‹ Mélanges offerts à M. Émile PicotChapitre 59 sur 320 · P. DOR VEAUX · texte numérisé non relu

P. DOR VEAUX

pour les perseïires. La première se trouve au chapitre de 1' « Anis » (fol. 4 v") : « contra perseûre de cop et meismement desouz l'oel » ; la deuxième, au chapitre de 1" « Aluisne » fol. 5 r°) : « contra la dolor et la persure del coup » ; la troisième, au chapitre du « Comin >> (fol, 2i r°) : « contra la pcrssure de cop o d'autre chose d'entor les ieuz » ; le quatrième enfin, au chapitre de la « Rue » (fol. 65 r°) : « contra la perseiire del colp ».

Le mot persure se trouve encore au xvi* siècle dans une nouvelle traduction française du Circa inslans, intitulée : Le Graiit Herbier enfrançoys; on l'y rencontre aux chapitres De cimino et De faba communi (fol. xxix h q.1 h a des éditions in-folio). Il est écrit par sure dans VArbolayre (fol. loGd), qui est l'édition princeps du Grant Herbier en françoys.

Dans ces traductions de Platearius ', perseiire est l'équivalent français des expressions latines : livor ex percussione et livor ex contusione ; c'est pourquoi je lui attribue comme origine l'adjectif /)t'r^, qui, d'après le Dictionnaire général de la langue française par Hatzfeld, Darmesteter et Antoine Thomas, signifie ; «qui est d'un bleu tirant sur le violet ». L'ecchymose a en effet cette teinte pendant un certain temps.

Godefroy a inséré dans son Dictionnaire de rancienne langue française plusieurs substantifs dérivés de l'adjectif /'«'^ et synonymes ^'ecchymose : parsure, perseur, perseiire^ persure, pierseau, etc., qu'il a rencontrés dans une quantité d'anciens textes. Il a défini : persure et parsure, « couleur bleue ? » ;

I . Le Circa instans de Platearius fut traduit en français au xiiie siècle : de cette traduction il reste une copie incomplète, qui est à la Bibliothèque Saintc-Geneviéve(nis. 3 1 1 3) et qui va être publiée incessamment chez Honoré Champion. Au xv^ siècle, on en fît une nouvelle traduction, dans laquelle on intercala des chapitres d'Apuleius, de Constantinus Africanus, d'Isaac Judœus, de Macer Floridus, etc. Il existe dans les bibliothèques publiques de nombreux manuscrits de cette nouvelle traduction, qui fut imprimée d'abord sous le litre à'Arbolayre (avant 1 500), puis sous celui de Gnvit Herbier en françoys. Le Grant herbier a été réimprimé maintes fois au xvie siècle tantôt dans le format in-folio, tantôt dans le form.it in-40.

SYNONYxMES ANCIENS ET MODERNES D (( ECCHYMOSE » 2}

pcrsenr, « couleur bleue, livide »; pcrsel etpicrseati, >^ bleu >'. Quant à perseiirc, il l'a pris pour une variante de percciïre, dérivé du verbe percer, et il a donné, à Tarticle Percéiire, avec la définition : « ce qui est percé, trou », une quinzaine de citations dans lesquelles il est plus souvent question d\rchyiiiose que de Iran.

La ft pcrseiire de cop desouz l'oel » ou « d'entor les ieuz » portait au xV siècle, dans la région de Tournai, le nom d\)eillicrc, que Godefroy a mentionné dans son Dictionnaire (t. \, p. 573 f ) ; de nos jours on l'appelle un pochon \ Ce mot qui est emprunté au langage populaire (il ligure dans le Dicliounaire d'argot de Lorédan Larchey avec le sens de « contusion »), a été introduit dans le Grand Dictionnaire universel de Larousse et dans le Dictionnaire de la langue française par Littré, où il est défini : « gros coup de poing » et « un coup de poing ». Il vient du verbe pocher, qui, au début du xm^ siècle, était déjà employé pour désigner les ecchymoses

entourant les yeux.

Et s'il s'en doute, de son doit Li doit chascuns les yex pochier,

dit Gautier de Coincy dans les Miracles de la Sainte Vierge (Paris, 18)7, col. 273).

Trois siècles plus tard, Rabelais disait (1. HT, ch. xx) : « 11 m'a presque poché les œilz au beurre noir », et encore (1. IV, ch. xii) : « Il resta tout estourdy et meurtry : un œil poché au beurre noir, huict coustes freussees », etc.

Le mot talleûre, ou talure, est le substantif du verbe tallcr, ou talcr, auquel Carpentier attribue le sens de « froisser, faire des contusions ». A l'appui de son dire, cet auteur donne la citation suivante, datée de 14 17 : « Les cyrurgiens qui

I . Cf. Histoire des expressions poputaircs retatives à t'anatouiie, à la pliysiologic et A la médecine, par le D^ Edouard Brissaud, p. 282 (Paris, 1888). Godefroy (y° Poche, 2) donne un seul exemple de poclje, substantif féminin synonyme de pochon . Le mot poche figure dans un extrait des Archives de Tournai, daté de 1387.

