‹ Mélanges offerts à M. Henry LemonnierChapitre 192 sur 220 · I. Dans notre livre sur Aignan-Thomas Desfriches ^ nous · texte numérisé non relu

I. Dans notre livre sur Aignan-Thomas Desfriches ^ nous

intéressantes, — assez amusantes tout au moins, — pour valoir d’être publiées :

A St-Victor, ce 19 juin 1774.

Mon cher bon ami, je rens grâces à la pluye qui m’empêche de faire une visite indispensable sans cela et qui me donne la satisfaction de vous écrire plus tôt que je n’aurais fait. Je trouve vos excuses d’une naïveté charmante, et je les reçois comme vous me les faites. Allés, mon très cher, tous les hommes sont de même, ils ne diffèrent en cela que par la sincérité; le moment présent les occupe, et leurs amis absens ont tort souvent dans leur esprit quand ce n’est pas dans leur cœur. Je dirai plus même : il faut dans les liaisons, pour les réveiller, le sel des circonstances; sans quoi elles s’assoupissent et deviennent languissantes. Deux amis éloignés ne s’en aimeront pas moins pour garder de part et d’autre le silence; et ils garderont ce silence s’il ne leur survient aucune occasion de le rompre. Est-ce indifférence? Non, mais paresse de se parler lorsqu’on n’a rien à se dire.

Congratulation sincère de ma part et joye bien partagée sur les deux nouvelles maîtresses entrées dans votre sérail. Vous sentés comme moi l’enthousiasme de la jouissance. Je n’ai rien de Michau, mais je voudrais bien en avoir quelque morceau, et surtout s’il était de votre choix.

Je suis toujours ravi de mes deux Peter Neefs et, quoi qu’en dise M. Descamps quelque raison que vous me donniés de suspecter l’endroit d’où ils viennent, par ce que vous me dites de M. Desgravelles, non, je ne croirai jamais que ce soient là des copies et je m’y ferais plus-

avons donné dix autres lettres du président de Saint-Victor à Desfriches. Une lettre du président de Saint-Victor à l’avocat général Servan a été publiée par M. l’abbé Loth dans le Précis analytique des travaux de V Académie des sciences^ belleslettres et arts de Rouen, igo3.

I. J. -B. Descamps, l’auteur des Vies des peintres flamands et hollandais, directeur de l’école gratuite de dessin de Rouen et membre de l’Académie royale de peinture.

tôt hacher. J’ai un joli petit tableau sur cuivre d’Henri Stenwick dont M. Descamps faisait un cas infini. Mes deux Peters Neefs^ l’écrasent. L’entente du clair obscur dans celui de nuit est admirable. Il y a sur les côtés deux chapelles éclairées par des lampes qui produisent des accidens de lumière merveilleux. La multitude, la variété des figures l’enrichissent encore, mais, pour celui de jour, il est d’un éclat, d’une vérité qui enchante les moins connaisseurs. Si ce sont là des copies, si ce n’est pas du parfaitement beau, si mon admiration est trompée dans son objet, je n’ai plus qu’à m’arracher les yeux, et je ne sai pas distinguer du bleu d’avec du jaune ou du verd. Indépendamment de la vétusté du bois, dont les signes sont visibles, ainsi que de la peinture, qui est également sensible, je regarde comme impossible à tous les peintres du Monde d’imiter ces gens-là. Si notre ami Descamps m’avait dit : ces deux tableaux sont originaux, mais trop chers, à la bonne heure; mais il m’a cent fois répété : ce sont de très belles copies, et si c’étaient des originaux ils vaudraient io,oooit. A l’égard du prix, on me les faisait d’abord 2,oooit seuls, mais à la fin on me les a lâchés à 5o louis, avec deux tableaux de fruits sur toile très beaux de Perpette; ces derniers ont environ 12 pouces de hauteur sur i5 pouces de large. Tous les quatre sont fort richement embordurés. On m’a juré que les deux tableaux de fruits coûtaient 8 louis les deux, ce qui réduit mes deux Peters Neefs à i,oooit. C’est beaucoup d’argent sans doute; mais comme ces deux morceaux sont beaux! On se promène autour des piliers, dans les chapelles, partout! Tout est grand, vaste, majestueux, la perspective est exacte sans dureté, et régulière sans sécheresse. J’en demande pardon à mon cher Descamps, mon très respectable maître, mais je ne puis imiter ce jeune élève qui, étant à l^Opéra près de son gouverneur, lui demandait : Monsieur, ai-je du plaisir? Ceux-ci m’en ont fait dès le premier coup d’œil un si vif, si soutenu, qu’ils m’ont subjugué tout d’abord. En vérité, j’en ai presque perdu pendant huit jours le sommeil, et tous les jours, ou plustôt

