I. Lettre de Fénelon à Louis XIV, Paris
LES
Par M. Léon Deshairs.
Watteau, nous dit un de ses biographes, le comte de Caylus, dessinait sans cesse « d’après le naturel », « dans un livre relié » et, « quand il lui prenait en gré de faire un tableau, il avait recours à son recueil... Il y choisissait les figures qui lui convenaient le mieux pour le moment. Il en formait des groupes, le plus souvent en conformité d’un fond de paysage qiiil avait conçu ou préparé ». Et Caylus ajoute, avec regret, qu’en négligeant d’ordinaire « d’exprimer le concours d’aucune passion », l’artiste s’est privé « d’une des parties les plus piquantes de la peinture..., l’action ». Peut-on mieux définir la méthode d’un décorateur pour qui le sujet est secondaire ou n’est qu’un prétexte?
Mais Watteau n’a pas été seulement un décorateur au sens large du mot, par son besoin et son génie de la composition harmonieuse, par cet infaillible instinct qui le portait à réaliser avant tout dans un tableau un bel accord de plans, de lignes et de couleurs; il a fait proprement des compositions décoratives, il a peint et dessiné des ornements. Mêlant des guirlandes aux rameaux des arbres, suspendant des trophées aux branches, abritant ses
figures comiques ou galantes sous un dais de draperies ou sous un dôme de treillage, il a égayé de ses peintures des paravents et des lambris; il n’a même pas dédaigné de jeter sur le papier, à l’usage des ornemanistes sans génie qui s’y sont maintes fois inspirés, des idées de plafonds, de dessus de clavecin, voire d’écrans à main et d’éventails. Ces compositions, où figures et paysages sont subordonnés à un cadre d’irréelles architectures, de fleurs, d’attributs et d’ornements, sont ce qu’on nomme ses Arabesques. Les meilleurs graveurs du temps de Louis XV se sont empressés à les reproduire, et c’est par leurs traductions qu’elles nous sont généralement connues, car, sauf de rares exceptions, les originaux ont disparu.
On connaît les origines lointaines de ce genre de décoration. On sait comment Watteau s’y adonna dès le début de sa courte carrière, d’abord chez Gillot (de 1704 à 1705 ou 1706), puis chez Audran (de 1706 à 1709) ; on sait qu’il continua à le pratiquer après avoir quitté ses maîtres. Mais quelle avait été la destination de ses Ai'abesques? Les exécutait-il lui-même ou n’en donnait-il que l’idée? Dans quelle mesure est-ce bien sa pensée que les graveurs nous ont transmise et en quoi était-elle neuve O
On observera d’abord que les arabesques de Watteau peuvent se répartir en deux groupes : les unes ont été gravées d’après des peintures ( Watteau pinxit),
I. La plupart des historiens de Watteau ont parlé rapidement de ses arabesques. Le premier qui ait consacré à cette partie de son œuvre une étude approfondie est M. de Fourcaud. Il a publié, sous le titre : Antoine Watteau, peintre d'arabesques, trois articles dans la Revue de Vart ancien et moderne, en 1908 et 1909.
' les autres d’après des dessins [Watteau invenit). Les
j premières sont les moins nombreuses, on en compte
quarante et une; mais c’est dans ce groupe que se jj trouvent les plus belles et les plus complètes, soit que i Watteau, obligé de réaliser sa pensée jusqu’au bout,
I se fût surveillé davantage, soit que les graveurs, ayant
I eu sous les yeux des modèles très précis, n’eussent
I pu les altérer.