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firent le rapport que icelle femme estoit talée et froissée de ses membres, tout ainsi que s'elle feust cheùe d'un arbre à terre'. »

Jehan Aubrion, bourgeois de Metz, emploie, dans son Journal ^ rédigé de 1465 à 15 12, le verbe taller avec le sens de « noircir »,de « mûrir ^), en parlant des raisins. Un autre bourgeois de cette ville, Jacob Le Duchat, nous apprend que de son temps, c'est-à-dire dans la seconde moitié du xvii^' siècle, laler était synonyme de meurtrir et s'appliquait aussi bien à un fruit qu'à une personne. Talé, dit-il, est un « mot Messin qui se dit des fruits qui se sont froissés, soit en tombant de l'arbre, ou en s'entreheurtant dans un sac ou dans un panier. On dit de même fesses talées, d'un homme qui a les fesses meurtries d'avoir couru la poste, ou d'une personne qui les a en cet état pour avoir été assis sur un siège trop dur. Je crois que c'est de ce talé que vient le mot taloche en la signification de coup ; et que talc vient de tabulatum, froissé ou meurtri contre des ais, comme ceux d'une selle rase ».

Le Duchat revient sur ce mot quelques lignes plus loin (y'' TaleinoHse') dans les termes suivants : « Taler a signifié autrefois froisser, comme qui diroit heurter contre un ais : et talé se dit encore à Metz et dans quelques provinces de France, des poires et des pommes cotties, comme dit le peuple, c'està-dire, qui étant tombées sur quelque chose de dur, se sont meurtries et froissées en dedans, sans être écorchées ou entamées au dehors : ce que, suivant Bourdelot, au rapport de M. Ménage sur le mot cottir, on dit taler en quelques provinces 5 ».

Ce que Le Duchat écrivait au commencement du xviii^ siècle, est encore exact de nos jours. Dans le Pays

1. Carpentier (Pierre). Glossariiim novnin ad scriptores viedii xvi, t. III, col. 946 et t. IV, col. 611, Paris, 1766.

2. Journat de Jehan Aubrion, honr^eois de Met^ (1465-15 12), public par Lorédan Larchey. Metz, 1857, p. 26, 114, 202, 577, 593, etc.

3. Dictionnaire étymologique de la langue Jrançaise, par Ménage. Nouvelle édition (par Formey), t. II, p. 510, Paris, 1750.

SYNONYMES ANCIENS i:'|- MODERNES D « ECCHYMOSE » 2$

Messin, on dit d'une pomme ou d'une poire qui tombe de l'arbre, qu'elle se laïc ' en frappant le sol, et, lorsqu'un enfant veut manger une pomme verte, il commence par la laJer : cette opération qui consiste à frapper le fruit à petits coups sur une pierre bien plane, a pour but de le ramollir et surtout de le rendre moins sur. De plus, l'expression fesses talées est toujours courante. Il en est de même pour le mot lalure, omis par Le Duchat.

Le substantif falnre, que Cotgrave a introduit dans son Dictionarie ÇLondon, 1611) avec l'unique sens d'ecchymose, est, d'après le D' Brissaud, encore employé de nos jours dans le Nivernais, dans le Jura et dans le Morvan. Dans ces régions, « on dit également d'un homme iallé qu'il est coti^ ». De même, d'après Littré % les Saintongeais appellent ro/zV une « meurtrissure par un coup ».

Cotir, à qui Carpentier ^ attribue la signification de « cogner, battre », figure dans tous les dictionnaires contemporains avec le sens de « meurtrir (un fruit) par un coup », alors que son synonyme taler en a été exclu : seul, Larousse ' a donné l'hospitalité à ce dernier,

Macheiire ou inàchure est, d'après le Dictionnaire de Hatzfeld, Darmesteter et A. Thomas {v° Mâchurè), « dérivé du verbe dialectal mâcher , meurtrir, d'origine iconnue ». Carpentier^, qui attribue à ce mot le sens de « meurtrissure, contusion », donne à l'appui de son dire la citation sui-

1. Eugène Rolland (Flore populaire, t. V, p. 75, Paris, 1904) dit que « la pomme (ou la poire) meurtrie en tombant, est dite : cassée, à Charost (Cher) ; talée dans le Pays Messin ; tolée, à Ruffey-les-Beaune (Côte-d'Or) ; lanée, à Esternay (Marne) ; cloiico, dans l'Aube ; macado, dans le Tarn-et- Garonne ; uiacade, dans le Béarn ; mâchée, mdchuquée, à Saint-Pol (Pas-de- Calais) ; êcoutie, dans les environs de Boulogne-sur-Mer.

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