I. Sans doute les iio et ni du Catalogue de la vente du président de Saint-Victor qui furent vendus i,35i francs.

vingt fois par jour, je ressens un nouveau plaisir de les avoir et de les examiner.

Vous ai-je dit, mon très cher, que j’avais fait le mois dernier à Rouen, chez Vattier, avec bien de la peine de sa part, l’acquisition d’un beau tableau d’Herman Svannevelt ou Hermand d’Italie? Il a quelques 24 pouces sur 18; il est d’un coloris chaud et doré. Il représente une fontaine pratiquée au haut d’un monument antique; au pied de l’édifice est une femme et un petit garçon avec une cruche et un panier, et un chien qui aboyé après un chasseur et des chiens qui se reposent sur les degrés. Auprès est une belle ruine, au travers de laquelle on apperçoit un beau percé de campagne où l’on distingue des gens à cheval. La peinture s’écaille un peu, et le tableau aurait besoin d’être repassé sur une toile neuve. Il m’a coûté 6 louis et je ne le donnerais pas pour 12.

La belle vente qui s’est faite ce mois-ci à Anvers du cabinet Van SchoreH dont j’ai le catalogue! Que n’ai-je eu ma liberté et de l’argent!

Je ménage toutes mes ressources pour une idée sur laquelle je veux, mon très cher, vous consulter. J’aime mon fils à la folie; il devient plus aimable et est aussi gentil que jamais. Je voudrais son portrait, mais qui fît en même temps tableau de cabinet. Pour cela, je cherche un ami, une protection auprès de M. Greuze. Dans le voyage que je compte faire à Paris au mois d’octobre prochain, j’irais, muni de protections, chés cet habile artiste; je lui mènerais le petit modèle dont les grâces ingénues et enfantines pourraient le toucher, et j’obtiendrais peut-être de lui qu’il me composât un petit tableau où il ferait entrer la tête de cet enfant. J’aurais alors un morceau bien intéressant de toutes manières. Comme je ne suis ni seigneur, ni fermier général, j’espère qu’avec de la protection il me traiterait non selon mon mérite, mais selon mes facultés. Répondés-moi à cet égard et communiqués-moi vos idées

1. Ancien bourgmestre de la ville d’Anvers. La vente de sa collection eut lieu le 7 juin 1774.

2. Le i5 août 1774, il écrit à Desfriches : « J’ai acquis une double protection ^uprès de M. Greuze; un parisien, de ses

Vous m’avés fait le plus grand plaisir de penser à moi auprès du fameux Sauvage, mais tâchés qu’il double sa complaisance en me faisant deux pendants. Je payerai les 2 louis dans le temps et à la personne que vous m’indiquerés. Veillés à me les faire tenir. Je crois M. de Miromesnil maintenant à Paris. Peut-être que les changemens dont on parle dans le gouvernement en apporteront à son état; je souhaite que ce soit en mieux.

Adieu, mon très cher, écrivés-moi quand vous le pourrés, mais, sans vous gêner; quand vous ne serés point en train de faire des chefs-d’œuvre avec votre crayon, faites trotter votre plume en ma faveur. Mes complimens à nos aimables connaissances d’Orléans. Vale et ama.

St-Victor, ce 10 février 1777.

Il faut. Monsieur et cher bon ami, il faut renoncer aux Michau et, bien pis que tout cela, il faut renoncer à ce qui me coûte infiniment davantage, au bonheur de vous obliger et de vous montrer par des effets la vivacité de ma reconnoissance, au moment même où vous l’augmentés encor par de nouveaux bienfaits.

