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LE FILS

Par M. Louis Hautecœur.

Venu jeune de Prusse et bientôt naturalisé Français, ami de Greuze et des artistes les plus célèbres de France et d’Allemagne, entêté collectionneur, auteur de Mémoires'^ qui fleurent un vieux parfum de gemütlichkeit ^ le bon Jean-Georges Wille fut parmi les graveurs célèbres du xviii^ siècle. Son fils, Pierre- Alexandre, profita de sa renommée; il ne s’agit pas ici de rendre à ce peintre, dessinateur et graveur, une place à laquelle il n’a pas droit, mais de faire revivre en quelques pages un élève de Greuze qui fut en même temps un aimable homme.

Pierre-Alexandre naquit le 19 juillet 1748 sur la paroisse de Saint-André-des-Arts. Son enfance s’écoula dans la maison paternelle du quai des Grands-Augustins, parmi les burins et les bouteilles d’eau-forte; son père était penché tout le jour sur le cuivre; son > oncle Chevillet exerçait le même métier et tous leurs amis étaient des graveurs : c’était Preisler, c’était de

I. Mémoires et Journal de J. -G. Wille, publiés par G. Duplessis. Paris, 1857, 2 vol. in-8". Ce Journal est le principal document pour la vie de P. -A. Wille le fils. Nous y renvoyons donc une fois pour toutes.

Launay, c’était Lempereur, Ingouf, Müller, ce fut bientôt Choffard, Basan et les autres. Du haut en bas, la maison peu à peu s’emplissait de chefs-d’œuvre achetés aux grandes ventes dans l’émotion des enchères. Les meilleurs maîtres de la Flandre et surtout de la Hollande étaient représentés : Gérard Dow, Brauwer, Teniers, Van Goyen, Steen, Mieris, Schalken, Berghem étaient les peintres favoris de Jean-Georges, qui consciencieusement se plaisait à les reproduire. L’enfant entendait louer ces toiles par les innombrables Allemands qu’accueillaient l’hospitalier graveur, il entendait parler de Dietrich que son père tenait en si haute estime. De cette maison Pierre-Alexandre gardera le souvenir toute sa vie; il aura le dessin un peu sec des graveurs, il aimera surtout la peinture de genre et n’inclinera pas devant le classicisme académique et italien son amour des Hollandais.

Le maître à qui le confia son père n’était point fait pour modifier de tels goûts. Jean-Georges était l’ami de Greuze; peut-être l’avait-il connu par Diderot, dont il avait habité la maison. Peu de temps après que Greuze fut revenu d’Italie, Wille le jugeait déjà un peintre « profond et solide » et le nommait « son vrai ami » ; il ne cessa, durant plusieurs années, de lui acheter des peintures et des dessins, des têtes de femmes, des études pour V Accordée^ une cuisinière debout qui fait ses comptes.

A peine Pierre-Alexandre eut-il fait sa première communion que Jean-Georges le conduisit chez Greuze. On lit dans Journal^ à la date du i5 avril 1761 : « Notre fils est allé pour la première fois chez notre ami M. Greuze pour être son élève. Heureux s’il veut bien profiter sous un tel maître de peinture. »

Pierre-Alexandre y demeura deux ans; il vit donc Greuze peindre son Accordée de village^ ses portraits de Babuti, de Greuze, son Paralytique secouru par ses enfants. Il apprit chez lui tous les secrets d’un art littéraire, suivant l’évangile de Diderot. A quelles études fut-il occupé ? Nous l’ignorons; son père nous a simplement dit la cafetière d’argent qu’il porta à la jolie Greuze pour les étrennes de 1762.

Nous ne savons pas davantage pourquoi l’année suivante Pierre-Alexandre quitta son maître et passa dans Batelier de Vien. Certes, Jean-Georges conservait encore d’excellentes relations avec l’ami Greuze qui devait bientôt exécuter son portrait; peut-être le graveur rêvait-il pour son fils de glorieuses destinées, espérait-il le voir devenir pensionnaire du roi à Rome, peintre d’histoire, et peut-être fut-ce la raison pourquoi Pierre-Alexandre alla suivre les leçons d’un homme qu’on commençait à regarder comme le restaurateur de l’école et dont Diderot affirmait Sapit antiquum. Pierre-Alexandredemeuraplusieurs années chez Vien, car, le 9 janvier 1766, il porte à son maître, en témoignage de reconnaissance, douze bouteilles de grave. Vien prétendit lui donner le goût de la grande peinture. Il l’envoya copier au couvent des Chartreux les tableaux de Lesueur; mais le jeune homme ne parvint jamais à dessiner très correctement. Il avait d’autres goûts. Quand Jean-Georges rapportait de quelque vente un Van Berghem, il « marquait la plus grande joie »; quand son ancien maître Greuze peignait le portrait de son père, il passait des heures en contemplation. Aux scènes de l’histoire romaine, il préférait les scènes de genre, et lorsqu’il donnait à l’ami Hubert une petite œuvre de débutant, c’était

deux paysans qui demandent l’aumône à leur seigneur et à sa femme {1764).

