‹ Mélanges offerts à M. Émile PicotChapitre 69 sur 320 · I. Il est vrai qu'on a contesté que ce titre fût de lui · texte numérisé non relu

I. Il est vrai qu'on a contesté que ce titre fût de lui

MICHEL SERVET SES RELATIONS AVEC LES LIBRAIRES ET LES liMPRIMEURS LYONNAIS

L'animosité, suscitée par la publication, en 1531-1532, de ses premiers ouvrages de controverse, obligea Michel Servet, traité d'hérétique par les autoritaires disciples de Luther, à quitter prudemment l'Allemagne et à se réfugier à Paris. Il chercha, dès lors, à dissimuler sa personne et son passé, sous l'appellation de Michel de Villeneuve, inscrite sur la plupart de ses publications, sur les actes notariés, et admise par le public et les autorités, à tel point, qu'il fut cité, sous ce qualificatif, devant le bailli de Vienne, lors de son procès, en 1553.

Très érudit, possédant non seulement le grec, le latin, l'hébreu, l'espagnol et l'itahen, mais encore des connaissances très étendues en philosophie, en théologie scolastique et dans les sciences mathématiques, Michel de Villeneuve, mal servi par une santé délicate, était, en outre et à son grand détriment, pourvu dun caractère difficile. A Paris, il se perfectionna dans l'étude du français, étudia la médecine sous Sylvius et Fernel et conquit rapidement son diplôme de maître es arts et de docteur en médecine de l'Université de Paris. Plus tard à Lyon, à partir de 1541, entré au service des éditeurs lyonnais, il s'applique à la Théologie, cà la connaissance des Pères de l'Église, à la pénétration des textes de la Bible et, par suite des spécialités de son labeur acharné, acquiert un tel savoir qu'il peut, dans deux périodes bien différentes de sa vie, disputer avec Calvin, lui tenir tête et provoquer, par des ripostes ardentes et habiles, la haine du réformateur de Genève.

L'abbé d'Artigny, dans ses Mémoires cf histoire, de critique et de littérature, très exact pour la partie relative à la Christianismi restitutio et au procès de Vienne dont il a eu la procédure entre les mains, ne paraît pas avoir compris les raisons qui ont pu déterminer Villeneuve, résidant alors à Paris, à s'adresser à un éditeur 13'onnais et attribue pratiquement ce choix à l'offre de conditions d'impression plus avantageuses. En 1535, Villeneuve, établi à Paris depuis déjà trois ans, y végétait dans des conditions précaires, il avait ameuté contre lui la Sorbonne, par ses spéculations théologiques, les savants, par l'indépendance de ses opinions, le corps médical, par l'acrimonie de ses critiques contre les anciens auteurs.

Ses loisirs lui avaient permis de préparer une nouvelle édition du Ptolémée de BilibaldePirckeymher, annotée à sa guise, mais dont il ne pouvait, par cela même, obtenir le privilège nécessaire à sa publication. Grâce à ses relations avec Josse Badins, ancien correcteur et gendre de Jean Trechsel, il fut amené à songer aux imprimeurs de Lyon où la censure était moins sévère, l'indépendance plus grande et le commerce plus facile à raison des privilèges des foires. Il est à remarquer que, sauf deux, toutes les publications faites à Lyon, par Michel de Villeneuve, sont dépourvues de privilège et couvertes uniquement par la marque du libraire qui pouvait en tenir lieu dans une certaine mesure. Il s'adressa donc à Melchior et h Gaspard Trechsel, fils de Jean Trechsel, imprimeur originaire de Ma3^encc, installé vers 1487, à Lyon, où il avait acheté un atelier avec la dot de sa femme. Cet atelier resta, à son décès, indivis entre ses enfants et sa veuve remariée, dans les délais légaux, avec Jean Clein, premier prote de l'atelier. Josse Badius, correcteur, lettré et humaniste de haute valeur, qui avait contribué, plus que personne, par sa science et ses relations, à la prospérité de cette maison, marié, en outre, à Thalie Trechsel, sœur de Melchior et de Gaspard Trechsel, paraissait désigné naturellement pour prendre la direction de l'imprimerie, pendant la minorité de ses

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beaux-frères. Le mariage précipité de la veuve Trechse accentua le désaccord qui régnait, de longue date, entre le gendre et la bellc-mcre. JeanClein, en prenant la direction de la maison, s'empressa de rembourser, à Thalie Trechsel, la part de l'héritage à laquelle elle avait droit, et Josse Badius et sa ft-mme allèrent s'installer à Paris. Clein mourut, en 1530, laissant la maison à Melchior et Gaspard Trechsel, ses beaux-fils, qui lui donnèrent un énorme développement et une orientation nouvelle. En 1535, l'atelier des Trechsel était le plus important et le plus renommé de Lyon.