Imaginés, mon très cher, que ces deux Michau sont à moi, que vous les désirés, que vous n’avés de Ruysdael que votre plus beau tableau de ce maître et que je vous propose de le céder en échange. Répondés : que feriésvous?

Imaginés que ce petit Vandeneer est la perle, la fleur de mon cabinet; indépendamment du prix qu’il me coûte, qui est très cher et ne fait pas encor la moitié de sa valeur, de la rareté des morceaux de ce maître et de mon attachement particulier, ce tableau est tellement capital dans ma petite collection que je ne pourrais l’en détacher

amis, qui est venu passer un jour ici, lui a parlé de moi et m’a marqué qu’il l’avait trouvé à cet égard dans des dispositions favorables sur lesquelles je pouvais compter. Je sonderai ma bourse avant de sonder sa complaisance, parce qu’il pourroit bien arriver que l’une ne pourrait pas payer l’autre. Si j’y vois cependant de la possibilité, je mettrai en usage la manière de me conduire que vous me faites l’amitié de m’indiquer. »

sans la déshonorer. On peut bien renoncer à un bras ou à une jambe, mais à la tête! Autant vaudrait tout perdre.

Je suis si pauvre, mon cher ami, que j’ai bien peu le moyen d’échanger. Si cependant il vous fallait absolument des sacrifices, j’ai deux très beaux camipemens de Van Bloum qui portent environ 10 pouces sur huit de hauteur, très bien embordurés. J’ai aussi deux très beaux Bonav. Peters, dont l’un représente une violente tempête, avec une très belle fabrique par opposition en repoussoir. Le pendant représente un beau calme et l’abordage d’un gros navire sur une côte sauvage, dont les habitants accourent dans le costume du pays pour admirer les nouveaux hôtes qui viennent les visiter. Ces deux morceaux sont très piquants, l’un pour l’effet, l’autre pour le suave et l’harmonie du ton. J’estime ces deux derniers morceaux 25 louis, quoiqu’ils ne me coûtent pas cela dans une affaire considérable que j’ai faite avec un Hollandais qui a passé par ici. Tous ces tableaux sont sur bois, signés des maîtres, purs et hors de tout soupçon. Si vous voulés vûe sur ces objets, je ne pourrais vous les envoyer que dans la semaine sainte, j’entens les deux Van Bloum, parce qu’ils sont ici à ma campagne dont je repars et où je ne pourrai retourner que le lundi saint; les deux autres sont à Rouen, je pourrais vous les envoyer tout de suite. Pour les Van Blœmen, je vous devrais une dizaine de louis de retour, quoiqu’ils soient très beaux, et vous en jugerés. Pour les deux Bonav. Peters, ce serait toujours troc; je les pleurerais même longtemps, et les seuls Michau pourraient essuyer mes larmes. Ils sont ovales, la bordure est un peu ancienne, mais peut encore passer, et je m’en contente.

O mon bon ami, que j’aimerais bien mieux que vous daignassiés vous contenter d’espèces, quoique je n’en aye guères, et recevoir onze louis comptant à Pâques prochain et un billet de onze louis à Pâques 1778! Dussions-nous (comme il serait raisonnable) y faire entrer l’intérêt du retard. Cette œuvre serait belle, généreuse, méritoire aux yeux de l’amitié. Vous êtes si riche! Votre collection si prétieuse et si bien choisie! Qu’est-ce que deux Michau de moins, quelque soit leur mérite, dans un

43o un collectionneur rouennais.

Cabinet comme le vôtre? Faites cet effort, mon bon ami, ne grêlés point sur le persil, et n’enrichissés point un misérable aux dépens de ses dépouilles.

Si cependant vous exigés encor une fois des sacrifices, il faudra vous en faire. Hormis celui du Vandeneer que vous reconnaîtrés vous-même trop capital pour n’être pas impossible, il n’en est point que je ne vous fasse. Vous en possédés un petit ovale qui serait un trésor pour moi si je n’avais pas celui que je possède. Au reçû des deux Michau, je vous envoyé par la diligence suivante les deux Bonav. Peters, si vous l’exigés, ou bien les onze louis et le billet des onze autres. Réponse, je vous en prie, et aimés un peu celui qui ne cessera jamais de vous aimer.

