‹ Mélanges offerts à M. Henry LemonnierChapitre 135 sur 220 · CONTRE LES PORTRAITISTES · texte numérisé non relu

CONTRE LES PORTRAITISTES

listes. Au mois de mai 1747, il écrit à l’Académie le billet suivant : « Je n’entends payer dorénavant les portraits en grand et les plus riches que 4,000 livres, ceux jusqu’aux genoux 2,5oo livres et ceux en buste i,5oo livres h » Peu après, la critique entre en lice. La Font de Saint-Yenne lance les premiers traits. Mais il ne pousse pas tout de suite l’attaque à fond. Il se contente de railler, assez spirituellement, d’ailleurs, la manie des portraits « mythologiques » et de déplorer la faiblesse des artistes qui cèdent trop volontiers au désir d’enjoliver leurs modèles pour plaire à leur clientèle féminine^.

(( Et en effet », songe-t-il, « quel spectacle est comparable pour une beauté réelle ou imaginaire à celui de se voir éternellement avec les grâces et la coupe d’Hébé, la déesse de la jeunesse? D’étaler tous les jours sous l’habit de Flore les charmes naissants du printemps dont elle est l’image? Ou bien, parée des attributs de la déesse des forêts, un carquois sur le dos, les cheveux agités avec grâce, un traita la main, comment ne se pas croire la rivale de ce dieu charmant qui blesse tous les cœurs?....» Le peintre ne s’inquiète que du succès. Quand un des « travestissements divinisés » qu’il a imaginés a recueilli de nombreux applaudissements, il est sûr de ne pas manquer d’ouvrage. « Les jolies femmes s’informent avec avidité du nom de l’auteur de la métamorphose. On vole chez lui... Il présente la liste de la cour céleste. On choisit la divinité, on l’ébauche, on la finit. Enfin,

1. Nouvelles Archives de l’Art français^ t. XXII, p. 335 (i3 mai

2. La Font de Saint-Yenne ne les nomme pas expressément, mais le lecteur reconnaît sans peine que les portraitistes visés sont surtout Jean-Marc Nattier et Hubert Drouais.

3 14 LA LUTTE DES CRITIQUES d’aRT

elle fait son entrée dans le temple où elle doit être adorée... » Et le critique ajoute : « Tant qu’ils (les peintres de portraits) auront l’art de flatter leurs originaux avec assez d’adresse pour les persuader qu’ils ne les flattent point », la fortune leur sourirai

La page malicieuse de La Font de Saint-Yenne fut assez goûtée; aussi, l’année suivante, à l’occasion du Salon de 1748, un autre publiciste en verve reprit-il le même thème. « Il ne s’agit pas », écrit celui-ci sous le pseudonyme du « Singe » « de farder une

femme, de l’habiller en vestale pour qu’on la croie chaste : c’est corrompre l’essence des choses. On ne devrait peindre un chacun que par ses vertus. Travail incroyable pour les faiseurs de portraits; le beau leur déplaît, le vrai leur semble faux et le naturel les désole. » Et, d’une plume alerte, « le Singe » nous représente Tun d’eux dans l’exercice de sa profession. « Typhon (c’est le nom qu’il lui donne). Typhon est adoré des dames, il occupe la plus belle place dans leur cabinet, il décide de la bonne grâce, du geste, de la contenance, du choix des habits, de la coiffure, personne mieux que lui ne sait attacher un ruban, placer une aigrette, ni mettre une mouche. Là, du blanc; ici, du rouge; beaucoup de rouge; souriez de cette façon! Un petit jeu de prunelle! L’air languissant! Irritez-vous! Apaisez-vous! Un peu d’indifférence! Allez à la froideur! Prenez une noble fierté! Vous aurez le visage de Vénus, le corsage de Calypso. Le corail, les lys, une carrière de perles et ce petit coup de pinceau accomplissent votre bouche. Voilà Typhon qui peint. Accourez, semi-déesses,

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