! Nous connaissons rarement la destination de ces
j peintures : quatre panneaux (gravés au bistre par
I Guyot à la fin du xviii^ siècle) avaient été peints
f dans le cabinet du duc de Gossé; des amours et
!| des singes y représentaient les Saisons. La Feste
I bacchique., la Balanceuse^ la Partie de chasse., le
ij May., dont les gravures furent publiées en lySi,
ornaient, d’après une note de Mariette, les lambris du cabinet de M. Ghauvelin, garde des sceaux, rue des Saints-Pères. Le Faune et VEnjôleur^ peints sur bois et de la dimension de petits panneaux de portes, ont été trouvés par M. de la Béraudière à l’hôtel Poulpry, rue de Poitiers. Six compositions en hau- I teur, gravées par Grépy, formaient, comme nous l’apprend le graveur, les six feuilles d’un paravent. Si i j’ajoute que, selon Mariette, la Coquette ornait un
I éventail et que M. de Fourcaud voit avec vraisem-
blance dans le Dénicheur de moineaux une enseigne pour le beau-père de Gersaint, le marchand de tableaux Sirois, de qui la boutique était « Aux armes de France », j’aurai cité les seules arabesques peintes sur la destination desquelles nous avons quelques renseignements. Les unes ont été certainement exécutées par Watteau lui-même dans leurs dimensions définitives, tel le Paravent, dont chaque feuille 1913 19
mesure environ i"^40 de haut et ou o"‘‘7o de
large. D’autres, au contraire, étaient des modèles très achevés, mais de petites dimensions, en vue d’interprétations agrandies : on sait par le catalogue de la vente de Julienne (1767) que le Dénicheur mesurait seulement 14 pouces (37 centimètres) de haut et par celui de la vente du sculpteur Cayeux (1769) que la hauteur du panneau les Singes de Mars n’était que de 16 pouces (41 centimètres).
Nous nous consolerions aisément d’avoir peu de renseignements sur la destination des arabesques peintes par Watteau si du moins ces œuvres, qu’à travers les gravures nous imaginons si gracieuses et attrayantes, étaient parvenues jusqu’à nous. Hélas! elles ont presque toutes disparu, emportées par les changements de modes. On voit quelquefois passer dans des ventes ou chez des marchands des toiles de ce genre où l’influence du maître est évidente. Mais de celles qui sont vraiment de sa main, il n’y en a pas dans les Musées et elles sont rares dans les collections particulières. Les peintures originales du Faune et de l’Enjôleur^ œuvres de jeunesse encore timides, exposées à l’Union centrale des Arts décoratifs en 1880, ont été vendues avec la collection du comte de la Béraudière. Le Paravent de six feuilles a été acheté il y a quelque vingt ans par l’amateur passionné qu’était Camille Groult à un marchand qui lui-même, m’a-t-on dit, l’avait acquis en Angleterre.
D’un art plus libre et plus souple que le Faune et l’Enjôleur^ le Paravent appartient encore à la première manière du maître. Sur un fond blanc bleuté qui se fonce en gris bleu dans le cadre, les verdures argentées, les bouquets de fleurs aux couleurs franches, les
bergères en corsages roses, les ornements violacés ou lilas sont peints d’une pâte légère et fluide. Il y a dans le Paravent trois pastorales (le berger jouant de la flûte auprès de sa bergère, la danse et la conversation) et trois sujets empruntés à la musique et au théâtre (la joueuse de mandoline, Pierrot et Arlequin). Les masques si spirituels qui accompagnent comme il sied ces trois derniers sont peints en glacis roses, sous une sorte de couronne vermillon et il y a des rappels de rose dans les voiles qui tombent au-dessus des figures et dans les éventails qui couronnent la composition, tandis que sur les tapis se mêlent le jaune et l’orange. Tout cela est clair, gai, frais, mais aussi un peu froid malgré les rouges et les oranges, sans cette atmosphère dorée dont bientôt, chez Crozat, Watteau demandera le secret aux peintres de Venise et que sans doute il lui eût été difficile de répandre sur le fond blanc du décorateur. La facture même est calme, égale, sans ces accents vifs et énergiques qu’on attendrait de Watteau. Mais où il se révèle, c’est dans l’élégance si personnelle du dessin, dans cette émotion voilée qui anime ses bergères frivoles à demi et la mandoliniste rêveuse et Pierrot qui ne rit ni ne pleure. Ce sont des œuvres discrètes ; on est surpris d’abord qu’elles ne s’imposent pas davantage ; mais elles retiennent; leur langage sans éclat se fait bientôt écouter, leur charme s’insinue dans l’âme.