Rouen, ce i8 février 1779.

Je vous remercie de tout mon cœur, mon cher ami, de la complaisance que vous avés de vouloir bien démeubler votre cave en ma faveur et je ne vous demande plus qu’un dernier conseil à cet égard : si vous croyés que le vin de 1776 puisse se garder encor deux à trois ans, envoyés le moi, et si vous le croyés meilleur que celui du marchand. Cependant, si vous le croyés cher et que vous espériés, selon le cours des probabilités, que je puisse gagner à attendre, attendons. Car les frais de voiture et de droits augmenteront d’un grand tiers, et je suis sûr que le vin me reviendrait à tout près de 200 it, ce qui ne laisserait pas d’être beaucoup. En cela comme en tout, que l’amitié vous conduise et faites pour le mieux.

Ne m’en voulés point, mon bien bon ami, si je suis un peu négatif sur l’article des tableaux lorsque vous êtes la complaisance et la bonté même. Mais je les aime tant! Et c’est m’arracher les entrailles que me les demander. Si vous saviés toutes les petites folies que j’ai faites et que je fais encor à cet égard, vous me plaindriés au lieu de me faire des reproches; lorsque je troque un tableau, je voudrais prendre celui qu’on me donne et retenir celui que je cède. Ce n’est pas l’intérêt qui me guide, car je ne fais aucun cas de l’argent lorsque j’en ai, sans cependant être

dupe; car, heureusement, dès que je trouve les demandes exorbitantes, le désir cesse.

Je ne vous offrais mon Van der Broeck que parce que j’en ai deux. Celui que je vous offrais est très beau. M. Descamps me le fit prendre pour 4 louis. Il est aussi beau qu’un Mignon et très intéressant. Mais vous n’en voulés point. Mon Bonav. Peters est charmant. C’est une marine. Le repoussoir est un quai garni de jolies figurines; sur l’eau, un peu agitée, flottent plusieurs barques et entr’autres un gros navire, derrière laquelle on détaille toute une ville maritime avec ses édifices et ses tours. Sur le haut du coteau, dans la demie teinte, on distingue le fort qui commande la ville; le tableau est sur bois très pur ; le ton est clair, vaporeux, argentin, un beau ciel coupé de nuages légers (haut, i6 p. 6 1.; larg. 12. 3 1.). La bordure est fort élégante, ornée de festons et de rosaces. Il ne m’a coûté que 5 louis et je n’en ferais le sacrifice qu’à vous ; trop heureux si vous vouliés me le laisser !

A l’égard de votre Vangoyen, mon cher ami, quoique j’en possède déjà huit à neuf, si vous voulés me faire le sacrifice du vôtre, d’après ce que vous m’en dites, votre seule description et votre jugement, acceptés en 3ooit qui vous seront payés comptant au reçû du tableau. Ce Maître n’est pas cher ; il en pleut à Paris et dans les provinces. J’en ai eu un très joli tout emborduré d’un marchand pour un louis. Les beaux sont plus chers, mais songés aussi que je vous en offre 3ooft et comptant. C’est assurément tout ce qu’il vous a coûté. Voudriés-vous gagner sur un ami? Laissés-moi vous devoir le surplus en reconnaissance. Je vous en prie, mon bien bon ami, les mains jointes! Au reçû de la présente, collés le dans sa bordure, ce qui préserve de tout accident. Encaissés-le grossièrement, mais solidement, et envoyés-le moi par les diligences. Elles ne coûtent pas plus que les messageries et on est servi tout à l’heure.

Si vous exigés mon Bon. Peters, je vous le sacrifierai en pleurant, mais je vous l’enverrai et vous y mettrés le prix. Rien si vous voulés. Je vous dois déjà tant! Ne me

refusés point, et recevés pour gage de ma gratitude vive et éternelle l’embrassade la plus tendre et la plus sincère de votre serviteur et bon ami.

De Saint-Victor.

Réponse au plustôt.

Rouen, ce 27 avril 1779.

