‹ Mélanges offerts à M. Henry LemonnierChapitre 128 sur 220 · I. Ces dessins à la plume et au lavis, sur un papier mince · texte numérisé non relu

I. Ces dessins à la plume et au lavis, sur un papier mince

Chacun des traducteurs de Watteau a, en effet, son accent personnel. Les différences qui en résultent dans l’interprétation des pages successives de l’œuvre contribuent à la variété et à l’intérêt des arabesques gravées. Gabriel Huquier, qui malheureusement a été le plus fécond, a une façon bien reconnaissable d’amollir et d’arrondir les figures et quelquefois de briser sèchement les plis. Je le soupçonne de plus d’avoir ajouté au bas de la Voltigeuse et de la Danse bacchique d’opulentes rocailles où l’on ne se complaisait pas encore au temps de Watteau et qui sont plutôt dans le goût de Meissonnier et de Lajoue. Mais ses paysages ont de l’air et de la lumière, ses ornements sont assez souples et surtout ses estampes sont en général d’une agréable couleur. Bernard Audran, Le Bas, G. Scotin, Pierre Aveline dessinent bien mieux les figures ; ce sont de bons graveurs classiques. Jacques Moyreau, qui n’a cependant pas une très bonne réputation, s’est montré ici sensible et adroit, passant des tailles franches et hardies à un pointillé qui lui permet de traduire toutes les délicatesses du modèle : l’ouate des nuages, les arbres frissonnants, le doux éclat des chairs. Il est l’auteur de ces belles planches : la Cause badine^ les Singes de Mars^ le Marchand d’ Orviétan^ la Favorite de Flore...

Mais les meilleurs graveurs des arabesques de Watteau sont sans doute L. Crepy, le fils, et François Boucher. Le premier a une facture menue mais

et transparent, ont été récemment tirés de cartons où ils dormaient depuis de longues années. Watteau s’imposa-t-il jamais la peine de reprendre un dessin à la plume et au lavis.'* « Tout lui était bon, écrit d’Argenville, excepté la plume, pourvu que cela fît l’effet qu’il souhaitait. »

LES ARABESQUES DE WATTEAU. 2gS

il est tout délicatesse. Il n’a pas son égal pour exprimer le feuille mouvant des arbres, les vrilles des pampres, l’eau qui tombe, une fumée, la lumière qui glisse sur les plis du satin. Ne voit-on pas, dans le Berger content, la couleur même de Watteau? Dans ses gravures du Paravent, il n’a pas seulement rendu avec une fidélité parfaite le dessin du modèle; il s’en est assimilé l’esprit, le sentiment, la grâce surveillée et contenue. Il s’est trouvé une fois en concurrence avec Boucher, en gravant la composition centrale d’arabesques, peintes peut-être pour un paravent, qui représentent les Saisons. Ceux qui verront ces pièces rares pourront penser que si Boucher a plus de force et de feu, il n’est peut-être pas allé aussi loin que Crépy dans l’expression des physionomies. Boucher, en effet, ne s’attarde pas aux nuances. On sait comment, tout jeune, après avoir travaillé pour des libraires, il annonce déjà par la décision et la justesse du trait sa manière personnelle dans les gravures qu’à la demande de M. de Julienne il exécute d’après des croquis de Watteau pour le recueil des Figures de différents caractères. C’est probablement vers le même temps qu’il traduit sur le cuivre quelques arabesques. Quand il grave les quatre panneaux des Saisons, la Coquette si vigoureusement colorée et l’admirable Dénicheur de moineaux, on ne dirait pas qu’il copie mais qu’il crée.

Quelle que soit cependant la variété de ces interprétations, c’est toujours Watteau qu’elles nous révèlent. Les rares panneaux décoratifs peints par lui qui nous sont parvenus témoignent de la fidélité des interprètes quand ils avaient sous les yeux un modèle achevé; ses croquis originaux nous montrent que, si

2q6 les arabesques de watteau.

les graveurs ne se faisaient pas scrupule de compléter sa pensée quand ils en avaient besoin, ils s’inspiraient en somme toujours de lui et ne faisaient guère que lui rendre ce qu’ils lui avaient emprunté. Qu’est-ce donc qu’une arabesque de Watteau? En quoi ne ressemble-t-elle pas à celle de ses devanciers? Comment a-t-il pu renouveler un genre où tant d’autres s’étaient appliqués avant lui?

Tout le vocabulaire traditionnel des vieux décorateurs, Watteau commence par l’adopter. Comme Bérain, Gillot et Audran, il dresse volontiers au milieu d’un panneau d’impossibles architectures venues de Fontainebleau et de Rome : portiques de treillages, baldaquins ajourés portés par de fragiles colonnettes ou par des cariatides si effilées que leur gaine, fondue dans l’atmosphère, ne pèse pas sur le sol. Comme eux, il suspend à ces treillages des pavillons ou des voiles, il pose sur les entablements des corbeilles fleuries, il développe entre deux rinceaux des rubans plissés, il jette sur une terrasse un tapis à festons. Il emprunte en particulier à Claude Audran de longues feuilles dérivées de l’acanthe, des branches horizontales qui servent de perchoirs aux oiseaux et ces fumées décoratives qui sortent de cassolettes, de grenades ou de torches, selon que l’artiste veut exprimer le Feu, la Guerre ou l’Amour. Il ne néglige, d’autre part, ni les végétaux, si propices aux remplissages : roseaux, pampres et vrilles, guirlandes, feuilles de lierre; ni les coquilles, palmettes et autres ornements découpés et chantournés qui procèdent de la menuiserie; ni les attributs variés, accessoires nécessaires des pastorales : couronnes de mai, masques,