A cette trop brève liste des panneaux décoratifs peints par Watteau qui ont été conservés, faut-il ajouter les Amants endormis^ toile délicieuse, malgré les mutilations et les restaurations, qui a passé par le cabinet du duc de Narbonne et que Camille Groult acquit à la vente Crosnier? Un bon juge, M. de Fourcaud, le
pense. Et, en effet, qui, sinon Watteau, a pu peindre ce « bouquet des tons épanouis autour des amants »? Mais il est assez surprenant qu’une page de cette importance ait échappé aux vieux graveurs et à de Julienne, si attentif, on le sait, à faire reproduire les œuvres de son ami.
Les arabesques au bas desquelles les graveurs ont écrit « d’après le dessin de Watteau » ou plus simplement « Watteau invenit » sont de beaucoup les plus nombreuses. En constatant qu’elles sont plus inégales que les autres, on est porté à penser que les interprètes y ont pris quelques libertés. Les rares croquis originaux que l’on peut en rapprocher confirment cette supposition, à moins d’admettre que, d’après ces croquis, l’artiste a fait un dessin plus poussé qui a disparu et dont la gravure donne une image exacte.
Pour graver, par exemple, le Berceau^ le Temple de Diane et le Temple de Neptune^ si Gabriel Huquier n’a eu sous les yeux, comme je le crois, que les vivantes, vibrantes et lumineuses, mais rapides esquisses à la sanguine acquises par Camille Groult à la vente d’Edmond de Goncourt, il est bien évident qu’il ne s’est pas fait scrupule de les modifier et de les compléter. Il a haussé, d’ailleurs avec assez de bonheur, le dôme du Berceau et ajouté des détails au cadre ornemental. Il a été moins heureux dans le Temple de Diane dont il a imaginé la moitié, dans le Temple de Neptune où il a presque tout fait et où je le crois seul responsable de la sécheresse de la terrasse et de la mollesse des figures.
Il est probable que ce ne sont pas là les seuls cas où, pour tirer profit de la mode, le graveur a dégagé une
LES ARABESQUES DE WATTEAU, 2q3
arabesque complète d’un croquis plus ou moins sommaire; mais ce sont, je crois, les seuls connus. L’esquisse à la sanguine et à la pierre noire d’un dessus de porte dans les proportions et dans le goût du Marchand d’Orviétan que possède le Musée des Arts décoratifs n’a pas été gravée. Il n’a pas été gravé non plus le projet d’écran de la collection Henri Michel-Lévy, au revers duquel on reconnaît, dans un spirituel croquis à la sanguine, une des cariatides et la tête auréolée peintes par Watteau dans le Galant.
Par contre, on rencontre assez souvent des dessins très achevés, très authentiques, qui sont bien les originaux des gravures (ils sont en sens inverse), mais où manque l’esprit de Watteau : ce sont sans doute des dessins d’un graveur précisant selon les exigences de son métier, soit d’après une peinture, soit d’après un croquis, la pensée du maître avant de la porter sur le cuivre. De ce nombre serait à mon avis le dessin de la Pèlerine altérée., conservé à l’Albertine de Vienne, dessin généralement très admiré, mais où je trouve de la sécheresse, de la lourdeur, des vêtements sans souplesse, enfin une ressemblance si parfaite en bien et en mal avec la gravure de Gabriel Huquier que gravure et dessin me paraissent être de la même main. Je rangerais encore dans cette catégorie sept dessins du Musée de Dijon : les Saisons., représentées par de petites scènes dans des cadres ovales, la Naissance de Vénus et la Pluie ^ V Amusement. Je crois y reconnaître, non la spontanéité et l’aisance de Watteau, mais, avec une manière timide et appuyée, une certaine déformation des figures qui était propre à Huquier^ .