En vérité, mon cher bon ami, il est des momens de découragement où l’on renoncerait à la curiosité. Il est inconcevable à quel point varient les meilleurs connaisseurs et comment un pauvre amateur qui s’amuse à les consulter en est bercé tour à tour.

J’ai remarqué que tel tableau était admiré par un fin connaisseur, blâmé par un autre, aussi fin que le précédent. J’ai vû même M. Descamps, nôtre ami M. Descamps, asseoir les jugemens les plus douteux. Groiriésvous qu’il n’a presque rien dit du tout de nos deux Michau et qu’il les a même trouvés noirs ? Il m’en a vendu quelques-uns qu’on m’a trouvé très médiocres et excessivement chers. Finalement, je ne sai qu’en croire; j’ai la plus forte idée (sans oser pourtant l’assurer) qu’il a trouvé bien original et fort beau le tableau de Bonav. Peters que vous critiqués si amèrement. Il y a aussi un élève ami de M. Doyen, peintre très distingué, qui dessine comme un Ange et apprétie vos dessins en Maître, qui copie même les Ruysdaëls à faire presque illusion, dont l’honnêteté et les mœurs répondent au talent, qui a trouvé ce tableau charmant et m’a bien conseillé de ne jamais m’en défaire. Si c’était un âne qui parlât ainsi ou un fripon, je m’en défierais, mais c’est un très galant homme, fou de peinture, qui en a beaucoup vû, et, je vous le répète, d’un talent très distingué. Eh bien, mon cher ami, comment décider ici entre Rome et Carthage? J’ai moi-même aussi beaucoup de Bonav. Peters, bien purs, bien originaux (car j’en tiens seulement quatre de M. Descamps); eh bien celui-là est un des plus beaux. Il m’a été vendu par Joli, m<i de Paris. Presque tous les tableaux que m’a vendu ce Joli ont passé sous les yeux de M. Vernet, mon ami, qui les a trouvés superbes et me les a estimés beaucoup plus

qu’on ne me les faisait. De ce nombre, deux Francesca delle Musa, deux Panini, un Vangoyen, un Claude Lorrain, etc. Il serait singulier que ces tableaux vous parussent aussi mauvais. J’y ai déjà attrapé M. Descamps et j’ai tendu à ses connoissances des pièges innocens où je Tai vu tomber. Que croire après cela? Soi-même, son goût, ses yeux et son plaisir. Par exemple, mon cher ami, croiriés-vous que moi indignissime, moi profane, moi ver de terre en peinture, j’ose presque me révolter contre mon Maître, contre un Virtuose tel que vous, c’est tout dire; et j’ose vous soutenir que le tableau en question est certainement un Bonav. Peters. Bien plus, je le parierais le prix du tableau. Les Bonav. et les Vangoyen sont deux Maîtres sur l’authenticité desquels j’ose assurer de n’être jamais trompé. Je les reconnais toujours d’une lieue loin, et même je les sens. J’en ai tant vû, il m’en a tant passé par les mains. Je décidai tout d’abord copies du premier deux morceaux qu’un marchand ces jours derniers m’assurait originaux. Je me mis à rire et lui aussi. Vous riés peut-être vous-même de ma présomption, mais je la crois un peu fondée quant aux maîtres flamands. Pour les maîtres français et italiens, je n’ose pas seulement souffler et j’attens la décision des oracles. Je suis sûr, mon bon ami, que j’aurais reconnu le Vangoyen que vous m’annoncés de la porte de votre cabinet.

Quant au Bonav. que vous mç renvoyés, je le reverrai avec plaisir, et j’ose dire même avec autant de plaisir. Indépendamment du B. P. qui ne forme chés moi qu’une bien légère présomption, quoiqu’il soit bien authentiquement la signature autographe, je vous répondrai : lo que le ciel est tel qu’il est bien souvent dans les Bonav., déchiré et un peu égal dans les nuages. Le repoussoir du tableau, qui est un petit bout de quai, est tapé comme de ce maître, avec ses ombres glacées de bistre comme il les fait presque toujours; les eaux sont légères, transparentes, bien dans leur plan, le petit bout de ville qu’on apperçoit derrière les navires et entre les cordages est léger et tout à fait intéressant. Le petit château au-dessus de la côte est dans la vapeur et parfaitement dégradé. A l’égard des

