‹ Mélanges offerts à M. Henry LemonnierChapitre 153 sur 220 · VI. — Buste d’inconnu au Musée de Montpellier · texte numérisé non relu

VI. — Buste d’inconnu au Musée de Montpellier

La donation Bouisson a fait entrer au Musée de Montpellier un buste d’homme, en marbre, de grandeur naturelle, portant la signature : houdon f. lySS. Le catalogue a enregistré le buste sous le nom de TurgotL Le costume, la date, la physionomie, tout devait faire écarter une pareille désignation. Il est désormais inutile de la réfuter. Le véritable buste de Turgot, exécuté par Houdon (plâtre au Salon de 1775 et marbre au Salon de 1777), est connu, il fut prêté par son propriétaire d’alors, M. Dubois de l’Estang, à l’exposition des Cent Pastels^, et l’on a pu se convaincre de la méprise.

Quel serait donc le personnage représenté dans cette effigie vigoureuse et puissante? Par le costume

1. Supplément au Catalogue. Collections Bouisson, déjà cité, p. 22, et Catalogue du Musée Fabre, par G. d’Albenas, 1904, n* 1057 (sous le nom de Turgot).

2. Voir le Catalogue cité au Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français, 1908.

qu’il porte, c’est un magistrat, les recherches sont ainsi dirigées, la date de 1788 les limite. La liste d’œuvres écrite par Houdon, s’arrêtant vers 1783, ne nous est d’aucun secours. Dans les envois au Salon de 1787, aucune désignation ne permet d’y soupçonner notre inconnu; au Salon de 1789 figure le buste de Mercier-Dupaty, président au Parlement de Bordeaux, qui était mort en 1788, mais son portrait gravé exclut toute assimilation (ce buste se trouverait actuellement chez un amateur). Un rapprochement très étrange, qui m’avait été jadis indiqué par le regretté Henri Bouchot, existe entre la physionomie, — certes originale, — de notre personnage et le visage de François de Neufchâteau (1750-1828). En examinant plusieurs portraits de ce dernier, on y remarque le même front fuyant et surtout la même ampleur de l’appendice nasal. François de Neufchâteau fut magistrat; il avait été procureur général au Conseil supérieur de Saint-Domingue; enfant prodige, versificateur abondant, il rentrait en France en 1788, risquait de perdre la vie dans un naufrage près du port et ne perdait, dans la catastrophe, qu’un poème épique ou didactique riche de plusieurs chants. Cet événement tragique eut un grand retentissement. Seulement, une objection capitale vient ruiner l’hypothèse : en 1788, François n’a que trente-huit ans et le modèle sculpté paraît fort âgé. Déplus, aucune mention ne nous fait penser que Houdon ait jamais fait le portrait du futur ministre du Directoire.

M. Louis Gonse a proposé de reconnaître dans le marbre de Montpellier le portrait de Sylvain Bailly L Malgré une certaine ressemblance dans la forme du

I. Chefs-d'œuvre des Musées de France, Sculpture, p. 265 (gravure).

364 notes sur quelques bustes de houdon.

visage que l’on peut constater en examinant les nombreux portraits de Bailly, nous ne pouvons admettre cette opinion, car le futur maire de Paris ne pouvait porter, en 1788, le costume dont est revêtu le personnage et nous savons que Houdon exposa le buste du constituant au Salon de 1791. Pour découvrir la vérité, nous ne pouvons qu’espérer dans le hasard heureux d’un rapprochement avec quelque peinture ou estampe. Nombre des bustes exécutés par Houdon d’après des gens de loi demeurent ignorés. Ainsi, nous trouvons, sur la liste des œuvres vendues après la mort du sculpteur, un buste en marbre de Camus- Grenneville, ancien magistrat (vente de 1828, n° 49); où se trouve-t-il ? Nous n’inscrivons ce nom que pour montrer la part d’inconnu qui subsiste dans la connaissance de l’œuvre de Houdon. Avouons ne pas connaître le nom du personnage de Montpellier et bornons-nous à admirer, une fois de plus, l’étonnante sincérité de l’artiste qui sut, comme il le disait luimême, « conserver avec toute la vérité des formes » l’image de ceux qui posaient devant lui et qui eut le don de faire renaître la vie sous ses doigts.

LA

SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS

DE MONTPELLIER

Par M. Henri Stein.

On connaît déjà un certain nombre de tentatives de décentralisation faites, dans la seconde moitié du xviii^ siècle, pour créer en province des foyers artistiques, des centres d’enseignement et des « salons » où exposaient les professeurs et parfois les élèves, où l’on admettait aussi, dans certains cas, des œuvres d’artistes anciens qui attiraient les visiteurs et servaient de modèles aux jeunes : premiers essais de curiosité rétrospective.