Les Trechsel, auxquels Villeneuve accorda sa confiance, étaient, à l'exemple de plusieurs de leurs confrères, enclins aux idées nouvelles, circonstance connue de l'auteur et propice à l'impression de son ouvrage. Il n'eut pas, du reste, à s'en repentir, quant à l'exécution, car les Trechsel étaient les imprimeurs préférés de la Compagnie des libraires, et non plus à l'égard de l'écoulement du livre, rendu facile par ces grands éditeurs lyonnais. Pendant son court séjour, à L3'on, en 1535, tout en surveillant l'impression de son œuvre. M. de Villeneuve sut se créer d'excellentes relations et, surtout, se former au difficile métier de correcteur dont il devait bientôt utiliser les bénéfices, pour améliorer son existence, dans des conditions accommodées à ses inclinations personnelles. Il revint à Lyon, l'année suivante, au fort de sa querelle avec les médecins parisiens. Il est mal aisé de préciser les dates de ses déplacements et la durée de ses voyages, pendant les années 1536 et 1537, mais il résulte de son interrogatoire à Vienne que, revenu à Lyon, en 1536, il y séjourna quelque peu, puis alla à Avignon d'où, n'ayant pu trouver à s'occuper soit comme correcteur, soit comme médecin, il s'empressa de revenir à Lyon et fut emplové de nouveau chez les Trechsel et les Frellon.

Prévenu que la petite ville de Charlieu, en Roannais, était alors sans médecin, il s'y rendit aussitôt, fut accepté et s'installa dans une maison appartenant à la famille des La

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Rivoire, riches propriétaires du lieu. Il y habita trois ans et fit, pendant son séjour en cette ville, imprimer à Paris, le volume suivant : Syriipornm uuiversa ratio, ad GaJcni censiirani dili^cnlcr expolila, Parisiis, ex officina Simonis Colinrtn, 1537, in-8, réimprimé à Venise par Vincent Vaugris, en 1545. Ses talents médicaux furent appréciés à Chnrlieu, mais il ne tarda pas à se créer les mêmes inimitiés qu'à Paris et se rendit impossible par ses extravagances de langage, dit Bolsec.

11 revint à Lyon, à la lin de l'année 1540, et reprit ses fonctions de correcteur dans les ateliers des Trechselet des Frellon, chez lesquels il avait déjà travaillé à diverses reprises. Son expérience savante accrut le nombre de ses patrons. Le 14 février 1540 (1541 n. s.), par l'acte reproduit ci-après, reçu et passé par M^ Cotereau, notaire, dans la maison de Luxembourg de Gabiano, il s'engage à corriger une Bible pour la Compagnie des libraires, représentée par ses principaux membres : Hugues de la Porte, Luxembourg de Gabiano, Antoine Vincent et Jacques de Giunta. Hugues de la Porte et L. de Gabiano étaient directeurs, le premier, de la compagnie dite des textes, le second, de la compagnie dite des lectures, compagnies filiales destinées à partager le travail entre les divers associés.

« Personnellement estably Monsieur M^ Michel de Villeneufve dict de Villanovanus, docteur en médecine, demeurant de présent à Lyon, lequel saichant et confesse avoir prins en charge et prent par ces présentes de honorables personnes Hugues de la Porte, Luxembourg de Gabiano, Anthoine Vyncent et Jacques de Joncte, marchants libraires citoicns de Lion, présents, et premièrement de prelirc la glose ordinaire sur la bible contenant six volumes, item la orthograffier, accenctuer, punctuer et dythonguer, item de restituer les dictes dictions grecques ou hébraïques que sont en lettres latines et les marquer en grec et hébreu, item marquer les lieux la ou il faudra insérer les annotations de S. Hierosme seu Gabinius au Viel Testament et les annotations de

