Ibid., p
LE
SECRET DE SCIPION
ESSAI SUR LES EFFIGIES DE PROFIL DANS LA SCULPTURE ITALIENNE DE LA RENAISSANCE
Par M. Émile Bertaux.
Le Musée du Louvre a pris possession en igo3 d’un bas-relief qui lui avait été légué par Paul Rattier, un collectionneur ami des Timbal et des Piot. Ce marbre a été réuni aux œuvres de la Renaissance italienne et placé en face du plus athlétique des deux Esclaves. Dans le rectangle mouluré est inscrit de profil le buste d’un jeune guerrier cuirassé et casqué. Ses traits, fièrement dessinés, sont abrités sous une visière dont l’élégante volute accompagne, sans les écraser, les boucles rondes de la chevelure. Le cimier est une guivre aux ailes de chauve-souris, qui tord les enroulements de sa queue au-dessus de la double courbe du couvre-nuque. En avant du plastron grimace une tête de Méduse dont les cheveux épars semblent voler au vent. Des rubans flottent en tombant du casque et des épaulières et se rapprochent dans leur mouvement frémissant comme pour se nouer les uns aux autres. Au milieu de cette parure che-
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valeresque, dont la fantaisie dépasse les imaginations « préraphaélites », la noblesse souriante du profil paraît plus sereine. Une inscription nomme le héros : c’est un Romain, Publius Scipio, le vainqueur de Carthage.
Le Scipion était devenu célèbre dans la collection Rattier. Eugène Müntz lui consacra une superbe héliogravure dans son volume de VAge d’Or. Pareil honneur n’était fait dans ce volume qu’à deux oeuvres tirées de collections particulières : l’autre est le petit cheval de bronze doré, appartenant à Édouard André, et que Müntz présentait, avec quelque réserve, comme une maquette de Léonard de Vinci pour le monument équestre de François Sforza. L’historien rapprochait du cheval doré un dessin fameux de Windsor; il se souvenait aussi du dessin non moins fameux de la collection Malcolm où Léonard donne à un guerrier aussi farouche que le Colleone un casque dont la silhouette magnifique et bizarre est presque un modèle du casque qui coiffe le Scipion : il citait prudemment parmi les œuvres de sculpture « dignes » de Léonard de Vinci « ce buste si vif, si fier, si véritablement inspiré ». Le Scipion se plaçait, pour Müntz, dans les années où Léonard était l’apprenti de Verrocchio. Les historiens mêmes de Verrocchio, en Allemagne, M. Hans Mackowski, en France, M. Marcel Reymond, ont encore eu la tentation de voir dans le Scipion une œuvre de Léonard sculpteur.
Cependant, lorsque le marbre héroïque fut fixé au mur du palais qui semblait lui promettre la suprême consécration, le concert de louanges qui l’avait entouré dans sa retraite cessa d’être unanime. Dès 1904, Miss Maud Cruttwell hésite à reconnaître l’œuvre de
SciPiON l’Africain.
Bas-relief de marbre.
Travail italien du milieu du xix® siècle.
(Musée du Louvre.)
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Verrocchio dans un visage qu’elle trouve, sous le casque, « faible et insignifiant M. Wilhelm Bode, qui publie le bas-relief dans son répertoire monumental de la sculpture toscane, en attribue à Léonard le dessin et peut-être l’esquisse, mais non l’exécution en marbre, « trop sèche et sans vie » Celui dont la déception fut le plus sensible n’était autre que le conservateur qui avait reçu le Scipion au nom du Louvre et qui, comme son prédécesseur Louis Courajod, se trouvait unir la connaissance la plus délicate de l’art italien à l’amour le plus actif de l’art français. M. André Michel, en signalant la nouvelle acquisition de son département, ne rappelait plus que pour mémoire Verrocchio et Léonard, et il ajoutait : « Si même je confesse qu’à vivre avec cette œuvre brillante et fameuse j’en suis venu à l’admirer moins absolument que les juges et critiques éminents qui s’en sont occupés avant moi, il faudra en donner les raisons,... qu’il serait trop long et peut-être prématuré d’exposer aujourd’hui avec les développements nécessaires^. »
L’heure est venue d’évoquer le procès ajourné. Un témoin se présente : c’est une photographie vieille d’une vingtaine d’années, pour le moins. Elle s’est retrouvée au milieu des papiers de Édouard
André, après que l’Institut de France m’eut fait l’honneur de me confier la conservation des richesses d’art qui lui avaient été léguées par la donatrice et qui formeront bientôt un Musée Richard Wallace de Paris.
La photographie est celle du Scipion^ mais non du
1. Verrocchio (coll. Duckworth, Londres et New-York), p. 90-91.