A PROPOS DE DEUX TABLEAUX CONSERVÉS A LA
Galerie Barberini a Rome Par M. Conrad de Mandach.
La galerie Barberini à Rome, bien connue pour ses tableaux dont les plus importants proviennent du palais ducal à Urbin, possède deux peintures de dimensions restreintes^ qui rappellent par leurs brillantes et spacieuses architectures les dessins de Jacopo Bellini au Louvre et au British Muséum. Ces dessins viennent d’être rendus accessibles au public par la belle et savante publication de M. Victor Goloubew^.
Les panneaux de la galerie Barberini représentent une Nativité et un Cortège à Ventrée d'une église.
1. Les dimensions comportent 145 centimètres en hauteur et 97 en largeur.
2. Les dessms de Jacopo Bellini au Louvre et au British Mxiseum^ Bruxelles, van Oost, 2 vol.
Fra Carnevale (?). — Naissance, (Palais Barberini, Rome.)
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JACOPO BELLINI
Loin de constituer la raison d’être de l’œuvre, ces sujets ne servent à l’artiste que de prétextes à la mise en scène de groupes variés et pittoresques, au déploiement de draperies harmonieuses et surtout à l’établissement de perspectives architecturales hardies et savantes.
La Nativité s’échelonne sur trois plans. Au fond, la jeune mère est entourée de ses servantes. Plus près de nous, les sages-femmes baignent l’enfant, tandis qu’au premier plan des amies de l’accouchée s’avancent pour lui rendre visite. A gauche, des cavaliers arrivent au galop, des jeunes gens stationnent à l’entrée du palais, l’un d’eux pénètre dans la salle. L’édifice qui abrite la scène est du style le plus somptueux. Son rez-de-chaussée ouvre sur un grand cintre affronté de deux colonnes qui supportent un riche entablement. Deux médaillons ornés d’aigles, dans le genre de ceux qu’évoquent fréquemment les dessins de Jacopo Bellini, — et que les commentateurs de ces compositions proposent d’identifier avec l’emblème des d’Este, — s’enchâssent entre le cintre et les colonnes h Le premier étage est orné de reliefs mythologiques, dont les figures sveltes rappellent tout particulièrement les personnages élancés du peintre vénitien.
L’autre panneau fait surgir devant nos yeux la nef d’une église dans la beauté de ses formes monumentales. Cet intérieur a des rapports avec San-Lorenzo de Florence, dont les plans furent établis par Bru-
I. Observons toutefois que l’aigle se trouve aussi dans les armes de Montefeltre, mêlé, — il est vrai, — à d’autres emblèmes. Un aigle soutient l’écusson du duc Frédéric dans l’allégorie de la Dialectique, attribuée à Melozzo da Forli ou à Juste de Gand, au Musée de Berlin.
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nellesco'. Au fond de l’abside se dresse un autel. Des jeunes gens vont, viennent, s’arrêtent et discutent. Leurs petites dimensions font ressortir la grandeur de l’édifice. Au premier plan, une jeune fille suivie de son aînée, de femmes vêtues de grands manteaux ramenés sur leur tête, et de deux jeunes gens, s’apprête à gravir les marches du temple. A gauche, des infirmes misérables et dévêtus attirent sur eux la pitié des passants.
La façade de ce palais est du même style que celle de l’édifice antérieurement décrit. Au-dessus d’une somptueuse corniche s’élèvent deux statues figurant V Annonciation. Ces figures en grisaille sont d’une grâce prenante. Au-dessous, un bas-relief rend d’une façon noble et bien touchante la Visitation^ dont le thème se prête à de si subtiles variantes.
Sur la base des colonnes se dessinent une bacchante à gauche, un faune à droite.