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Herasme au Nouveau ainsi qu'il sera aduisc par ledit M" Michel de Villeneufve et par M" Claude Guilliaud, docteur en théologie de Parys, chanoine d'Ostun [Autun]. item de escripre en marge les additions marginales contenues en la bible de Robert Estienne suyvant l'ordre dudit Guilliaud et aussi prendre garde aux gloses interlineaires quelles ne se soient duplicquees et semblés (.v/r) aux marginallcs. Item de faire le répertoire de dicts six volumes, laquelle œuvre ledict M*" Michel sera tenu et devra commencer de présent et fournir a deux ou trois presses lesquelles commenceront a la prochaine foyrc de Pasqucs et continuer icellc œuvre, sans icelle interrompre, jusques en fin d'icelle œuvre parfaicte et parachevée et ce pour et moyennant le prix et somme de quatre cens livres tournois. Lequel prix, lesdicts de la Porte, deGabiano, Vincent et Joncte, tous ensemble etchascun d'eux seul et pour le tout, sans division, confessent debuoir audict de Villeneufve pour cause du présent marche et promectent les luy payer assauoir présentement cinquante livres tournois lesquelles ont este pa)'ees comptant et reallement desquelles cinquante livres il s'est tenu pour content et le reste assauoir, en fin de chascun volume corrige et rendu, cinquante livres et le surplus en fin de ladite œuvre et répertoire parachevé, promettent les dites parties d'une part et de l'aultre, pour eulx et les leurs, par leurs sermens et obligation et ypotheque de tous leurs biens, avoir agréable, tenir et accomplir chascune partie en droit soy tout le contenu en ces présentes sans jamais contrevenir, sur poyne de tous cousts, despens, dommaiges et interests, eulx soubsmectans a toutes cours Royaulx de seneschaucee, officialite séculier dudit Lion et autres. Faict a Lion, en la maison dudit Luxembourg, le lundi quatorziesme iour de février lan mil cinq cens quarante. Présents : Gaspard Tressel, marchant libraire, et Jehan Rambert, Fournier, habitants dudit Lion, tesmoings. »

Les deux parties tinrent rigoureusement leurs engagements. Michel de Villeneuve mit plus de quatre ans pour accomplir

le sien. L'impression de cette Bible latine, en six volumes que ce correcteur s'était engagé à prélire, fut achevée le 20 août 1 545 . Surveillé et guidé par Claude Guilliaud, docteur en théologie de l'Université de Paris, chanoine d'Autun, théologien érudit et bibliophile de goût, Villeneuve resta dans une prudente réserve. Antoine Vincent, représentant de la compagnie des libraires et signataire de l'acte, obtint, sans difficulté, en son nom personnel, suivant l'usage établi entre les membres de ladite compagnie, le privilège reproduit ci-après rappelant, en partie, l'acte passé par Cotereau : « Francoys, parla grâce de Dieu Roy de France,... Receue auons Ihumble supplication de nostre cher et bien aime Anthoine Vincent, marchant demeurant a Lyon, contenant que, a grand labeur et diligence et par gens scauans en bonnes et sainctes lettres qu'il a entretenu depuis quatre ans en ça a ses despens, il a faict reueoir toutes les impressions cy devant faictes de six volumes de la glose ordinaire sur la Bible et restituer les dictions grecques et hébraïques, avec les annotations de sainct Hierosme seu Gabinius et autres tant sur le nouveau que vicl Testament et sur le tout faict un Répertoire nouvel lequel il desiroit voulontiers faire imprimer avec ladicte glose ordinaire selon les dictes corrections, additions, annotations et Répertoire pour estre expose en vente en nostre Royaume a Tutilite de la chose publicque diceluy, afin de pouoir recouurer plusieurs grands fraiz et mises quil a en ce faictz et expose. Mais il doubte que les autres Imprimeurs ou libraires le vouldraient en semblable faire imprimer et exposer en vente... Pour ce est il que Nous inclinons a sa supplication et requeste, luy auons en faveur que dessus permis et octroyé, permettons et octroyons de grâce cspecial par ces présentes que lesdictx volumes cy dessus declairez et spécifiez lesquelz il a faict reuoir, corriger et annoter par la manière dessus dicte prcallablement veuz et visitez par les docteurs en la faculté de Théologie de Paris ou par telz d'iceux que par vous gens de nostre dicte court de Parlement de Paris sera aduise pour savoir si

