Journal de Paris, i']S3, p
duisent leur effet ; ce n’est pas une gravure de graveur, c’est une gravure de peintre.
La Révolution d’ailleurs allait détourner son attention vers d’autres objets. Pierre-Alexandre prit aussitôt parti pour les vainqueurs de la Bastille. Dès septembre 1789, il revêt « l’uniforme de la soldatesque bourgeoise de notre ville de Paris », et son père affirme qu’il avait en cet équipage « fort bonne mine ». Ils fréquentèrent assidûment, le père et le fils, les réunions du district des Cordeliers; la femme de Pierre- Alexandre, le 3o du même mois, allait avec les autres femmes d’artistes porter ses dons à la Constituante. Désormais, aux repas du quai des Grands-Augustins, on ne parla plus de gravure; quand M. Maréchal, député à l’Assemblée nationale, venait dîner, « on ne cessait de raisonner et de parler politique ». Pierre- Alexandre fut bientôt nommé électeur pour les élections des députés militaires à la fête de la Fédération, « il le désirait vivement». Le père et le fils assistèrent à toutes les réjouissances patriotiques ; quand on déboulonne les esclaves de la statue de Louis XIV, ils sont là, place de la Victoire, au premier rang; ils prennent part à la cérémonie de la Fédération, au banquet sur les ruines de la Bastille, écoutent le serment des prêtres constitutionnels. Et quel beau jour, quand Pierre-Alexandre est nommé commandant du bataillon de la section du Théâtre français, quand sur le quai des Théatins, devant ses hommes, on lui passe les épaulettes et le hausse-col, quand « tout le bataillon, les grenadiers en tête, transporte son drapeau au logis » de Pierre-Alexandre; et ce sont des vins d’honneur, et ce sont des embrassades, et ces bons bourgeois sont tout émerillonnés par ces petites grandeurs. Ils sont pourtant fiers, quand la reine
PIERRE-ALEXANDRE WILLE LE FILS. âfi']
daigne adresser la parole à Pierre-Alexandre de service au château, mais à cette révolution qui leur donne tout ils restent attachés, ils habillent des volontaires, ils prêtent serment, s’indignent de l’assassinat de Marat par Charlotte Gorday; le père Wille va même jusqu’à sacrifier les parchemins qui témoignent de ses titres académiques. Pierre-Alexandre dessine une Fête de la liberté que grave Duplessis-Bertaux; un représentant du peuple montre une statue de la République qui domine les tables de la loi; des paysans dansent de plaisir ; une vieille femme, pour jouir d’un tel spectacle, vient, soutenue par ses petitsenfants, tandis que deux vieillards couronnés de roses sont portés par des jeunes gens, qu’un orchestre au fond entraîne une ronde autour d’un arbre de la liberté et qu’au premier plan un aristocrate se mord les poings. Wille s’est souvenu là des kermesses flamandes, il s’est souvenu aussi de lui-même; cette vieille rappelle son Devoir filial, ces vieillards couronnés la Fête des bonnes gens et cet aristocrate le Joueur ruiné. Tous ces témoignages du civisme n’empêchèrent pas le graveur et le peintre du roi de perdre leur petite fortune et de disparaître dans l’oubli.
Ce que devinrent ces deux hommes durant le Directoire et le Consulat, nous ne le savons pas. Jean- Georges Wille était octogénaire et son fils dépassait la cinquantaine. Oubliés, ils continuèrent à vivre. Pierre-Alexandre essaya de se rappeler au public par des annonces dans les Affiches de Paris', la Ga:(ette de l’amateur des arts^ ou \e Journal de Paris ^ . On lit par exemple en 1806 : « M. Ville fils, membre de l’an-