Les sujets de ces tableaux ont été interprétés de façons diverses. Alors que Crowe et Cavalcaselle se bornent à constater la difficulté de l’énigme*, M. Walter Bombe pense qu’on pourrait rapporter la donnée à la Nativité de la Vierge et à la Présentation an temple'^. Plusieurs raisons militent contre cette hypothèse. L’accouchée est toute jeune et ne peut, par conséquent, être identifiée avec sainte
1. Histoire de la peinture italienne, éd. allemande (Max Jordan), Leipzig, 1873, t. V, p. 345 (note).
2. Allgemeines Lexikon der bildenden Künstler, Leipzig (Seemann), t. VI, 1912, p. 20. — Le même, dans les Monatshefte für Kunstwissenschaft, nov. 1912, p. 471.
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Anne, que la tradition présente comme étant âgée. D’autre part, dans la prétendue Présentation au temple^ nous n’apercevons ni le souverain sacrificateur, ni les parents de la Vierge, dont la présence serait de rigueur dans la mise en scène de ce thème.
Je crois, pour ma part, que le peintre a voulu représenter d’autres légendes. Toutefois, comme l’affirment Growe et Gavalcaselle, il est difficile de les identifier. Pour l’auteur de ces compositions, ce n’est pas le sujet, c’est le tableau qui est intéressant. L’wtoria^ comme dit Léon-Baptiste Alberti, c’est-à-dire l’invention d’épisodes pittoresques, bien mises en scène, l’emporte sur l’interprétation littéraire d’une donnée traditionnelle. Ges tableaux jalonnent une étape dans le développement du sentiment moderne, dans le progrès des idées en faveur de « l’art pour l’art ». Et c’est précisément cette tendance qui se fait jour dans les compositions de Jacopo Bellini, dont plusieurs sont restées inexplicables jusqu’à présent, parce qu’elles s’émancipent de la tradition. G’est d’ailleurs l’esprit qui se manifeste dans la première stance de Raphaël à Rome. La Dispute et V École d’Athènes sont-elles autre chose que des prétextes fournis à l’imagination du peintre pour évoquer, sous une forme nouvelle, des réunions de théologiens et de philosophes !
Est-ce à dire que notre artiste ait fait abstraction d’un programme iconographique? Je ne le pense pas. Si grande qu’ait été sa liberté, les coutumes du temps ne lui eussent pas permis de puiser en dehors de toute tradition. Aussi, malgré les motifs énigmatiques des tableaux que nous soumettons à nos lec-
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teurs, nous croyons pouvoir proposer des interprétations.
Dans la Nativité^ l’enfant, entouré de deux sagesfemmes, se tient debout. C’est là un trait assez curieux que nous ne voyons jamais ni dans la Naissance du Christ^ ni dans celle de la Vierge. Par contre, il s’harmonise avec le récit que nous font les anciens auteurs de la Naissance de saint Nicolas. « Le jour même de sa naissance », nous raconte la Légende dorée., « Nicolas, comme on le baignait, se dressa et se tint debout dans la baignoire » L La Naissance de saint Nicolas a été représentée ainsi par plusieurs peintres italiens, entre autres par Fra Angelico, dans un petit tableau appartenant à la Pinacothèque du Vatican. Il semble, en conséquence, que nous soyons ici en présence d’un fait emprunté à la vie de ce saint.
La signification de l’autre tableau est moins claire. Lorsque Jacopo Bellini relègue son personnage principal au fond de sa composition, il le place souvent au milieu de sa perspective, sur une ligne centrale bien visible. Or, nous voyons ici un jeune homme qui se dirige vers l’autel, tandis qu’un de ses compagnons venant au-devant de nous le désigne de la main. Ces deux personnages, quoique minuscules, se meuvent précisément au milieu de la construction. Celui qui s’approche de l’autel pourrait être saint Nicolas. La légende nous raconte en effet que, « dans sa jeunesse, évitant les plaisirs lascifs, il fréquentait les églises et retenait dans sa mémoire tous les passages des saintes Écritures qu’il entendait »^.
1. La Légende dorée, trad. Téodor de Wyzewa, Paris, 1902, p. 18.