D’ailleurs, ses véritables maîtres n’étaient-ce pas son père et les artistes allemands qui l’entouraient? Tous ces gens-là aimaient les arrangements pittoresques, les bonnes femmes dans les chaumières et le grouillement des enfants. Ils entreprenaient au mois d’août et de septembre de joyeuses expéditions : à pied, en carrosse, le père Wille s’en allait avec ses amis et ses élèves, avec Hin, le peintre du duc des Deux-Ponts, avec Weirotter, avec Zingg, Schmuzer, Halm, Vangelisti, Freudenberg, Guttenberg, avec ce gros farceur de Baader. On gagnait l’abbaye de Saint-Maur, Arcueil, Sceaux, Longjumeau « et tout le monde les connaissait dans ce quartier-là )>. On dessinait des vieillards, des enfants, on croquait les bords de l’Yvette et l’on se portraiturait en négligé, sans perruque. Parfois Pierre- Alexandre s’aventurait plus loin, à Sens, chez l’évêque de Callinique ou chez le bon ami Desfriches, à Orléans L De ces courses, il

I. M. Paul Ratouis de Limay possède deux lettres adressées par P. -A. Wille à son ancêtre Desfriches. L’une a été publiée par J. Dumesnil dans son Histoh-e des plus célèbres amateurs français (t. III, p. 154); il a bien voulu, ce dont nous le remercions très vivement, nous permettre de reproduire l’autre :

« A Monsieur Desfriches à Orléans.

« Monsieur,

« Je ne scais cornent réparer la négligence que j’ai eu de ne pas vous avoir eccris aussi tôt mon arivé à Paris pour vous remercier des bontés dont vous avés bien voulu m’honorer pendent le séjour que j’ai fait dans votre maison, mais étant resté encor quelque temps à Estempes, je suis arivé si fatigué à Paris que je n’ay cherché d’abord que du repos, lequel repos fut suivi d’une flution à la joue droite causé par les vents continuels qui régnent le long de la route d’Orléans, mais

rapportait le goût du paysage, exact, familier, à la manière des Allemands ou des Flamands, des scènes intimes, et tout cela n’était pas fait pour l’encourager aux grandes machines académiques.

Et puis aussi le père Wille aimait le théâtre; il fréquentait assidûment la Comédie italienne, et quand, le i5 décembre 1764, il y mena pour la première fois son hls, « cela lui fit un plaisir infini, car il ne connaissait encore ce spectacle que par la lecture ». Ce que l’on voyait chez les Italiens, c’était des opéras comiques champêtres et sentimentaux dont s’inspiraient les peintres de genre, c’était des pièces tirées des romans anglais, en tout cas ce n’était pas des tragédies à l’antique.

maintenant qu’elle comence à se passer, j’espère retourner bientôt en campagne où je veux réparer le tems que j’ai perdu, mais que dis-je perdu, le peut-on mieux employer qu’à jouir de votre agréable conversation. Ah, Monsieur! à présent que je me vois livré à mes réflétions, je les tournent sans cese du côté d’Orléans, je vous vois, j’i vois assi vôtre aimable famille à qui j’ose présenter mes très humbles respects et que tant que je viverai je ne cesserai jamais d’avoir dans l’esprit la manière obligeante dont Madame et Mademoiselle votre fille m’ont reçu, je n’oublirai non plus la charmente Madame Fleureau, à qui j’espère un autre anée voler une partie de ses charmes sur le papier, mais je ne finirais pas si je voulois m’étendre sur le chapitre de mes regrets et je crainderois que cela ne vous enuye. Je reviendrai à mon cher Père et à ma chère Mère qui me chargent de vous assurer de leurs civilités, ainsi que M. Frédéric, à qui j’ai raconté l’histoire des pendus de Cercotte qu’il a écouté avec beaucoup d’attention; il est vrai que j’ai un peu emplifié, mais tout les voyageurs ont cela de comun dans le récit qu’ils font de leurs aventures d’en métré toujours deux fois plus qu’il ni en a, mais à présent que je ne voyage plus, je me contente au lieu de mentir à prendre ma palette et à tâcher en travaillant à mériter de plus en plus l’estime que vous m’avés témoigné dont je suis extrêmement jaloux. Je suis avec profond respect. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« P.-A. Wille fils.

