‹ Mélanges offerts à M. Émile PicotChapitre 72 sur 320 · MICHEL SERVET · texte numérisé non relu

MICHEL SERVET

ville de Vienne avait autorisé une requête de Balthazar Arnoullet, imprimeur de Lyon, demandant à installer un atelier d'imprimerie dans la ville de Vienne, et l'avait affranchi de toutes impositions. Les ateliers installés eni 541, par M. Bonhomme et G. Trechsel, avaient une raison d'être ; celui d'ArnouUet s'explique difficilement en dehors des besoins et de l'influence de Michel de Villeneuve. Pendant son long séjour à Vienne, ce dernier avait acquis, comme médecin, une belle situation et entretenait de cordiales relations, non seulement avec Pierre Palmier, archevêque de Vienne, et Guy de Maugiron, lieutenant général au gouvernement de Dauphiné, résidant à Vienne, mais encore avec toute l'aristocratie du pays. Il venait de guérir d'une grave maladie la fille d'Antoine de la Cour, vibailli et juge delphinal. Sa renommée était bien établie. Logé dans le palais archiépiscopal, s'étant créé une position agréable et enviable, le caractère de Michel de Villeneuve s'était modifié ; il suivait régulièrement les oflices du dimanche et, contrairement a ses anciennes habitudes qui l'avaient si souvent obligé à changer de résidence, il s'abstenait, surtout, en public, de toute discussion religieuse ou autre. L'amitié et l'appui de l'archevêque de Vienne valaient bien une messe.

B. Arnoullet, dûment autorisé, s'empressa d'organiser, dans les premiers mois de 1552, son nouvel atelier de Vienne. Pour le diriger, il mit à sa tête Guillaume Gueroult, prélecteur d'imprimerie, arrivé depuis peu de Genève où il s'était mis en mauvaise posture auprès de Calvin, en sa qualité de membre militant du parti des libertins. Ayant à sa charge, depuis la mort de son beau-père, sa belle-sœur Jacquette Barbou, B. Arnoullet pensa faire une excellente affaire en la mariant à son nouveau chef d'atelier. Sa confiance fut mal placée et il ne tarda pas à se repentir de ce choix. Au début de l'instruction ouverte contre Michel de Villeneuve, après s'être disculpé tant bien que mal au premier interrogatoire, mais ne se sentant pas à l'abri de tout reproche, Gueroult

s'enfuit, alors qu'ArnouUet n'était pas encore de retour d'un voyage cà Toulouse, laissant, en plus, l'atelier de Vienne, sans direction, sa femme et ses dettes à la charge de son beau-frère et ce dernier réduit à se débrouiller tout seul avec la justice.

Prévoyant les dangers dune participation quelconque dans l'impression de la Cbritianismi restititîio de M. de Villeneuve, B. Arnoullet avait refusé de l'éditer sous son nom et d'y prendre part directement. Pour vaincre sa résistance, M. de Villeneuve s'engagea non seulement à prendre tous les frais à son compte, mais encore à corriger les épreuves et à se charger de la vente. En imposant ces conditions les deux compères furent bien avisés car, en prouvant qu'elles avaient été rigoureusement exécutées, Arnoullet put se disculper de toute participation directe à la publication de l'œuvre de M. de Villeneuve, devant la cour du bailliage de Vienne.

Les précautions minutieuses prises par G. Gueroult, directeur de l'atelier de Vienne, en l'absence de son maître, pour permettre à M. de Villeneuve l'impression de sa Christianismi restiliitio, sont révélées, dans l'enquête préparatoire de son procès, par Thomas de Straton, un des compagnons imprimeurs du second atelier, soigneusement dissimulé par B. Arnoullet dans les interrogatoires précédents. Les rapports étroits de Michel de Villeneuve avec Guillaume Gueroult sont, en outre, bien curieusement révélés par une lettre de Balthazar Arnoullet à Jacques Bertet, fiicteur de Sébastien Gryphius, chargé spécialement de suivre les foires de Francfort.