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en iceulx volumes y a aucune chose de niauuaise doctrine et qui soit contraire a la doctrine ecclésiastique, receue en l'église gallicaine... Donne a Amboyse le 25 iour de mars 1 544 et de notre règne le 30 et uniesme. »

Ce privilège ne paraissant pas suffisant à la Compagnie des libraires, Antoine Vincent le lit coniirmer par une nouvelle requête, prise en considération :

« Lettres d'attache. Françoys par la grâce de Dieu Roy de France... De la partie de nostre bien aime Anthoine Vincent, libraire de nostre bonne ville de Lyon, nous a este humblement expose qu'il auroit obtenu de nous les lettres patentes en forme de Privilèges cy attachez soubz le contresccl de nostre chancellerie pour imprimer les livres contenuz en icclles desquelles il requcrroit voluntiers l'entérinement par devers vous. Mais il doubte, parcequelles ne sont a vous addressantes que ne feissiez difficulté icclles entériner et le recevoir a ce, si sur ce ne luy estoit pourueu de nostre gracieux remède convenable, nous humblement requérant iceluy. Pourquoy nous ce considère voulans soubuenir audict exposant, vous mandons et a chascun de vous commettons par ces présentes que procédez desdictez lettres de privilège selon leur forme et teneur et les fiiictes ioyr et user plainement, paisiblement et entièrement de leffect et entérinement d'icelles. En faisant fiùre par vous a tous ceulx qu'il appartiendra les défenses contenues en icelles. Nonobstant qu'elles ne soient a vous adressantes que ne voulons nuire ne preiudicier audict exposant, ains en tant que besoing est ou seroit len auons releue et releuons de grâce especial par ces présentes car tel est nostre plaisir de ce faire, vous donnons plain pouuoir, auctorite, puissance, commission et mandement especial par ces présentes, mandons et commandons a tous nos iusticiers, ofliciers et subiects que avons en ce faisant soit obey. Donne a Broys (m) le viij iour de May l'an de grâce 1545. Et de nostre règne le trente et uniesme. »

L'entérinement au parlement eut lieu en juillet suivant.

« Extraict des registres de Parlement : \'eu par la cour les lettres patentes du Roy a elle addressantes données a Amboyse le 25 iour de mars dernier passe impetree par Anthoine Vincent, marchant demeurant a Lyon. Par lesquelles permect et octroyé audict Anthoine Vincent taire imprimer, vendre et distribuer en ses Royaumes, pays, terres et Seigneuries six volumes de la glose ordinaire faicte sur la bible que ledict Vincent a faict reuoir et restituer les dictions grecques et hébraïques avec les annotations de sainct Hierosme seu Gabinius et autres tant sur le nouveau que vieil Testament. Et jusques a troys ans à compter du iour et terme de l'impression paracheuee. Sans ce que pendant ledict temps autre que luy les puisse faire imprimer ne vendre si ce n'est de leur consentement et permission. Ausquelz ledict seigneur inhibe et deffend a fliire sous peine de confiscation desdicts volumes et d'amende arbitraire et oultre de tous despens dommages et interetz envers ledict Vincent. Mandant ledict seigneur a ladicte court faire et sourtVir et laisser iouyr et user ledict Vincent desdicts octroy et permission, iceulx volumes préalablement veuz et visitez par les docteurs de la faculté de Théologie de luniversite de Paris, ou telz autres d'iceux que ]xir la dicte court seroit aduise, ainsi et come il est plus a plain contenu et declaire es dictes lettres. Veu aussi la requeste présentée a la dicte court par le dict Anthoine Vincent a ce que lesdictes lettres luy fussent entérinées, la certification des docteurs en ladicte faculté de Théologie en ladicte université comis et députez par ladicte court. Et le consentement du Procureur gênerai du Roy. Tout considère ladicte Court a entérine et entérine audict Anthoine Vincent lesdictes patentes. Et ce faisant suiuant icelles a permis et permect aiidici \"incent iaire imprimer, \endre et exposer en vente les dictz six volumes de la glose ordinaire ainsi rcueuz, corriges, restituez et annotez et faict défense a tous autres de iceux six volumes faire imprimer n'exposer en vente iusques au terme de troys ans passez a compter du iour de l'impression dudict

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