flûtes, tambourins et musettes, râteaux et paniers, bouteilles et verres, arcs et carquois... Il est quelques motifs qu’il n’a pas inventés puisqu’on les voit déjà naître chez Gillot, mais auxquels il dorme un développement nouveau et qui caractérisent superficiellement son style d’ornemaniste : ce sont des auréoles ou des éventails qui participent de la coquille, de l’aile de papillon et de la ^flamme. Il se plaît aussi à renforcer les angles de ses panneaux, à souligner le bas de ses compositions par des ornements géométriques qui rappellent l’art du calligraphe : entrelacs à angles aigus, grecques où alternent les lignes pleines et les lignes déliées. Enfin, au milieu de tous ces éléments empruntés à la flore et à la faune, à l’architecte, au menuisier, au calligraphe, voici les singes qui depuis le xvi« siècle ont si souvent gambadé dans les panneaux peints ou les tapisseries, voici des oiseaux et des chiens, comme ceux que Desportes peignait pour Audran, des Chinois burlesques, comme chez Bérain, des divinités mythologiques... Mais voici de plus des arbres vrais, tels qu’on ne les a jamais vus encore dans une arabesque, et, à la place des dieux et des déesses détrônés, des personnages de la comédie italienne, de jeunes hommes et de jeunes femmes dans les jolis costumes du temps de la Régence.

Watteau décorateur a donc pris son bien partout. Mais ce qui lui appartient en propre c’est d’abord l’esprit, la grâce, le sentiment dont s’animent, quand c’est lui qui les coordonne, les éléments tombés dans le domaine commun; c’est ensuite, sinon l’idée, — que Gillot avait entrevue, — du moins l’habitude d’introduire dans les arabesques des paysages et.

comme on disait alors, des « sujets modernes ». S’il commence, à l’exemple de ses devanciers et de ses maîtres, par évoquer, dans le décor traditionnel, Apollon, Vénus ou Diane, s’il lui arrive de représenter l’Air par Zéphyr couronnant Flore, et le Feu par Vulcain, bien vite il renonce à ces lieux communs pour transporter sans effort sur le fond blanc d’un paravent ou d’un dessus de porte tout ce qu’il se plaisait d’ordinaire à observer et à peindre. Certains groupes de ses panneaux décoratifs (le berger jouant de la flûte auprès de sa bergère, les amants assis et causant, le dénicheur) habitent aussi ses pastorales. Ses amis Arlequin, Cille et Colombine réclament une place sous les baldaquins. Pour représenter les saisons, ou pour ne rien exprimer qu’une douce joie de vivre, il se souvient des figures qu’il avait crayonnées à la sanguine dans son « livre relié », sans autre souci que de fixer un joli geste ou une attitude naturelle. Les arbres du jardin du Luxembourg, ces beaux arbres dont il suivait d’un œil si clair, d’une main si ferme les rameaux montant à travers les feuillages, ils s’imposent à sa mémoire et, pour participer au décor, voici que leurs branches s’inclinent sur la bergère assoupie par VEté^ s’émeuvent au rythme de r Escarpolette^ s’écartent pour laisser voir derrière le Dénicheur de moineaux la fuite des collines ondulées.

C’est ainsi qu’obéissant à son génie et à mesure que sa maîtrise s’affirme, le petit Flamand de Valenciennes, devenu à Paris le plus Français des peintres, transforme et enrichit l’art auquel il s’était initié, pour gagner sa vie, chez Gillot et chez Claude Audran. Il eut du succès et par conséquent des imitateurs. Christophe Huet, l’auteur des singeries de l’hôtel de

Rohan et du château de Chantilly, le suit et le pille; Jean-Baptiste Oudry marche sur ses traces. Tous les décorateurs du xviii® siècle qui peignent des « chinoiseries » et des « singeries » se réclament plus ou moins de lui.

Mais bientôt ses arabesques parurent trop sobres aux amateurs de rocailles, trop discrètes à ceux qui demandaient à l’art de flatter leur sensualité, trop frivoles aussi aux partisans obstinés de la peinture d’histoire et de la mythologie. Déjà le comte de Caylus, en 1748, en faisait l’éloge à regret devant les membres de l’Académie royale, puisque « ce genre, leur disait-il, a non seulement fait détruire les plafonds des appartements que les plus habiles peintres avaient exécutés; mais que ce changement de mode, auquel les ornements de plâtre ont succédé, vous prive encore tous les jours d’une occupation qui vous permettait d’employer votre talent dans le grand et dans le héroïque ». Puis le divorce s’accomplit entre les éléments que Watteau avait si heureusement rapprochés. Boucher, qui préfère d’ailleurs aux sujets modernes les nymphes nues et les enfants potelés, n’encadre que parfois d’ornements ses compositions décoratives. Fragonard, véritable héritier de Watteau quand il décore les boudoirs de groupes galants et de paysages, abandonne les arabesques à des ornemanistes secs, qui, victimes de la mode, ne savent qu’appauvrir les modèles laissés par Raphaël et par les Anciens.

C’est pourquoi les arabesques de Watteau nous sont chères. Elles ne sont pas toutes des chefs-d’œuvre. Les graveurs nous les ont transmises avec un talent inégal. Il faut peut-être, pour se plaire à leur logique

spéciale ou à leur fantaisie, si éloignées de nos habitudes, un certain effort ou un certain don de sympathie historique. Mais les meilleures représentent ce qu’aimèrent nos aïeux à une époque raffinée et, toutes vibrantes encore de l’émotion d’un poète que les formes traditionnelles n’embarrassaient pas, elles réalisent une savoureuse et éphémère alliance de conventions venues du fond des âges et de la vie retrouvée à sa source fraîche.

LES

Page 1