‹ Mélanges offerts à M. Henry LemonnierChapitre 214 sur 220 · Acquis pour la somme de 22,100 francs · texte numérisé non relu

Acquis pour la somme de 22,100 francs

PEINTRE SUR PORCELAINES

mel du marquis de Lauriston, le comte de Forbin envoya le tableau chez Jaquotot et la copie tigura au Salon de 1825.

Quelque élevé que puisse paraître ce prix de 18,000 francs pour une copie sur porcelaine, il n’allait pas tarder à être dépassé. En février 1826, une copie de la Sainte- Famille de Raphaël était achetée à Jaquotot pour 35, 000 francs et un rapport de Sosthène de la Rochefoucauld, daté du 7 janvier 1825, apprend que l’artiste en avait demandé « d’abord 100,000 francs, puis 80, puis 60...

A cette époque, Jaquotot recevait une pension annuelle de 1,000 francs. Le 24 mai 1828, elle recevait le titre de Premier peintre sur porcelaine de Sa Majesté. Entre temps, elle copiait VAtala de Girodet; le Musée lui prêtait des œuvres du Guide, de Van Dyck, de Van Loo, d’Holbein; la Belle Ferronnière elle-même émigrait deux mois durant dans son atelier.

C’est auprès de M»"® Jaquotot que le comte Turpin de Crissé devait faire son dernier acte d’intendant général. Le 28 juillet i83o, il négociait « au son du canon » la copie de la Vierge au voile de Raphaël pour le prix de 21,000 francs. La chute de la monarchie légitime ajourna l’exécution de cette copie jusqu’à l’année suivante.

Le départ de Charles X marque pour Jaquotot le premier symptôme du déclin de sa puissance. La Monarchie de Juillet supprime sa pension annuelle. Les tableaux des galeries nationales ne lui sont plus

I. Voir aussi à la Bibliothèque d’art une lettre où M“' Jaquotot demande à sa correspondante d’intervenir auprès de M. de la Rochefoucauld pour que le prix soit porté à 5o,ooo francs.

MADAME VICTOIRE JAQUOTOT

confiés, il faut qu’elle vienne les copier sur place. A peine peut-on citer une exception : en i835, la Jeanne J Aragon lui est prêtée sur les demandes répétées de Brongnian qui accepte d’assumer toutes les responsabilités de cet acte.

En avril i832, M”^^Jaquotot part pour l’Allemagne, va à Bade, puis à Munich. Elle reçoit partout un accueil chaleureux, et absente, disait-elle, pour « quelques jours », elle rentre fin janvier i833.

Elle rêve ensuite d’un voyage en Italie. Elle veut aller copier la Sainte Cécile de Raphaël : « Toutes les copies rapportées en France ... sont froides et fautives », déclare-t-elle, et elle agit et fait agir Brongniart auprès de M. de Montalivet pour qu’il lui soit assuré une mensualité de i,ooo francs, moyennant quoi elle copiera le tableau pour 35,ooo francs. M. de Montalivet promet, puis se récuse. Le voyage est ajourné, semble abandonné, lorsque brusquement, en octobre i83g, M*"® Jaquotot part en Italie.

Nous ne la suivrons pas dans ce voyage, où de nombreuses satisfactions d’amour-propre lui sont données : à Turin, elle reçoit des visites royales; à Milan, un banquet lui est offert; à Bologne, on lui ménage un atelier dans la galerie de peintures; à Florence, la cour vient la visiter. Gela ne l’empêche pas de songer à ses affaires : le i6 avril i83y, elle écrit de Bologne pour déclarer qu’elle ne peut copier la Sainte Cécile pour le prix convenu. Elle ergote, elle se plaint, elle récrimine, propose de nouveaux travaux, vient se fixer à Genève, retourne en Italie. Le 2 octobre i83q, elle expédie enfin sa Sainte Cécile qui arrive à Sèvres le 12 novembre de la même année; elle continue sa correspondance

PEINTRE SUR PORCELAINES

aigre-douce avec Brongniart, se plaint qu’on lui manque de parole, invoque la mission « qu’on lui a confiée », bref, montre toutes les preuves possibles de mauvais caractère et de mauvaise foi.

Elle rentre en France à la fin de 1840 avec plusieurs travaux achevés; les principaux sont à Sèvres. Elle semble avoir vendu les autres dans les pays du Nord. Sa pension est liquidée en 1842. Sa situation financière ne paraît pas brillante à ce moment. Des lettres de 1848^ indiquent qu’elle est tombée dans le besoin et qu’à l’abominable vieillesse se joignent les angoisses de la pauvreté.

Lorsque l’on passe, dans les salles du Musée de Sèvres, devant les copies de Jaquotot, on ne s’explique pas la réputation de leur auteur. Elles sont, dans l’évolution artistique, d’une importance bien minime. Leur intérêt technique est peut-être plus grand et des spécialistes vantent la perfection de leur métier. Mais c’est à une mode que M™« Jaquotot a dû son renom, et la mode qui élève ses idoles avec rapidité ne leur permet pas de subsister longtemps : elle les plonge dans l’oubli avec la rapidité qui est sa raison d’être.

Page 1