figures, elles m’ont parû exactement semblables à toutes celles des tableaux les plus originaux, les plus avérés et les plus indubitables, s’il y a rien d’indubitable après tout ce que je vois et j’entens tous les jours. En vérité, mon cher ami, après ce que vous me marqués, je doute si vous avés vû mon tableau et s’il n’a point été changé en route; car je ne le reconnais nullement à la description que vous m’en faites, ni au défaut de perspective et d’aplomb dans la grosse tour carrée. Finalement, il peut n’être pas le chef-d’œuvre de ce maître, mais je le soutiens et le parie original. A l’égard du Vangoyen, vous êtes bien difficile de ne trouver encor celui-ci absolument d’aucune valeur, quoique vous ne lui disputiés pas l’originalité. J’ai une envie démesurée de voir celui que vous me vantés tant, mon bon ami, et qui doit tout écraser. Je l’admirerai de bonne foi, car j’aime à admirer, mais je ne me gênerai point non plus pour vous en faire la critique juste et raisonnée s’il en est susceptible. Go maître est infiniment commun et sa manière très expéditive n’a presque rien produit d’achevé. C’est pourquoi il est ordinairement à si bon marché et un tableau de 20 louis de ce Maître doit être un prodige en son genre. Je vous prie, mon bien bon ami, de me l’expédier par la première diligence au reçu de la présente. Toute la grâce que je vous demanderai si je le garde comme je le présume très fort d’après tout ce que ypus m’en avés dit et répété, c’est de recevoir dix louis à la Saint-Michel et les autres dix louis au premier janvier prochain. Ces arrangements diffèrent bien peu des vôtres. Nous la verrons donc, s’il plaît à Dieu, cette perle des Vangoyen devant qui tous ceux du Maître ne sont que du fumier!

Malgré tout ce que vous me dites, mon bon ami, je vous montrerai mes deux collections de ville et campagne avec enthousiasme et avec confiance, surtout celle de ville, qui est la plus choisie et la plus riche, quoique la moins nombreuse; et j’ose vous annoncer que le Vangoyen en question n’y pourra figurer que dans la pièce secondaire et que vous n’auriés pas vous-même le courage de rien déplacer de la pièce principale pour l’y admettre. Vous qui voyagés, qui allés à Paris, qu’est-ce

qu’un mauvais louis d’or et trois jours pour venir voir tout cela ici et un ami qui vous aime! Vous n’avez pas, vous, un enfant et un précepteur pendus sans cesse à vos côtés. Venés, je ne vous crains pas, malgré toute la sévérité de votre critique, et je n’y répondrai point avec obstination et préjugé de propriétaire, mais vous verrés que si j’ai une main ignorantissime j’ai quelque peu de langue et de raisonnement.

A l’égard du Bonav. Peters, je ne serai jamais embarrassé de le replacer ici ou de le rendre au marchand, qui me le reprendra sans difficulté. Je comptais et compte encor que je vous en faisais un sacrifice. J’attens le Vangoyen tant vanté et tant désiré et surtout en avance le petit dessin précieux que vous m’annoncés et dont je vous remercie, mon bien bon ami, du meilleur de mon cœur. Adieu, aimés-moi toujours, on ne s’en aime pas moins pour disputer un peu et n’être pas du même avis dans les productions des arts.

Gomment l’auteur de ces lettres, comment le conseiller honoraire au Parlement de Normandie, seigneur de Saint-Victor-la-Campagne, devint-il, à la Révolution, Louis Robert, officier municipal, jacobin des plus ardents* ? Par quelle aberration mena-t-il, lui, le collectionneur passionné, une campagne acharnée pour obtenir « au nom du bon goût, de l’égalité et de la très grande majorité des artistes et des citoyens » la destruction de la chaire archiépiscopale de la cathédrale de Rouen, œuvre remarquable de l’art du xv« siècle? Sa joie ne fut-elle pas simulée quand il vit tomber, pour ainsi dire sous ses coups, « dans une nuée de poussière, cette épouvantable machine », et ne sommes-nous pas portés à croire

I. Sur le rôle de M. de Saint-Victor pendant la Révolution, voir l’ouvrage de F. Clérembray, la Terreur à Rouen, auquel nous empruntons ces détails.

qu’en agissant ainsi Louis Robert n’avait d’autre but que de sauver à tout prix du pillage révolutionnaire les collections de Robert de Saint-Victor, ces collections pour lesquelles il avait déjà fait tant de « petites folies » ?

