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QUELQUES

NOMS D’IVOIRIERS

DES XIV« ET XV= SIÈCLES

Par M. Raymond Kœchlin.

Au cours d’un travail que nous poursuivons depuis plusieurs années sur les ivoires gothiques français, nous avons été amené à rechercher les noms d’ivoiriers qui auraient pu survivre. On connaît un grand nombre d’orfèvres du moyen âge, des sculpteurs, des peintres, des architectes, et plusieurs sont demeurés presque célèbres; les historiens de l’art ne citaient qu’un ou deux ivoiriers. Un patient dépouillement des comptes et des inventaires publiés nous en a rendu quelques autres, — beaucoup moins, nous l’avouons, que nous n’eussions espéré. Quelque médiocre que soit la moisson, il nous a semblé intéressant de réunir tous les textes que nous avons rencontrés où ces noms sont mentionnés; fort peu en vérité sont inédits' et nous les avons trouvés pour la plupart dans des recueils très aisément accessibles; pourtant, à les mettre côte à côte, ces textes s’éclairent l’un l’autre et ils nous fournissent quelques données sur les condi-

I. Ceux-là nous avaient été communiqués par feu B. Prost, qui avait bien voulu nous ouvrir ses cartons.

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lions singulièrement mal connues du métier d’ivoirerie.

Voici, dans l’ordre chronologique, les noms que nous avons recueillis : Renaut le Bourgeois, i3ii; Jehan le Scelleur, i3i5-i325; Jehan de Couilly,.i352- 1387; Thomas de Fienvillier, i353-i373 ; Girard d’Orléans, i358; Jehan Cyme, 1372-1378; Jehan Cornée, 1376; Jean de Marville, 1377; Jehan Girart, Girost ou Giroult, 1377-1397; Mahiet Sançon, 1384; Piérart Aubert, i38o; Jehan Aubert, 1387-1408 (?); Jehan le Braellier, avant i38o; Henry des Grès, 1386-1402; Henri Legros, 1398; Richard des Grès, 1398-1437; Berthelot Héliot, i393; Thomas d’Orgeret, 1401- 1404; Jehan Pulz, 1432-1433; Jacques de Passi, 1447; Mongny Ferry, 1455; Philippe Daniel, 1433-1434; Jehan Daniel, 1469-1488L

Ces noms sont ceux que les textes nous rapportent , d’artisans ou de marchands ayant vendu des objets d’ivoire; toutefois, il s’en faut que tous aient été des tailleurs d’ivoire, et tout de suite on en distingue quelques-uns qu’il y a lieu évidemment d’éliminer. C’est d’abord Girard d’Orléans : il fournit en i358 des pièces pour le jeu d’échecs du roi Jean prisonnier à Londres, mais chacun sait qu’il était peintre^; on n’a aucune raison de croire qu’il ait taillé lui-même des ]paonne\ ou un /o/, et sans doute jouait-il à la petite cour en exil le rôle d’une manière de factotum ; il avait

1. Nous ne mentionnons pas parmi les ivoiriers Jehan Nicolle, dont le nom se voit sur une paix du British Muséum (n“ 325, rep. pl. 73, du Catalogue of the Ivory Carvings de Dalton); nous ne saurions voir dans ce nom une signature; ce doit être celui du donateur ou du propriétaire. Nous n’avons jamais rencontré d’ivoire signé et il n’a sans doute pas dû en exister au moyen âge.

2. V. Dufour, Une famille de peinU'es parisiens^ Paris, 1877, in-i6.

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vraisemblablement acheté à quelque ivoirier les pions qui manquaient. De même, Thomas de Fienvillier et Thomas d’Orgeret étaient couteliers, le second en même temps « ouvrier de forges ». Les seuls ivoires qu’ils vendaient étaient les manches de leurs couteaux et, pour peu que ces manches fussent artistement travaillés, il n’est guère admissible que ce soit eux qui les aient exécutés; les ivoiriers qui faisaient des trousses de toilette achetaient assurément aux couteliers les rasoirs et les ciseaux qui les garnissaient, comme les couteliers acquéraient d’eux les manches entaillés; c’est ainsi qu’on voit en i3ii Renaut le Bourgeois fournir, avec d’autres objets d’ivoire, des manches pour les couteaux de la comtesse Mahaut d’Artois. De ceux-là, le cas est clair, et il paraît certain qu’on ne peut pas plus les compter parmi les tailleurs d’ivoire de profession que ce Mongny Ferry, « marchant passant pays », à qui le duc d’Orléans achetait des peignes en 1455, une sorte de colporteur vraisemblablement.

