Convivio, IV, c
3 . Telle est la leçon du célèbre manuscrit Mannelli, de Florence (voir l'éd. du Décaméron, Lucques, 1761), du ms. de Berlin (A. Tobler, dans les Si^ungshericJjte der K. Preuss . Akad. der Wisscnscliaften, Berlin, 1887, p. 381) et du ms. de Paris (it. 482), tous trois du xive siècle.
4. M. Landau, G. 5orracc/o (trad. ital. de C. Antona-Traversi, Naples, 1881), p. 497 et suiv.
Mais la considération la plus décisive est que ce sous-titre, qui renferme une appréciation sévère du livre envisagé au point de vue moral, ne saurait avoir été inscrit par Boccace à la première page d'un ouvrage dont il s'est efforcé de nier, à plus d'une reprise, le caractère licencieux. Il y a entre l'expression « principe Galeotto » et le préambule de la IV^ journée, ou encore la « Conclusion de l'auteur» ', une contradiction difficilement admissible, si léger que l'on suppose Boccace.
Faut-il encore remarquer que le manuscrit connu sous le nom de « Frammento magliabechiano », dont les extraits ont été copiés peu de temps après l'achèvement du chef-d'œuvre du conteur, ne le désigne que comme « un libro titolato Decameron » ^ ? Ainsi tout concorde pour faire écarter l'hypothèse d'après laquelle Boccace aurait présenté son œuvre « aux gracieuses jeunes femmes » en les avertissant dès les premiers mots qu'il leur offrait une pâture malsaine.
Il serait donc assez naturel de supposer que les mots « cognominato principe Galeotto » ont été ajoutés par un lecteur rigide, qu'avait choqué l'immoralité de certaines nouvelles, et qui a voulu signaler, dès le titre, le caractère fort libre de l'ouvrage. Cependant cette hypothèse se heurte, elle aussi, à de graves difficultés : l'exemplaire sur lequel fut faite l'addition doit être nécessairement considéré comme l'archétype d'où dérivent toutes les copies que nous possédons; car dans la nombreuse famille des manuscrits du Décaméron, il peut bien se rencontrer quelques individus incomplets ou anormaux, mais il n'y a pas de branche détachée de la souche commune avant que celle-ci eût été décorée à la fois du titre et du soustitre. Ceci revient à dire que le texte sur lequel le sous-titre fut ajouté doit avoir été l'exemplaire de Boccace. Mais alors
1. Notamment le passage: « Niuna corrotta mente intese mai sanamente parola. . . » etc. . . Et à la fin de la Vie journée : « Se alquanto s'allarga la vostra onestà nel favellare, non per dover con l'opcre mai alcuna cosa sconcia seguire. . . », etc. . .
2. Vincenzo Follini, dans les Jiii iJeirÀccadtinia délia Ciusca, t. III, (1829), p. 97 et siiiv.
PRIN'CIPE GALEOTTO 5O9
l'auteur de radditioii peut-il être autre que le conteur luimême ?
Cette nouvelle supposition me paraît propre à concilier les deux précédentes : ce n'est pas le Boccace de 1350, railleur et sensuel, déployant toutes les ressources de sa verve, de son imagination et de son style pour glorifier l'amour, qui qualifiait son chef-d'œuvre de « principe Galeotto » ; c'est le Boccace assagi, converti, moralisant, des années qui suivirent 1360; c'est l'auteur du De Casihus viroruni illustrium et du T)e Claris Mulieribus, qui devait écrire en 1373 àMaghinardo dei Cavalcanti une lettre fameuse, pour lui recommander de la façon la plus pressante de ne pas laisser son Décaméron entre les mains d'honnêtes femmes, ne fût-ce que pour ne pas l'obliger à rougir devant elles. Ce Boccace-là, retrouvant parmi ses livres l'œuvre de sa savoureuse maturité, était fort capable d'ajouter au titre cette glose ironique et méprisante: « cognominato principe Galeotto ». Le ton même de cette addition, dont la sévérité est tempérée par une nuance de badinage, et la familiarité qu'elle suppose avec le texte de Dante, sont des traits qui conviennent bien à Boccace, et qui surprendraient de la part d'un annotateur à l'esprit moins délié.
Ce petit problème ne pourrait être tranché d'une façon définitive que si nous possédions l'autographe du Décaméron, et si nous pouvions y reconnaître, comme sur les autographes des Eglogues et des Généalogies, si heureusement identifiés \
I. Oscar Hecker, Boccace io-Funde, Braunschweig, G. Westermano, 1902, chap. III et IV. Je n'ai pas voulu me risquer à publier mon hypothèse sur le « principe galeotto » sans avoir consulté ce profond connaisseur de l'œuvre de Boccace; à ma satisfaction, la réponse d'O. Hecker est conforme sur le point essentiel à ma manière de voir, que je ne lui avais d'ailleurs pas fait connaître. Il m'écrit (21 janvier 1912) : « Fest steht fur mich dass — so sehr man auch das Gegenteil erwarten sollte — jedenfalls Boccaccio selbst diesen Beinamen noch seinem Werke gegeben hat ; nur vi/ird er es mit eincm feinen Liicheln getan haben, darin fast etwas wie einen Ehrentitel fur das Décaméron (wie es nun einmal war) gesehen haben, was wir aus unseren heutigen Sittlichkeits-Anschauungen heraus kaum begreifen kônnen. Die âltesten und besten Handschriften haben
les ratures, les surcharges, les additions marginales de l'auteur. En l'absence de ce témoin irrécusable, l'hypothèse à laquelle je m'arrête me paraît celle qui répond le mieux aux données du problème tel qu'il se pose devant nous.
Henri Hauvette.
aile diescn Beinamen. » Que les mots « principe Galeotto » aient pu être un titre d'honneur aux yeux de Boccace, au moment où il publiait son livre, c'est de quoi je doute un peu ; mais que la condamnation formulée par ce sous titre soit atténuée par une légère et fine ironie, une ironie dont l'auteur était seul capable, c'est ce qui me parait à peu près certain.