Malgré des gages de civisme aussi notoires, les Jacobins finirent eux-mêmes par suspecter la sincérité de ses convictions républicaines et par se demander si le seigneur de Saint-Victor ne se cachait pas sous les apparences d’un montagnard. Dénoncé, Louis Robert fut arrêté le 27 octobre 1793 comme ex-noble et père d’émigré^ et conduit à la maison de détention de Saint-Yon. De cette prison, il écrivait un mois après à Pilloii, membre du Comité de surveillance, son ancien ami : « Mon arrestation a confondu le patriotisme et confondu jusqu’à l’aristocratie... Regarde avec quels individus pour la plupart je suis détenu et vois si de pareilles chaînes ne m’avilissent pas à mes propres yeux... Les rues sont pavées, les cam'pagnes sont peuplées d’ex-nobles et parents d’émigrés qui n’ont pensé ni agi comme moi, il s’en faut... Ils vivent chez eux et moi je suis en prison! »

En vain multiplia-t-il les suppliques, en vain M™®de Saint-Victor demanda-t-elle à la Société populaire d’intervenir, Louis Robert resta plus de dix mois à Saint-Yon. La prison dut cependant lui être assez douce puisqu’il obtint l’insigne faveur d’avoir pour codétenus nombre de ses amis les plus fidèles, de ses tableaux et de ses bibelots les plus aimés! C’est

I. M. de Saint-Victor, veuf de Le Camus, s’était remarié en janvier 1787. Il avait un fils, Louis-Auguste, émigré, dont le mobilier fut vendu en août 1793, et trois autres fils restés en France. En l’an VIII, sa fortune était évaluée à 290,000 livres environ en immeubles et à 40,000 livres en mobilier et rentes.

LE PRÉSIDENT ROBERT DE SAINT-VICTOR. 43y

ainsi que l’inventaire^ dressé le lo mai 1794 de tous les objets « déposés dans les pièces occupées par Louis Robert à la maison d’Yon » mentionne, en plus d’effets et de livres, des tabatières et des bonbonnières en écaille ou en ivoire, enrichies de dessins, et près de cinquante tableaux pour la plupart sur bois. On y relève entre autres « une bonbonnière en yvoire à deux médaillons, fleurs et fruits, cercles et gorge en or, — une boette en écaille, portrait de femme et médaillon, garnie en or; — deux paysages sur bois .par Mayère; — cinq paysages par Robert; — deux testes d’homme par un maître français ; — une Descente de Croix ^ sur bois, par un maître flamand; — une Mangeuse de confitures^ par un maître français; — deux paysages, sur bois, par Pagniez; — un intérieur de cuisine, deux bouquets et deux corbeilles de fruits, sur toile, par Perpète; — un paysage avec fabriques et figures, par Boucher ; — deux têtes d’enfant, par le même, etc. ».

La tempête révolutionnaire passée, le président de Saint-Victor rentra en possession de ses richesses artistiques qui avaient été inventoriées pour une somme insignifiante. Au prix de quels efforts il les avait sauvées! Il mourut le i5 janvier 1822 dans sa propriété de Saint-Victor-la-Gampagne. Ses collections furent transportées à Paris quelques mois plus tard pour y être vendues. Le catalogue de ce véritable musée ne compte pas moins de 200 pages. Il fut rédigé par Pierre Roux (du Cantal), « artiste, appréciateur d’objets d’arts » : « Pour donner une idée de cette collection, composée de productions des trois écoles, mais plus particulièrement de celles

