‹ Mélanges offerts à M. Henry LemonnierChapitre 210 sur 220 · I. Coll. pers · texte numérisé non relu

I. Coll. pers

Que Votre Majesté me dise ou me fasse dire si elle le désire.

Le conseil de M. de Montalivet fut adopté, les douze statues furent enlevées du pont et portées à Versailles, — sans être remplacées par des candélabres dont les piédestaux sont restés vacants.

C’est ainsi que la cour du château fut pourvue de seize statues colossales qui s’alignèrent, — sans doute sur les indications du roi, — dans l’ordre suivant, assez bizarre :

A gauche, en entrant, on trouve Duguesclin, puis Sully paraissant tourner le dos à Suger logé derrière lui, puis Lannes et Mortier (ce dernier portant malheureusement les traces des modifications multiples apportées par Laitié à l’œuvre de Deseine), et, après ces deux maréchaux de l’Empire, Suffren, Duquesne et Condé;

A droite, en partant aussi de la grille, on rencontre d’abord un énorme Bayard suivi de Colbert tournant le dos à Richelieu, comme Sully le tourne à Suger, puis Jourdan et Masséna, dont on s’aperçoit que les têtes ont été rapportées, et, à la suite, Tourville, Duguay-Trouin et Turenne.

Que faut-il penser, sans parti pris, de la présence de ces statues monumentales dans la cour du palais de Versailles? — Il paraît y avoir actuellement unanimité pour reconnaître qu’elles sont d’un effet malheureux. Doit-on néanmoins les maintenir à cette place par respect de la tradition, en souvenir de la très noble pensée du roi Louis-Philippe de consacrer le château de Louis XIV à toutes les gloires de la France? — Sans partager le dédain ou la mauvaise opinion souvent manifestés contre toutes les innovations apportées au palais par Louis-Philippe, il faut

DU CHATEAU DE VERSAILLES. Soy

avouer qu’il y a commis ou laissé commettre certaines fautes de goût, et il doit être permis de chercher à les réparer dans la mesure du possible. Certes, il ne faut pas oublier qu’il a sauvé cette grandiose et magnifique demeure en la transformant en un Musée historique, et que, malgré la parcimonie qu’on lui reproche, il y a dépensé vingt-cinq millions de sa Liste civile. Cependant, s’il est avéré que la belle cour d’honneur du château gagnerait à être débarrassée de lourdes statues qui ne sont pas en rapport avec les bâtiments qui les entourent et en détruisent l’harmonie, ce ne serait pas, semble-t-il, manquer de respect à la mémoire du roi, mais au contraire lui épargner de fâcheuses critiques, que de les faire disparaître.

Alors se pose une dernière et délicate question. Que faut-il faire des ces statues? — Les renvoyer au pont de la Concorde d’où elles sont venues? — C'est impossible, puisqu’il a été jugé bon de les en congédier. Les disperser dans les jardins du château, au milieu des figures mythologiques qui y abondent? — Ce serait absolument ridicule et plus choquant encore que de les laisser à leur place actuelle. Les remiser dans quelque magasin des réserves du Musée? — Leur poids et leurs dimensions rendraient l’opération difficile et cela provoquerait des protestations indignées. Le bruit a couru, à plusieurs reprises depuis quelque temps, que la conservation du Musée songerait à transporter ces statues monumentales tout au bout de l’avenue de Paris, à la porte de Versailles, entre la grille de l’octroi et le coude que fait la route au lieu dit la Patte-d’Oie. Ne serait-ce pas une sorte de relégation injurieuse? — Pourquoi les repousser si loin, hors de la vue même du château? L’avenue

5o8 LES STATUES DU CHATEAU DE VERSAILLES.

ayant au total près de 2,5oo mètres de longueur, les huit statues placées de chaque côté, à partir de la barrière, à loo ou i5o mètres les unes des autres, atteindraient à peu près le tournant de la Patte-d’Oie et donneraient la triste impression soit d’une décoration ébauchée et laissée inachevée, soit d’objets qu’on a voulu cacher aux regards des visiteurs en les rejetant aux confins de la ville. Ce serait cruel et excessif. Ne serait-il pas préférable de placer ces statues non pas à la sortie de Versailles, mais au contraire vers l’entrée de cette immense avenue de Paris, en vue du château, les deux premières, représentant Turenne et Condé, se trouvant près de la place d’Armes, puis les autres s’échelonnant sur une longueur de 800 ou 1,000 mètres, des deux côtés de la chaussée, sous les vieux ormes géants, là où leurs dimensions ne seraient nullement disproportionnées?

Enfin, pour répondre entièrement à la pensée de Louis-Philippe, ces grandes figures de notre histoire nationale, destinées à servir d’introduction au Musée historique, ne pourraient-elles pas prendre place sur les deux avenues qui bordent la place d’Armes à droite et à gauche et aboutissent non loin des rampes montant au château dans la cour? Elles rempliraient ainsi le rôle qui leur a été attribué par le roi en i836, sans nuire en rien à l’aspect du palais de Louis XIV.

Ce modeste vœu aura-t-il chance d’être entendu? C’est bien douteux, et il est à craindre que la cour du château de Versailles ne reste longtemps encore dans l’état actuel.

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