Lille, Lyon, Bordeaux, Poitiers, Montpellier furent à cet égard des villes privilégiées. Nous en possédons des preuves indiscutables L Mais il ne s’est encore

I. Livrets des Salons de Lille ( ijj3~i j88), précédés d’une introduction et suivis d’une table de noms (Paris-Lille, 1882; in-i6, xii-376 p.). — Le Salon des Arts à Lyon en 1786, par R. de Cazenove, dans la Revue lyonnaise^ i883, t. VI, p. 153-174. — Les Salons bordelais, ou Exposition des beaux-arts à Bordeaux au XVIIL siècle (1771-1787), par Ch. Marionneau (Bordeaux, 1884; in-8°, xiii-2i3 p.). — Explication des tableaux et dessins exposés ... de l’Ecole royale-académique de Poitiers (Poitiers, 1776, in-12 de 6 fF.; et Poitiers, 1777, in-12 de 9 fF.); ces deux catalogues rarissimes existent à la bibliothèque muni-

LA SOCIÉTÉ DES BEAUX-ARTS

trouvé personne pour grouper les quelques renseignements nécessaires à la reconstitution du groupement d’amateurs éclairés qui, durant quelques années, ont su se rendre utiles en protégeant les arts et les artistes à Montpellier. Nous allons essayer de réparer cet oubli.

Dans les premiers jours de l’année 1779, les démarches de quelques habitants de la ville aboutirent à la création d’une « Société des Beaux-Arts », autorisée à occuper dans la maison des ci-devant Jésuites les salles nécessaires pour la tenue des écoles de dessin et d’architecture, pour les assemblées et les expositions de tableaux et dessins h Les associés fondateurs, au nombre de trente, s’engageaient à payer une cotisation de 100 livres par an pendant trois ans au moins; il y avait à Montpellier assez de noblesse, de bourgeoisie riche et de négoce fructueux^ pour que ces trente personnes fussent aisément trouvées, et il

cipale de Poitiers (R. P. in-12, n“ 28), et le second seul a été réimprimé par H. Beauchet-Filleau dans les « Pièces inédites ou curieuses concernant le Poitou et les Poitevins » (Paris, 1870).

1. La plupart des renseignements que contient la présente notice sont extraits du « Registre des séances et délibérations de la Société des beaux-arts de Montpellier », in-folio de i65 pages, provenant du peintre F.-X. Fabre (fondateur du Musée, mort en 1837) et conservé à la Bibliothèque de la ville de Montpellier (ms. n“ 247).

2. Presque tous ces négociants sont aujourd’hui inconnus. Sur l’un d’eux, le grand parfumeur Riban, on pourra consulter un chapitre du volume que nous avons consacré à Augustin Pajou (Paris, Lévy, 1912, in-4®), p. 275-280 et 290-292.

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n’est pas inutile de publier les noms de ces bienfaiteurs :

Mgr le maréchal duc de Biron;

Mgr le comte de Périgord ;

Mgr l’archevêque de Narbonne;

Mgr l’archevêque de Toulouse;

Mgr l’évêque de Montpellier;

Mgr de Saint -Priest le père , conseiller d’État et intendant;

Mgr le vicomte de Saint- Priest le fils, intendant;

M. d’Aigrefeuille, procureur général à la Cour des Aides;

M. l’abbé de Grainville, chanoine de la cathédrale;

M. l’abbé de Montessus, chanoine de la cathédrale;

M. de Joubert, trésorier général des États de Languedoc ;

M. de Puymaurin;

M. le baron de Ledenon;

M. de Chazelles;

M. Poan de Villiers ;

M. Durand;

M. Gourgas;

M. Rey;

M. Riban;

M. Pierre Boudet;

M. Grenier;

M. Paul;

M. Martin;

M. Gabannes de Puimisson;

M. Grand;

M. Blouquier;

M. Gaujoux;

M. Colombiers;

M. Barrau;

M. Vernede;

M. Bazille, négociant;

M. Bazille, orfèvre;

M. Bauneh

Cette liste, que nous empruntons pourtant à un document authentique^, comprend trente-trois noms au lieu de trente ; faut-il en conclure qu’il y avait dans

1. Il est assez étonnant que l’on ne trouve dans cette liste aucun des collectionneurs montpelliérains que cite Tronchin dans son voyage à travers le midi de la France en 1781 (cf. Henry Tronchin, Le conseiller François Tronchin et ses amis, Paris, 1895, in-8“, p. 248).

2. Archives départementales de l’Hérault, série D (liasse relative à la Société des beaux-arts de Montpellier).

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le nombre des associés d’honneur? Tels sont les ecclésiastiques qui forment tête de liste, sans doute. Le règlement que l’on élabora aussitôt les prévoit. D’autre part, il y eut sans doute dès le début des défections ou des décès, car ce texte n’indique ni le marquis de Gléon, dont on trouve la signature au bas du règlement, ni le marquis de Montferrier fils, syndic général de la province \ qui fut l’un des commissaires de la Société dès la séance du i8 janvier 1779, ni M. Satgier, nommé secrétaire dans cette même séance^.

Dès le 17 février 1779, le duc de Biron sollicité avait répondu de Paris aux organisateurs par la lettre suivante :

J’ai reçu, Messieurs, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 8 de ce mois. L’Académie que vous avez formée à Montpellier me paroît trop utile pour que je ne m’empresse pas de concourir avec vous aux avantages qui en doivent résulter. Je souscrirai avec le plus grand plaisir et je vais donner des ordres pour payer la somme fixée pour cette souscription. Vous me trouverez toujours disposé à faire tout ce qui dépendra de moi pour le soutien et l’accroissement de cet établissement et à vous prouver en particulier les sentimens avec lesquels j’ai l’honneur d’être. Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur^.

Indépendamment des fondateurs et des honoraires, il y eut une autre classe d’associés, que l’on appela

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