III. — Buste de Buffon au Musée de Neuchâtel
Le portrait de Buffon, exécuté par Houdon, est bien connu et popularisé par de nombreuses répétitions. Il ne semble pas que l’artiste, dans les répliques qu’il exécuta, ait modifié son modèle comme il le fit pour son Voltaire., qu’il transforma aisément par l’addition ou la suppression de la perruque et le changement du costume, tantôt moderne, tantôt à l’antique. Il paraissait admis que le premier exemplaire du buste du naturaliste ait été celui exposé en marbre au Salon de 1783 et destiné à Catherine II. L’artiste a mentionné la pièce, à la date de 1782, dans la Liste de ses œuvres : « Une tête à l’antique de M. le comte de Buffon, en marbre, envoyée à l’impératrice de Russie L » L’œuvre est aujourd’hui au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg^. Un exemplaire de bronze conservé au Musée de Neuchâtel, qui ne semble pas avoir été signalé jusqu’à présent, tend à avancer l’époque d’exécution du buste par Houdon.. En effet, ce bronze, de grandeur naturelle, porte la signature (sous l’épaule droite) :
houdon. f. lySi.
Monté sur un piédouche de marbre gris veiné, ce bronze, revêtu d’une patine verte foncée, est d’une admirable qualité : la fonte excellente et toute la surface reprise et reciselée avec un soin minutieux. La signature est gravée au ciselet dans le métal. C’est un
1. Liste publiée par P. Vitry, op. cit., tirage à part, p. i5.
2. D’après la photographie, ce marbre paraît tout à fait semblable à celui du Musée du Louvre, Buffon porte la perruque et il n’y a pas d’indication de vêtement.
Buffon.
Bronze par Houdon.
(Musée de Neuchâtel.)
nouveau témoignage de l’habileté de l’artiste comme bronzier; talent dont il était fier, car il déclarait ne s’être vraiment livré qu’à deux études pendant sa vie : « L’anatomie et la fonte des statues. » Il serait bien intéressant de connaître l’origine d’une pièce de pareille valeur, malheureusement aucun renseignement n’a pu être recueilli. Une petite étiquette, portant le n® 3oq, collée dans le creux, prouve que le buste a passé dans une vente publique; il provient vraisemblablement de quelque bibliothèque d’un château de la région, qu’un amateur aurait orné des effigies traditionnelles de grands hommes du XVIII® siècle. La comparaison que>nous avons faite avec le marbre conservé au Musée du Louvre (legs Gatteaux, n'^ 714 du Catalogue sommawe) nous a prouvé l’identité absolue des deux œuvres; tous les accents du bronze se retrouvent dans le marbre. Seulement, les jeux de la lumière donnent une vie plus intense à la physionomie traduite dans le métal coloré que dans le marbre d’une blancheur monotone. Le marbre du Louvre n’est pas daté, portant seulement la signature : houdonf.
Nous sommes certains que le sculpteur aura reçu, au cours de sa carrière, de nombreuses commandes de son portrait de BufFon. Au Salon de 1789, sous le n® 248, reparaît un buste de BufFon en marbre. A la vente de 1795 passent un bronze monté sur piédouche de marbre (n® 69), et un marbre sur piédouche (n° 77) ; à la vente posthume de 1828 figure un plâtre, il s’agit alors vraisemblablement d’un de ces prototypes que gardait l’artiste et qui meublaient son atelier, comme nous montrent les tableaux bien connus de Boilly. Il serait utile de connaître le sort de
toutes ces répliques, et peut-être dans l’une d’elles reconnaîtrait-on le bronze de Neuchâtel ? Il est impossible de suivre leurs destinées hasardeuses.
En publiant l’image de ce bronze, il semble intéressant d’en rapprocher le témoignage d’un contemporain qui a étudié Buffon avec perspicacité et malice. Dans l’impertinent et délicieux Voyage à Montbard^ qu’écrivit Hérault de Séchelles après un séjour de quelques semaines auprès de l’illustre auteur de VHistoù'e natu7^elle^ pendant l’automne de l’année 1785, se trouve un portrait de Buffon, pris sur le vif, dans lequel l’écrivain affirme l’exactitude du buste de Houdon^ « Je vis une belle figure, noble et calme, — dit Hérault de Séchelles quand le grand homme vient à lui « majestueusement ». — Malgré son âge de soixantedix-huit ans, on ne lui en donnerait que soixante; et ce qu’il y a de plus singulier, c’est que, venant de passer seize nuits sans fermer l’œil et dans des souffrances inouïes qui duraient encore, il était frais comme un enfant et tranquille comme en santé. On m’assura que tel était son caractère ; toute sa vie, il s’est efforcé de paraître supérieur à ses propres affections. Jamais d’humeur, jamais d’impatience. Son buste, par Houdon, est celui qui me paraît le plus ressemblant; mais le sculpteur n’a pu rendre sur la pierre ces sourcils noirs qui ombragent des yeux noirs, très actifs sous de beaux cheveux blancs. Il était frisé lorsque je le vis, quoiqu’il fût malade; c’est là une de ses manies, et il en convient. Il se fait mettre tous les jours des papillotes, qu’on lui passe au fer plutôt deux fois qu’une; du moins, autrefois, après s’être fait friser le
I. Voyage à Montbard, publié avec une préface et des notes par F. -A. Aulard. Paris, Jouaust, 1890, in-i6, p. 5.
NOTES SUR QUELQUES BUSTES DE HOUDON. BSy
matin, il lui arrivait très souvent de se faire encore friser pour souper. On le coiffe à cinq petites boucles flottantes ; ses cheveux, attachés par derrière, pendaient au milieu du dos. »
Des comparaisons fort curieuses peuvent s’établir entre les bustes de Houdon et ceux de Pajou, car le grand écrivain fut tour à tour représenté par les deux sculpteurs. Il y a plus de finesse, de pénétration, de fidélité chez Houdon, et dans la manière de Pajou une tendance à l’effet, au théâtral; Houdon voit l’homme et Pajou veut faire sentir le génie. La monographie définitive que notre confrère M. Henri Stein vient de consacrer à l’auteur de la statue du Muséum nous dispense d’insister sur ce parallèle; on y trouvera tous les éléments d’information permettant la confrontation entre les bustes de Houdon et ceux de son rival que conservent le Louvre, la bibliothèque Mazarine et le Muséum’.