I. Cet inventaire, conservé dans les archives municipales de Rouen, a été publié par M. Clérembray, op. cit.

de Flandre et de Hollande, écrit Roux dans l’Avertissement, nous citerons environ trente tableaux de Téniers, un grand nombre de Ruisdael précieux, de Berghem, Wouwermans, Terburg, Mieris, Ostade, Vanden Velde, Cuyp, Rembrandt, Paulus Potter, Peter Neefs, Ph. de Champagne, Le Sueur, Stella, J. Vernet, Lantara, Greuze, Vanloo, Debucourt, etc. Nous ajouterons environ i5o dessins par Boissieu, Vernet, Lantara, Berghem, etc., plusieurs gouaches par Moreau, Leprince, Louterbourg, etc.; i5,5oo médailles antiques, dont 5oo en or, 6,000 en argent, le surplus en bronze. Environ 260 objets antiques ou bronze. Une riche collection de boîtes en or et en matière précieuse. Cette réunion unique eût mérité sans doute l’attention du prince infortuné dont la France et les arts pleurent la perte, mais un doux espoir nous reste : son auguste veuve partageait les nobles goûts de son époux. Cette princesse, qu’un courage héroïque a pu seul faire survivre à sa douleur, nous a donné un rejeton, ange consolateur de la France, qui doit être un jour aussi le protecteur des beaux-arts. Les plus précieux objets de la collection dont la vente nous est confiée, acquis pour former un cabinet au jeune prince, intéresseraient ses premières années, formeraient ses goûts et conserveraient à la France des richesses qu’on ne peut plus reproduire. »

Les collections du président de Saint-Victor furent dispersées les 26 novembre 1822 et 7 janvier 1823, à la galerie Le Brun. Le total de ces deux ventes dépassa 5oo,ooo francs L Que les plus fortes enchères

I. La Bibliothèque d’art et d’archéologie possède un exemplaire du catalogue de la vente du président de Saint-Victor avec les prix d’adjudication marqués pour les tableaux. Nous avons relevé entre autres : un Paysage^ de J. Ruisdael,

LE PRÉSIDENT ROBERT DE SAINT-VICTOR. 43q

aient été aux tableaux flamands et hollandais, cela n’est pas pour surprendre à une époque où l’art du xviiie siècle français était en pleine disgrâce. Tandis qu’un Grand calme de Guillaume Van de Velde montait à 8,000 francs, qu’un Paysage au crépuscule de Nicolas Berghem et un Intérieur d’estaminet de Téniers étaient payés respectivement 7,5oo francs et 5,800 francs, un Mewetin de Watteau atteignait péniblement 63 francs, deux tableaux de Chardin, représentant deux enfants, l’un assis, l’autre debout, ne dépassaient pas 36 francs 5o, une Annonciation, esquisse terminée de Fragonard, était adjugée 3i francs et un Paysage de Boucher ne trouvait pas amateur à plus de i3 francs!

Le temps n’était plus des « magots » de Téniers, mais le petit groupe des La Gaze, des His de la Salle, des Marcille était à la veille de surgir, qui, tout en appréciant l’art des Flandres et de la Hollande, allait réhabiliter notre xviii® siècle de façon éclatante et durable.

3,555 fr. — Un Moulin à eau, du même, 3,240 fr. — Le Martyre de saint Étienne, de Ph, de Champaigne, i,8o3 fr. — Moïse sauvé des eaux, de Rembrandt, 2,35o fr. — Le Bois de la Haye, de Paul Potter, 2,700 fr. — Un Astronome, de Gérard Dow (provenant de la galerie du prince de Conti), 1,600 fr. — Un Point de vue de Hollande, d’Adrien Van de Velde, 3, 200 fr.

— Une Dame hollandaise lisant une lettre, de Terburg, 2,860 fr.

— Paysage, de Van der Heyden, 4,000 fr. — David vainqueur de Goliath, de Poussin, 700 fr. — UEcouteuse aux portes, de Greuze, i,55i fr. — Le Retour sur soi, du même, 256 fr. — Une Fête de village, de Debucourt, 55o fr. — Comédiens et comédiennes jouant sous une tente, de Watteau, 124 fr. — Paysage avec moulins à vent, de Fragonard, 79 fr. — Une servante dans sa cuisine, de Lancret, 162 fr. — Le Musée du Louvre possède dans la collection La Gaze un Paysage d’Everdingen provenant de la collection du président de Saint-Victor.

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