MANUFACTURE DE SÈVRES
MADAME VICTOIRE JAaUOTOT
PEINTRE SUR PORCELAINES Par M. René Jean.
Durant les premières années du xix^ siècle, une des grandes préoccupations de la Manufacture de Sèvres fut de reproduire sur porcelaine les œuvres des grands maîtres U On voulait ainsi en conserver l’image d’une façon impérissable. Les recherches de Dihl, les travaux d’Alexandre Brongniart, en fournissant aux artistes de nouvelles couleurs vitrifiables, vinrent à l’appui d’un mouvement qui avait toute la faveur des pouvoirs publics et auquel des peintres comme Constantin, Demarne, Leguay, Schwebach attachèrent leur nom. Pour connaître jusqu’à quelles limites put aller l’engouement vis-à-vis des travaux de
I. Un précédent avait eu lieu sous l’ancienne monarchie : les panneaux représentant les Chasses de Louis XV d’après Oudry furent commandés par Louis XVI en 1779, livrés en 1782 et payés 24,000 livres (cf. Chronique des Arts, 25 août igo6, à propos de l’exposition de ces plaques au Musée de Versailles).
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ce genre, il suffira de voir ce que furent, de i8i 5 à 1840 surtout, les rapports de l’administration de la Manufacture avec un peintre dont beaucoup d’œuvres sont conservées au Musée de Sèvres : M»"^ Victoire Jaquotot. Les archives du Musée céramique donnent d’abondants détails auxquels ajoutent à peine les autographes conservés à la Bibliothèque d’art et d’archéologie et les Archives nationales [série O).
Le 28 novembre 1829, M. Sosthène de la Rochefoucauld écrivait au baron de la Bouillerie, intendant général de la Maison du Roi, une lettre conservée aux Archives nationales et où se trouve le passage suivant : « Les services rendus par M™« Jaquotot à la peinture sur porcelaine sont très grands et incontestables. On ne saurait nier qu’elle a porté cet art à un degré de perfection inconnu avant elle. Si même d’autres artistes, tels que MM. Constantin, Robert, Béranger, ont produit, chacun dans son genre, des ouvrages dignes d’être comparés aux siens, leurs efforts doivent être attribués, en grande partie, à l’impulsion qu’elle a donnée et à l’émulation que son exemple a inspirée. »
Le jeune vicomte chargé du département des Beaux- Arts résumait ainsi un rapport que lui avait adressé, sur sa demande, quelques jours auparavant, le directeur de la Manufacture de Sèvres. Dans ce rapport, Brongniart affirmait que « M“® Jaquotot, par ses travaux assidus, par ses talents d’exécution qui ont accompagné et suivi ses dispositions naturelles, a produit des copies sur porcelaine d’une perfection
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telle qu’on n’avait rien à leur comparer dans ce qui avait été fait avant elle... ».
Ces lignes reflètent l’opinion des contemporains à l’égard de Jaquotot et il paraît assez malaisé de rechercher, en dehors de son œuvre artistique, rien qui explique sa vogue et son influence. A l’époque de ses plus grands succès, M»"® Jaquotot, si l’on en croit un crayon de Pannetier conservé à Sèvres, était une grande et forte femme, aux traits assez vulgaires et empâtés, au nez gros, aux lèvres fortes mais spirituelles, au regard vif et brillant. Lady Morgan, qui la visita lors de son voyage à Paris, la compte « parmi les femmes les plus aimables et les plus spirituelles de France » et prétend que « ses manières comme son pinceau ont cette âme, cette vivacité bien plus durables que les formes qu’elles animent »L Elle vante par ailleurs sa grâce et son charme.
Il ne paraît pas que lady Morgan ait été là très perspicace. La correspondance de M*"® Jaquotot la révèle acariâtre, irascible, vaniteuse, d’une prétention sans égale et d’une susceptibilité sans pareille. « Il faut désespérer de jamais la contenter », dira Brongniart^. Tout cela sans doute ne pourrait diminuer en rien l’intérêt qui s’attache à elle si, dans les questions d’argent, son âpreté ne frisait souvent la mauvaise foi. Pourtant, ses nombreux amis mettaient son humeur inégale sur le compte de sa santé délicate et vantaient son imagination et son esprit. Elle était, paraît-il, aussi bien douée pour la musique que pour les arts du dessin.