Mathieu Ory, inquisiteur, averti, le 2 mai 1553, que Balthazar Arnoullet possédait un second atelier dans une maison écartée de Vienne où fonctionnaient deux presses, dont le maître imprimeur avait soigneusement évité de faire mention dans ses dépositions, s'y transporta avec Antoine de la Cour, vibailli, et se trouva en présence de trois compagnons imprimeurs, Thomas de Straton, Jean du Bois et Claude Papillon. Avant de les interroger, l'inquisiteur leur remontra qu'ils ne pouvaient ignorer la procédure commencée contre B. Arnoul-

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let, leur maître^ et Michel de Villeneuve ; qu'il était enjoint, par les règlements de justice, à toutes personnes, sous peine d'être traitées comme hérétiques, de révéler ce qui concernait le livre composé par Michel de Villeneuve, sorti de l'imprimerie de Balthazar ArnouUet, et qu'il y avait preuve qu'eux compositeurs avaient travaillé à l'impression de ce livre. Hlfrayés du danger et des peines qu'ils encouraient, les compagnons imprimeurs se mirent à genou et Straton, parlant pour ses compagnons, révéla qu'ils avaient imprimé un gros in-octavo intitulé : Cbristianisini rcstitutio, mais qu'ils n'avaient jamais su, ni compris qu'il contint doctrine hérétique et l'avaient seulement entendu dire, depuis le procès. Ils y avaient travaillé depuis la Saint-Michel dernière, (29 septembre 1552), jusqu'au 3 janvier de la présente année 1553, mais n'avaient osé en donner révélation aux juges de peur d'être brûlés ; ils demandaient grâce, s'en remettant à leur miséricorde. Thomas de Straton ajouta que Michel de Villeneuve avait fait imprimer le livre à ses frais et en avait, luimême, corrigé seul toutes les épreuves et que lui Straton, par l'ordre dudit Michel de Villeneuve, en avait envové, le 13 janvier dernier, cinq balles à Pierre Meyrieu, fondeur de caractères d'imprimerie, demeurant à Lyon près Notre-Dame de Confort.

Nous passerons sous silence l'enquête relative aux faits et gestes de Michel de Villeneuve, mais il est à constater qu'il fut charitablement avisé des témoignages écrasants envoyés contre lui par le réformateur de Genève et que, grâce à la haute influence de Guy de Maugiron, secondé par le vibailli Antoine de la Cour, le conseil de quitter Vienne lui fut donné à temps, avec la possibilité non seulement de l'exécuter mais encore de toucher, avant son départ, une somme de 300 écus d'or déposée chez le grand prieur du monastère de Saint-Pierre, chargé de la faire rentrer d'un débiteur de la Côte-Saint-André, non spécifié.

Moins bien conseillé, très probablement par Guillaume Gue-

rouit qui croyait le parti des libertins plus puissant qu'il ne l'était réellement depuis son départ de Genève, Michel Villeneuve eut la naïveté d'aller se réfugier dans cette ville. Il y trouva, en Calvin, un inquisiteur autrement plus redoutable que Mathieu Ory et de plus un implacable ennemi. Dans l'interrogatoire d'avril 1553, devant les juges de Vienne, Michel de Villeneuve se dit natif de Tudelle (Tudela), dans le royaume de Navarre, et âgé de 42 ans, ce qui porterait la date de sa naissance à 15 11. A Genève, pour se disculper d'avoir changé de nom et pour expliquer sa nouvelle dénomination, Michel Servet, se déclare originaire de \'illeneuve (Villanuova) au royaume d'Aragon. A Vienne, Michel Servet ^l'ayant aucun intérêt à dissimuler le lieu de sa naissance, il est à croire que Tudela est véritablement son lieu d origine, cependant tous les biographes s'en rapportant aux pièces du procès de Genève, le font naître à Villeneuve en Aragon.

Guillaume Guéroult s'enfuit à Genève. Plus heureux que Michel de Villeneuve, l'extrait des registres du Petit-Conseil de Genève nous montre qu'il fut simplement l'objet d'une remontrance : « Du mardi 5 septembre 1553. Guillaume Guéroult, librayre. Sus ce que az esté renvoyé en Conseil dès le Consistoire pour auoir espouser sa femme à Vienne rière la papauté, avoir onyx Mess, et se estre confessé combien que fust esté habitant icy. Arresté qui soit libéré des prisons et que luy soit faictes bonnes remonstrances de non plus il retorne à povne destre chastié. »

Julien Baudrier.

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