rajeunis et réunis par une sorte de rubrique romanesque.
Le nom de Charles d'Orléans n'y est pas prononcé, il est vrai. On a accusé Octovien de Saint-Gelais d'être l'auteur de cette supercherie, sinon de ce faux'. Mais comme Octovien est mort en 1502 il ne saurait être l'auteur de la supercherie de 1509. Peut-on d'ailleurs à cette occasion prononcer le nom de supercherie ? Il faudrait pour cela méconnaître la condition des poètes comme celle des artistes de ce temps. La gloire demeurait seule à l'auteur vivant ; elle lui survivait dans l'imitation du maître que faisaient ses élèves ou ses admirateurs.
La Chasse et le départ d'Amours prouve qu'on goûtait encore au début du xvi^ siècle les vers de Charles d'Orléans. Peu importe la renommée de leur auteur. En fait leur vogue se prolongea, et par Marot et par Saint-Gelais. Scévole de Sainte- Marthe évoquera encore ces petites poésies du vieux temps :
Venez en rang, venez petits huitains.
Venez dizains, vrais enfants de la France :
I. A. Piaget, Une cdilion gothique de Charles d'Orléans dans la Roniania, 1892, p. 580-596. Ibid., 1895, p. 254-260.
Si au marcher vous n'êtes si hautains Vous avez bien, dessous moindre apparence, Autant de grâce et ne méritez pas Qu'un étranger vous fasse mettre à bas !
L'étranger c'était alors le sonnet italien; le goût antique qui triompha en France sous les Valois. Il faut noter toutefois que Catherine de Médicis fit encore recouvrir d'une magnifique reliure de maroquin brun mosaïquée, à sa devise PER ARDVA SVRGO, le beau manuscrit (fr. 1104), copie des poésies de Charles d'Orléans exécutée dans les dernières années de la vie du poète sur le ms. original de ses compositions en partie autographe .
Entre toutes les productions de Charles d'Orléans, les rondeaux qu'il écrivit aux alentours de 1450 eurent une vogue extraordinaire et furent très souvent copiés et imités.
Ainsi cette collection repassa en partie dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale (ms. fr. 9223), recueil exécuté bien vraisemblablement pour Jacques Monseigneur de Savoie, personnage que nous rencontrons à Blois et qui offrit un manuscrit de poésies au duc : et ce ms. nous permet, dans une certaine mesure, de compléter quelques disputes littéraires de la cour de Blois, et de déterminer d'une façon plus sûre la part du duc et celle de ses collaborateurs'. Le ms. fr. 171 9 nous offre une collection analogue et des conclusions identiques -.
Les imitaions parfois heureuses du ms. du British Muséum, Lansdowne 380, attestent aussi le succès des compositions du duc d'Orléans.
Lems. Lansdowne 380 est un petit volume de papier écrit en France, de diverses mains, dans la seconde partie du xv= siècle ; il était déjà en Angleterre dans la première partie du
1. M. G. Raynaud a public ce ms. (Rondeaux et autres poésies du A'Fe siècle, 1889); mais l'introduction contient, à mon avis, des conclusions erronées.
2. Cf. Marcel Schwûb, Parnasse satyrique, 1905, quia donné la table de ce ms.