‹ Mélanges offerts à M. Henry LemonnierChapitre 136 sur 220 · Première lettre à sa guenon · texte numérisé non relu

Première lettre à sa guenon

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infortunées de Cythère, coquettes ambitieuses, venez vous faire embellir... »

Quelques années plus tard, Baillet de Saint-Julien nous montre à son tour une vieille coquette, « Cydalise », faisant faire son portrait : elle le « dicte » au peintre, « article par article, comme elle doit dans peu dicter au notaire son testament ». Et l’écrivain termine en conseillant aux artistes de ne point tolérer cette « tyrannie » humiliante et d’abandonner le portrait pour l’histoire, « champ libre, plus vaste et moins dépendant »^

Jusqu’à présent, en somme, les portraitistes n’étaient guère atteints que par ricochet. C’était moins l’artiste que le modèle qui excitait la verve des critiques. Tout se bornait à la satire, d’ailleurs assez anodine et impersonnelle, d’un ridicule mondain.

En 1753, les griefs se précisent terriblement, les peintres de portraits sont pris directement à partie, la légitimité même de leur genre est contestée. C’est que, dans l’espace de ces cinq années, l’esprit philosophique a fait des progrès considérables. Le Biscornus de Jean-Jacques Rousseau sur les Sciences et les Arts, publié en 1760, a désillé les yeux. Un immense besoin de combattre la frivolité, d’étaler les bons exemples, de prêcher la vertu, de « moraliser », en un mot, tourmente les âmes sensibles et, en particulier, celle de l’excellent La Tour. A en croire le comte de Caylus, au Salon de lySJ, « cet artiste, citoyen et philosophe, donne à l’Europe entière un spectacle dont il nous paraît qu’on n’est pas assez frappé; il préfère la consolation de faire le portrait

I. Milord Telliab [Baillet de Saint-Julien], La Peinture, ode traduite de l’anglais. Londres, lySS, in-12.

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des hommes illustres à l’avantage de faire celui des gens opulents... » Ainsi, le grand pastelliste semble légitimer le genre auquel il doit la gloire, non point par sa valeur artistique, mais par la qualité des personnages représentés. Au fond, le « citoyen et philosophe » La Tour demande au portrait d’être autre chose que l’évocation physique d’un individu quelconque, il veut qu’il soit un symbole moral, qu’il parle noblement à l’àme, qu’il y développe les hautes pensées. Bref, il n’accorde au genre subalterne le droit de cité qu’autant qu’il se rapproche du genre historique^.

1. de Caylus, Le Salon de ijSS {Mercure de France, octobre 1753). La Tour exposait cette année-là dix-sept portraits. Dire que tous les personnages représentés fussent « illustres », ce serait sans doute exagérer. Mais tous possèdent ou sont censés posséder une qualité commune qui les distingue : l’élévation des sentiments, le culte de la science, de la littérature et de l’art. On y remarque trois membres de l’Académie des sciences (l’abbé Nollct, La Condamine et d’Alcmbert), deux membres de l’Académie française (Nivelle de Lachaussée et Duclos), trois membres de l’Académie royale de peinture et sculpture (Louis de Silvestre, Watelet et le marquis de Voyer d’Argenson), sans compter « M. Rousseau, citoyen de Genève », Bachaumont et Manelli. Et s’il s’y trouve six dames, la plupart sont filles ou femmes d’artistes, voire artistes elles-mêmes, comme M“‘® Lecomte, et l’une d’elles, Mlle Ferrand, est représentée « méditant sur Newton ».