Le cas de certains autres est au contraire assez délicat. Nous voyons plusieurs personnages qualifiés orfèvres et qui vendent des objets d’ivoire : Renaut le Bourgeois qui, en i3ii, donne quittance à Mahaut d’Artois pour des bouteillettes et des manches de couteaux d’ivoire, en même temps qu’il reçoit le prix de réparations à divers objets de métal; Jehan le Braellier, connu pour l’un des principaux orfèvres parisiens du troisième quart du xiv® siècle, et dont r « étude » de Charles V*à Vincennes renfermait en i38o a deux grans beaulx tableaux d’yvire des troys Maries ... en un estuy de cuir »; Berthelot Heliot, valet de chambre du duc de Bourgogne et joaillier parisien très connu du règne de Charles VI, qui ven-

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dit à Philippe le Hardi, en iSpS, pour la Chartreuse de Charnpmol, « deus grans tableaus d’yvire à ymaiges » ; Jehan Pulz enfin, de Lille, à qui Philippe le Bon achetait « ung petit cornet d’ivoire garni d’or fin ». Ces orfèvres, dont quelques-uns sont parfois aussi appelés simplement changeurs, taillaient-ils donc l’ivoire? Pour Berthelot Héliot, la réponse n’est pas douteuse, s’il est vrai, comme le veut la tradition, que les deux tableaux qu’il vendait au duc Philippe soient ceux mêmes qui figurent aujourd’hui au Musée de Cluny sous les n°s 1079 et 1080 et qui portent le nom d’Oratoire des duchesses; ce sont deux retables italiens, de l’école des Embriachi^ ; Berthelot Héliot n’y a pas mis la main et il s’est borné à les importer. Quant à Jehan Pulz, son rôle a pu consister à ciseler la monture du cornet que Philippe le Bon lui achetait. Au contraire, l’inventaire de Charles V note expressément que le Braellier fist le tableau d’ivoire des trois Maries et, à défaut de toute mention de monture d’orfèvrerie, que les scribes n’auraient guère manqué de signaler, force est de s’en tenir à la lettre du texte : le Braellier était l’auteur des plaques d’ivoire. S’il en est ainsi, nous n’avons pas le droit d’affirmer que Renaut le Bourgeois n’avait pas exécuté lui-même les deux bouteillettes et les manches de couteaux de la comtesse d’Artois. Il nous faut donc admettre que parfois les orfèvres ont pu tailler l’ivoire et compter Jehan le Braellier et peut-être Renaut le Bourgeois parmi les ivoiriers.

I. L’un d’eux, le n® 107g, nous est arrivé en piteux état; ce n’est plus qu’une marqueterie de plaques italiennes et françaises dépareillées, exécutée sans doute vers le milieu du XIX® siècle, et l’on aurait peine à y reconnaître la Vie de saint Jean qui y devrait figurer; l’autre, avec les Scènes de la Vie du Christ, semble avoir moins souffert.

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La vente d’objets d’ivoire par des orfèvres semble au reste assez exceptionnelle; rien au contraire de plus fréquent chez les pigniers ou les tabletiers. Les pigniers étaient ces marchands qui fournissaient les grands personnages de trousses de toilette; elles comprenaient d’ordinaire un peigne, un miroir, un gravoir à faire la raie, avec souvent des ciseaux et un rasoir, le tout enfermé dans un étui de cuir bouilli; presque toujours peignes, miroirs et gravoirs étaient d’ivoire. Constamment il est question de ces trousses dans les comptes et les noms de leurs fabricants y reviennent. Jehan de Couilly, Jehan Cyme, Jehan Girost, Henry des Grès, Henri Legros, Richard des Grès, Philippe Daniel, Jehan DanieH, travaillant pour le roi, la reine et les princes. Une question se présente cependant : ce sont choses fort diverses que des étuis de cuir historié et des miroirs d’ivoire, et certainement les mêmes ouvriers n’y travaillaient pas ; les pigniers avaient-ils donc des ateliers organisés où se confectionnaient tous les objets faisant partie de la trousse, moins ceux de métal sans doute? Il est vraisemblable; sinon, nous les tiendrions plus volontiers pour des ivoiriers, car, bien qu’on les voie parfois, comme Henry des Grès^, vendre des étuis de cuir, par exemple pour mettre des livres ou toute autre chose, il y avait pour ce genre d’objets des spécialistes, les

1. On cite aussi des trousses de Jean Dernier (Gay, Glossaire archéologique, t. I, p. 682), mais le texte ne dit pas que le contenu en fût d’ivoire.

2. En iJgô, il fournit à Guy de la Trémoille, outre une trousse de toilette, « une bourse de cuir à mettre cuevrechiez » (le duc de la Trémoille, Livre de comptes de Guy de la Trémoille, Nantes, 1887, in-4% p. 55) et en 1402 au duc de Bourgogne trois étuis de cuir armoyé pour mettre les ouvrages d’Aristote (Doutrepont, La littérature française à la cour des ducs de Bourgogne, Paris, 1909, in-8°, p. 122).

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gainiers ou faiseurs d’étuis. Ces pigniers sont parfois nommés aussi merciers, tel Jehan Cyme. Quant aux tabletiers, ils fabriquaient des jeux de tables et d’échecs avec leurs accessoires, où l’ivoire et les bois précieux entraient pour parties égales. La tabletterie était à la fin du xiv® siècle et au commencement du xve un métier fort occupé, la mode ayant adopté ces jeux; toutefois, nous voyons souvent le même maître exercer à la fois le métier de tabletier et celui de pignier^ et ce n’étaient pas les moindres qui cumulaient ainsi : tels un Jehan Girost, un Jehan Cyme ou Philippe Daniel. Notons d’ailleurs que les deux pigniers les plus achalandés de leur temps. Jehan de Couilly et Henry des Grès, n’étaient point tabletiers.