A Paris, le 20 septembre 1767.

Enfin, la vie de famille avait pour ces Allemands des charmes auxquels Pierre-Alexandre ne résistait pas. Son père s’attendrissait à l’écouter chanter ou jouer de la « zither »; il s’épanouissait quand il voyait ses déguisements de « mardy-gras » ; il bénissait le ciel quand il recevait pour étrennes des dessins de son fils. Tous ces braves gens étaient des gens sensibles.

Nous connaissons les premiers essais de Pierre- Alexandre par le journal de son père. Nous savons que, le 6 décembre 1764, il a livré « le premier dessin de sa composition qu’il a fait pour un louis d’or et pour être gravé par M. de Longueil ». Il s’agissait d’un frontispice pour un poème sur les cinq sens. En 1765, il s’inspire d’une pièce des comédiens italiens, le Roi et son fermier^ ou encore de Tom Jones; il dessine le portrait de l’évêque de Callinique, celui de Lempereur et celui de son père pour la suite des graveurs de l’Académie.

Surtout, il traite des sujets de genre. Les deux pièces que grave Ingouf, en 1768, et qui d’ailleurs sont fort médiocres, représentent des scènes familiales; c’est la Mère contente à qui une jeune fille offre un bouquet, c’est la Mère mécontente^ deux pendants suivant la mode de l’époque. Gomme Greuze, il reprend le Bénédicité de Chardin et peint une fille prête à donner à manger à deux enfants qui font leur prière. En 1769, sur une tabatière destinée à son père, il représente une Compagnie qui joue à la petite loterie. Le souvenir des Hollandais et de Greuze est chez lui si vivace que l’année suivante, au moment où l’antiquité renaît et alors que cinq jours auparavant son père avait entre les mains « le volume de la galerie de Caprarole », Pierre-Alexandre, pour

garnir des pilastres chez M. de Livry, dessine d’une part deux joyeux savetiers et d’autre part une femme qui tricote auprès d’une fille qui lit la Croix de Jésus. Cette fille qui lit la Croix de Jésus., nous la connaissons, Greuze ne l’avait-il pas montrée au Salon de 1763? En 1771, c’est encore une scène qui évoque Greuze et les Hollandais; Chevillet l’a gravée sous le titre : le Petit marchand d’oranges une femme assise reçoit les fruits que lui offre un bambin conduit par une vieille. Le père Wille était d’autant plus heureux de cette œuvre « que tout en général a été fait d’après nature ».

Pierre-Alexandre, qui maintenant a vingt-deux ans, va se risquer à traiter aussi quelques sujets galants. Son « premier tableau, sérieusement parlant », achevé à la fin de 1771, représente une Jeune fille à qui une vieille remet une lettre, « en lui assurant que tout ce qu’elle contient est de la plus grande vérité ». Il traite aussi des sujets de fantaisie, et l’on voit dans le Turc enfreignant la loi en buvant du vin apparaître l’orientalisme de mascarade et les pachas de comédie.

Le père Wille s’employe à faire connaître son fils; il lui prête l’autorité de son nom et de son talent, ce qui touche « les cœurs sensibles »L II grave, en 1770, un dessin exécuté par son fils quelques années auparavant : Une bonne femme de Normandie. Il semble bien que le père a très fortement retouché l’œuvre du fils; c’est vraisemblablement en 1761, lors de leur voyage en Normandie, que le croquis fut pris; or, Pierre-Alexandre n’avait que treize ans, et ses dessins

I. Lettre de Gaucher citée par Portalis, Les graveurs du XVIIL siècle, t. III, p. 678.

postérieurs seront loin d’égaler en réalisme celui de cette tête. Quelques années plus tard, Jean-Georges grava le pendant : la Sœur de la bonne femme de Normandie^ et nous croyons encore à la même supercherie paternelle. En 1771, nous devons à leur collaboration la Maîtresse d’école qui dans son encadrement ovale rappelle les demi-ligures de Gérard Dow. Wille charge ses élèves, comme J. -G. Millier, de reproduire les œuvres de son fils, la Mère Brigide^ la Joueuse de cistre^ la Petite Javotte; il obtient en sa faveur des commandes de ses amis; pour Liénau, négociant à Hambourg, Pierre-Alexandre peint une scène familiale, Un enfant qui cherche à attraper deux cerises que lui tend sa grand’mère {1772). Et Jean-Georges remarque fièrement que ce tableau, payé dix-huit louis, « est le premier tableau que son fils ait fait pour les pays étrangers et le quatorzième qu’il ait produit ».

