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LE PRÉSIDENT

Par M. Paul Ratouis de Limay.

Parmi les collectionneurs provinciaux du xviiie siècle, le président de Saint-Victor nous apparaît comme l’une des figures les plus curieuses, les plus originales. Nul, croyons-nous, n’aima avec plus de passion, plus de spontanéité les œuvres d’art, nul ne voua aux maîtres flamands et hollandais du xvii^ siècle culte plus enthousiaste.

Né à Rouen le i6 novembre 1738, Louis-Robert de Saint-Victor fut conseiller au Parlement de Normandie et, comme son père, président de la Chambre des Comptes, Aides et Finances de Rouen. Magistrat distingué, lettré et savant, membre de plusieurs académies \ il consacra, pendant près de cinquante ans, une grande* partie de sa fortune et des loisirs que lui laissait sa charge à former, tant dans son hôtel du

I. Il fît notamment partie de l’Académie de Rouen, comme son compatriote et contemporain le peintre Gabriel Lemonnier, dont la collection de dessins, donnée en 1868 au Musée de Rouen, fait l’objet, dans ce volume, d’une étude de notre confrère et ami Pierre Marcel.

faubourg Bouvreuil à Rouen que dans sa propriété de Saint-Victor-la-Campagne, l’une des plus riches collections que la province française ait comptée à cette époque. Avec une patience et un zèle de tous les instants, il parvint à réunir près de sept cents tableaux, environ cent cinquante dessins, plus de quinze mille médailles, dont cinq cents en or, des manuscrits enluminés des xiv® et xv® siècles, nombre d’émaux et de boîtes enrichies de miniatures. Dans ses richesses artistiques, le président de Saint-Victor mit son orgueil personnel; ses tableaux furent ses meilleurs amis, surtout aux heures de sa carrière troublées par les événements politiques.

J’habite, Monsieur, écrit-il en 1772 à son ami Desfriches, une assez belle terre que mon père n’a que trop magnifiquement bâtie et dans laquelle je ne me suis approprié que trois appartements fort spacieux et fort ornés. Dans le premier est une belle et nombreuse bibliothèque, mais plus choisie encore que nombreuse*. Dans le second, tout curieux doit se mettre à genoux en entrant; le lambris est couvert d’une jolie collection de tableaux que M. Descamps a formée, c’est tout dire. Sans magnificence, elle est agréable et même piquante; c’est tout flamant, genre qui convient mieux à mon goût et à ma fortune que les suppressions d’office sans remboursement et quelques autres malheurs ont fort altéré depuis quelque temps. Vous y trouverés des Van der Neer, des Van der Heyden, des Stevvich, des Van Goyen, des Moucheron et Van der Velde...; mais ce n’est pas là. Monsieur, tout ce qui com-

I. Sa bibliothèque se composait de 3, 000 volumes environ, parmi lesquels on remarquait, en éditions de choix, une grande partie des classiques grecs et latins, les œuvres de Corneille, Fénelon, Montesquieu, Buffon, Voltaire, Rousseau, etc. Entre autres opuscules, M. de Saint-Victor publia des Considérations sur Ninon de Lenclos, une Lettre à un antiquaire de Paris, les Réflexions d’un amateur sur l’opéra de la Vestale.

pose la richesse de ce cabinet, vous y verrés résider la vénérable Antiquité; une de mes passions dominantes,

c’est la numismatique Je suis né avec un goût et

même un enthousiasme très décidé pour tous les arts et les talens, mais la nature avare ne m’a gratifié en même temps de dispositions que celles de me conduire à la

médiocrité et point plus avant Un bon tableau me

cause une émotion délicieuse que j'éprouve de même à la vue d’un dessin correct, spirituel, élégant. Je compte parmi les plus beaux jours de ma vie ceux où j’ai fait l’acquisition de mes tableaux, et parmi les momens les plus agréables de ma journée, à présent, ceux que je passe à les contempler les uns après les autres...

Pour pénétrer l’âme de ce fervent collectionneur, il suffit de lire quelques-unes de ces lettres si ingénues, si enthousiastes qu’il adressa à son « confrère en curiosité », le dessinateur Orléanais AignanTThomas Desfriches. Quel plaisir et quel orgueil pour lui de décrire à son ami les beautés de ses tableaux! Avec quelle passion il exalte le génie de ces maîtres flamands et hollandais dont il possède, — ou croit posséder, — les chefs-d’œuvre ! Et quand il s’agit d’échanges, quelle diplomatie, que de subtilités ! Combien de regrets pour l’œuvre abandonnée, mais quelle amoureuse convoitise pour l’œuvre désirée ! L’excellent Desfriches se hasarde-t-il à émettre quelques doutes sur l’authenticité d’un tableau de la collection amie et rivale, fiévreusement le président de Saint- Victor prend sa plume, et dans un plaidoyer de quatre, de six, de huit pages il discute, il réfute, il triomphe, mais jamais, même au plus fort de la bataille, il ne se départit de la courtoisie la plus affable.

Ces quatre lettres inédites’ nous paraissent assez

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