VICTOR COUSIN
L'indigne abus qu'a fait Guglielmo Libri de la confiance des Français ne fait plus doute aujourd'hui pour personne, même en Italie, depuis les investigations savantes de M. Léop. Delisle et de M. Emile Châtelain dans nos bibliothèques pillées par lui. Mais il demeure honorable pour notre pays d'avoir cru à un proscrit qui donnait de belles espérances à la science. D'ailleurs des qualités utiles et solides se mêlèrent longtemps chez lui à l'improbité. J'en ai donné un aperçu au Congrès International de Rome en 1903 et j'y reviens en ce moment dzns Iq Bulldin Italien. Aujourd'hui je publie simplement quelques lettres inédites qui donneront une idée de son activité, des péripéties qu'il traversa, de la bienveillance dont il futl'objet. Dans sa correspondance avec Cousin nous ne lirons que lui, mais nous en apprendrons assez pour voir que Cousin, ce qui ne lui arrivait pas avec tout le monde, a eu le beau rôle avec lui. Non seulement Cousin lui a rendu des services avant le fameux procès, mais il est ultérieurement intervenu en sa faveur, générosité dont le prix se doublera pour quiconque lira la Revue des Deux Mondes du 15 août 1842 ; car Libri s'y exprime sur son compte d'une manière étrange pourun ancien obligé.
A M. Victor Cousin, Pair de France, Paris.
Je viens me rappeler à votre aimable souvenir et vous prier de vouloir bien me prêter votre appui dans mon affaire de naturalisa-
5l6 CHARLES DEJOB
lion. J'ai vu ce matin, M. Renouard ' qui m'a dit qu'elle serait présentée mardi matin au Conseil. M. Renouard paraît assez bien disposé pour moi, mais je crains qu'il ne veuille suivre des formes un peu trop lentes. Vous savez, Monsieur, quelles sont les raisons Qa candidature à rinstilut) qui me forcent à demander d'urgence cette naturalisation 2. Mais je n'ai pas pu exposer ces raisons à M. Renouard qui aurait pu les croire une vanterie.
Oserai-je vous prier de vouloir bien écrire en ma faveur à M. Renouard ? Je suis certain que votre recommandation serait très efficace. D'autant plus que je me trouve dans la même catégorie que Dal Pozzo 3 et que j'ai invoqué dans ma demande la même loi qui a servi à lui obtenir la naturalisation.
J'espère que vous voudrez bien vous intéresser à moi dans cette affaire. Seulement je vous prie d'agir au plus vite, car hindi le travail serait fait et on arriverait trop tard.
Je vous prie. Monsieur, d'agréer l'hommage de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être
Samedi Paradis Poissonnière, 25 bis
Votre très-humble et très-dévoué serviteur,
G. LiBRI.
A M. Victor Cousin, Conseiller d'État.
Monsieur; Ce n'est pas par oubli ni par nonchalance que j'ai si longtems tardé à remplir ma promesse. Mais j'attendais toujours de mes manuscrits que j'ai laissés à Florence et qui n'arrivent jamais, tandis que j'ai acquis la certitude que tous mes papiers que j'avais laissés à Parme ont été brûlés, perte immense et irréparable pour moi. En attendant, voici trois citations assez intéressantes.
1. Augustin Charles, Conseiller d'État, Secrétaire général à la Justice.
2. Il fut naturalisé le 19 février 1833 juste à temps pour être élu à l'Institut le 18 mars. Pelleg. Rossi reçut de même la petite naturalisation pour entrer à l'École de Droit, la grande pour entrer à la Chambre des Pairs.
3. Sur ce personnage, v. Carteg^io dl M. Aiuari annoté par M. D'Ancona, I, 185-6. Un livre qu'il publia cette année-là explique qu'il se fût fait antérieurement naturaliser Anglais, mais expliquerait encore mieux qu'il se fût fait Autricliien {Delhi félicita che gV Itatiani possono e debbono dal governo austriaco procacciarsi. Paris, Cherbuliez). Il avait été pourtant, sous Napoléon I^r, premier président de la Cour de Gênes.