Pierre-Alexandre a maintenant vingt-sept ans, il se présente à l’Académie, et le 25 juin 1774, « jour d’inquiétude, mais qui se termina en joye et satisfaction », il fut agréé « avec un applaudissement presque universel ». Il eut même le pas, en qualité de fils d’académicien, sur trois autres artistes, Théolon, peintre de sujets familiers, Perignon, peintre de paysages à gouache, et Gathelin, graveur. L’année suivante, il épousait Aban, fille unique de l’écuyer tranchant de la couronne de Pologne. A un grand banquet furent conviés les parents, M. et Ghevillet, M. et Goutonli, les amis. Rivière, conseiller d’ambassade de la cour de Saxe, le Jay, libraire, et les élèves Baader, Parizeau, Wronczinski. Peu de temps après cet heureux événement, Pierre-Alexandre,

pour la première fois, exposait au Salon quatre tableaux.

Wille fils resta toute sa vie un peintre de genre. On discerne très nettement dans ses œuvres, — peu originales d’ailleurs, — l’influence de Greuze, des Hollandais et des petits maîtres grivois de l’époque.

A Greuze, il doit le sentimentalisme qui s’épanche dans tous ces tableaux, dans tous ces pendants. Il s’attendrit sur cette femme que désespère une nouvelle affligeante, sur cette fille à qui vainement sa mère prêcha la morale et qui, tel l’enfant prodigue, revient à la maison, et c’est les Conseils maternels^ la Mè?'e indulgente et Retour à la vertu. Comme Greuze, il met son enfant en nourrice, ce qui ne l’empêche pas de s’intéresser à l'Intérieur d’un ménage et de célébrer les Délices mate?melles ou les Soins maternels. Comme Greuze aussi, il sait ce qu’est le mélodrame et si Peyron, partisan de l’antiquité, Alceste et ses enfants., Wille le fils nous montre les Derniers moments dhine épouse chérie; mais, chez lui, il ne s’agit pas de scènes terribles comme la Malédiction paternelle., mais de scènes touchantes. Comme Greuze aussi, il est habile à se laisser aller aux mouvements de l’opinion : quand la guerre d’Amérique, succédant aux traités désastreux de Louis XV, excite l’orgueil national, P. -A. Wille donne le Patriotisme français. C’est un père qui, devant le buste du roi, remet une épée à son fils; la mère pleure, la sœur joint les mains, le jeune frère gesticule. Puis voici le retour du jeune officier; son chef, comme Double récompense du mérite., lui donne la croix de saint Louis et la main de sa fille. Rien ne manque à cette romance, ni la fiancée, ni le soldat, ni le sabre, ni la croix.

A la même époque, alors que chacun verse des pleurs au mot d’humanité et alors qu’en fait les délits de chasse sont durement réprimés \ Wille, après Benezech (1778), peint le Seigneur indulgent et le braconnier (1779).

Gomme ses contemporains, il célèbre les héros. Si Greuze fait le portrait du brave pilote de Dunkerque, Wille représente l’acte de courage du maréchal des logis Gillet. « Le sieur Louis Gillet, maréchal des logis au régiment d’Artois, cavalerie, retournant de Nevers à Autun, sa patrie, et s’étant égaré de sa route est attiré dans une forêt par les cris lamentables d’une jeune fille que deux assassins avaient dépouillée et attachée à un arbre... » Les deux brigands furent abattus. La collection Hennin conserve toute une série d’estampes relatives à cet exploit^. Gaucher, Borel et bien d’autres s’emparèrent de ce fait divers.

Wille le fils décida aussi de montrer le duc de Brunswick qui se noyé en secourant plusieurs de ses sujets emportés par l’Oder débordé ; il voulait même se rendre à Francfort pour peindre d’après nature « le lieu où le bon et malheureux prince de Brunswick avait péri Un ami de son père lui envoya les croquis et renseignements utiles. Wille ne fut d’ailleurs pas le seul à traiter le sujet : il existe dans l’œuvre de Sergent Marceau, au Cabinet des estampes, une aquarelle signée et datée 1787 qui, sans aucun doute, représente le même événement.

Ainsi Wille, comme son maître Greuze, reste fidèle à la peinture sentimentale. Il y a pourtant entre eux

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