Rapprocher du passage précité de Caylus celui du Discours de Jean-Jacques : « Nos jardins sont ornés de statures et nos galeries de tableaux. Que penseriez-vous que représentent ces chefs-d’œuvre de l’art exposés à l’admiration publique? Les défenseurs de la patrie i Ou ces hommes plus grands encore qui l’ont enrichie par leurs vertus? Non... »

2. C’était alors un terrain solide sur lequel se plaçaient volontiers les portraitistes pour plaider leur cause ; par exemple, Tocqué, dans son Discours à l’Académie Sur le genre du Portrait, « si analogue à celui de l’Histoire » (7 mars 1750). — Cf. le passage du Voyage d'Italie (t. III, p. 59), où Cochin parle de Véronèse : à ses yeux, un des grands mérites de cet

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Or, ridée que La Tour n’avait fait qu’ébaucher au Salon de lySS, La Font de Saint-Yenne ne tardera pas à la reprendre pour son compte en lui donnant tous les développements littéraires qu’elle comporte. Désormais, la question est posée avec netteté et franchise. « La fureur du public », écrit-il’, « croît toutes les années pour cette sorte de tableaux (les Portraits)... Il y en a peu d’intéressants, ils occupent nos meilleurs pinceaux et nous privent d’excellents peintres qui se distingueraient dans la carrière supérieure et honorable de l’Histoire... » « Rebuté » par « cette foule d’hommes obscurs, sans nom, sans talents, sans réputation, même sans physionomie », par « tous ces êtres qui n’ont de mérite que celui d’exister... », enfin, par « tous ces personnages géants à leurs propres yeux et atomes à ceux du public par leur entière inutilité à l’État et aux citoyens », La Font de Saint-Yenne n’admet dans le « Temple du Goût » que les portraits de personnages déterminés dont il donne la liste, ceux « des bons Rois, des Reines vertueuses et de tous nos souverains humains et bienfaisants » ; ceux de leurs ministres, quand ils travaillent pour « l’aisance des peuples » ; ceux des guerriers illustres, de « ces généreux défenseurs de nos frontières et de nos fortunes »; ceux des « magistrats intègres et irréprochables »; ceux des ambassadeurs, et, enfin, ceux « de nos excellents auteurs ». Quant aux autres, « quel droit ont-ils d’y être placés » ?

artiste est d’avoir su transfigurer les portraits qu’il introduit dans ses toiles en leur donnant « un caractère noble et propre à l’histoire ».

I. Sentiments sur quelques ouvrages de peinture...^ 1764, p. i32 et suiv. (l’auteur y examine le Salon de 1753).

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]^cs lors, les gens de lettres, les critiques d’art, qui, presque tous, partagent la thèse de La Font de Saint- Yenne, feront la vie dure aux portraitistes assez imprudents pour accepter les commandes de clients bourgeois, obscurs ou frivoles. Jusqu’à la fin du siècle, ils les poursuivront de leurs critiques trop souvent imbéciles et injustes L Ils s’ameutent contre un genre qu’ils ont proclamé humiliant et méprisable, qui « avilit le Salon » et « profane le talent »... Baillet de Saint-Julien 2, Estève^, Grimm^, Cochin^, Watelet®, Bachaumont’^ ne* sont pas les moins acharnés. Mathon de la Cour, après un éloge parfait du maître de Saint-Quentin, exprime le regret que La Tour ait adopté « un genre froid et borné..., qui ne saurait exciter l’enthousiasme sublime »®. Diderot oppose les « gens du monde », qui ne regardent que les portraits, aux « gens de lettres », qui préfèrent, à bon escient, la grande peinture, et il ajoute : « Tant que les peintres portraitistes ne me feront que des ressemblances sans composition, j’en parlerai peu®... » Ailleurs, il oppose les portraitistes, simples « imitateurs de la nature », aux peintres d’histoire, qui s’ef-

1. Dès 1755, on remarque la partialité des critiques qui « négligent et même méprisent de parler des portraits » (cf. Lettre d’un particulier à un de ses parents, peintre en province, sur le Salon, 19 septembre 1755, à la Bibl. nat., Estampes, fonds Deloynes, ms. 1247).

2. Caractère des peintres frat2çais actuellement vivants, 1755.

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