Avec les pigniers et les tabletiers, nous avons touché sûrement des ivoiriers professionnels, mais ils n’étaient pas seuls à travailler l’ivoire; à ouvrir le Livre des métiers^ nous trouvons en effet deux rubriques qui intéressent la profession, le titre LXI : Des ymagiers tailleurs de Paris et de ceux qui taillent crucheji^ à Paris ^ et le titre LXII : Des paintres et taillieres ymagiers à Paris. Le premier débute ainsi : « Quiconque veut estre ymagiers à Paris, ce est à savoir taillieres de crucefiz, de manches à coutiaus, et de toute autre manière de taille, quele que ele soit, qu’on face d’os, d’yvoire, de fust ou de toute autre manière d’estoffe, quele que ele soit », etc... Et le second : « Il peut estre paintres et taillieres ymagiers à Paris qui veut ... et peut ouvrer de

I. Au temps d’Étienne Boileau, il existait une corporation des « Pigniers et des Lanterniers de Paris » dont les statuts se trouvent au Livre des métiers^ titre LXVII; Depping dit dans une note de son édition, p. 170, que la corporation reçut ensuite le nom de Pigniers-Tabletiers.

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toutes manières de fust, de pierres, de os, de cor, de yvoire et de toutes manières de peintures bones et léaus. » Quelle était exactement la différence entre les deux corporations? On ne la distingue pas clairement, mais certainement l’une et l’autre comprenaient, sous le nom d’imagiers, des tailleurs d’ivoire. Est-ce à dire que les mêmes imagiers qui sculptaient les statues de pierre au portail des cathédrales taillaient aussi l’ivoire? Un texte semblerait le prouver, puisque nous voyons Jehan Girost vendre en 1377 à Jehan de Marville, « tailleur de menus oeuvres » du duc de Bourgogne, vingt-six livres d’ivoire « pour faire certaines besoignes que Mgr lui avoit enchargiées » ; toutefois, la phrase est bien vague pour en tirer des conclusions précises, et non seulement nous n’avons jamais vu, en dehors de certains faux avérés, aucun ivoire dont le style rappelle de loin celui qu’on peut attribuer à Marville, mais, d’une façon générale, le style de l’ivoirerie n’est jamais identique au XIV® siècle à celui de la statuaire. Nous croirions plutôt que dans les mêmes métiers cohabitaient des ivoiriers et des sculpteurs. Deux de nos ivoiriers, Piérart et Jehan Aubert, sont qualifiés « imagiers » dans les comptes; ce vocable très général comprenait sans doute celui plus spécial de tailleur d’ivoire que nous voyons employé pour le même Piérart Aubert et pour Jehan le Scelleur. Les deux mots devaient être pris dans la même acception et s’employer indifféremment pour les artisans qui travaillaient l’ivoire.

Mais ces « imagiers » n’étaient-ils pas plus précisément les ivoiriers qui taillaient les statuettes? On serait tenté de le croire, en bonne logique ; seulement.

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de nos deux imagiers ou imagiers d'ivoire^ l’un, Piérart Aubert, n’est connu que par un acte relatif à l’exécution d’un testament et l’on ne cite aucun morceau de lui, et, de l’autre. Jehan Aubert, outre certains menus travaux de « rappareillage », les comptes ne signalent qu’un ouvrage, à savoir une « absconce d’yvoire ... pour mettre la chandelle quand la Royne dit ses Heures » ; les rares artisans à qui les documents attribuent des statuettes ne sont pas qualifiés, tels Mahiet Sançon, auteur d’un Saint Liennart acquis par le duc de Bourgogne en iSSq, et Jehan Daniel, qui fit une image de Saint Christophe pour la reine en 1469, ce dernier donné simplement comme marchand. Quant aux « ivoiriers », les comptes notent bien que Jehan le Scelleur tailla une « ymage de Notre-Dame d’ivire à tabernacle » pour Mahaut d’Artois en i325, sans compter le rappareillage d’une autre Vierge, mais nous le voyons en même temps vendre des peignes et des miroirs (i3i5-i3i6), ce qui exclut l’idée d’une spécialisation. Cette spécialisation, il est vrai, qui n’existait pas au commencement du xive siècle, fut établie, semble-t-il, par la suite ; en 1 3o3, il avait été convenu que seuls, parmi les imagierstailleurs, seraient tenus pour imagiers ceux qui taillaient « images de sains » ^ ; toutefois, on ne sait si la règle concernait les ivoiriers et, en tout cas, elle fut par eux mal observée d’abord, l’exemple de Jehan le Scelleur en fait foi; mais elle peut avoir été mieux appliquée plus tard; le commerce des pigniers par exemple paraît strictement délimité sous Charles V et Charles VI, et, parmi les nombreuses fournitures faites à la cour par un Jean de Couilly ou un Henri des

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