Ga:{ette des Beaux-Arts^ 1903, I, p
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marbre intact sous sa patine ambrée : c’est la ruine d’un bas-relief, cassé en une dizaine de morceaux, usé et rongé partout et balafré en plein visage, malgré l’abri de la visière. La matière même du bas-relief ne se laisse pas distinguer avec certitude : marbre, pierre ou stuc. L’épreuve est montée sur un carton timbré au nom d’un photographe de Venise, Pietro Zorzetto. Elle porte, écrites en marge, les dimensions du basrelief mutilé : 0^48 sur o"^36. Ces mesures sont très exactement celles des parties correspondantes du marbre intact qui est entré au Louvre.
Il faut que l’une des deux œuvres soit la copie de l’autre, ou que toutes deux aient pour modèle commun une troisième ^ . L’hypothèse de ce troisième bas-relief paraît inutile : en vérité, le bas-relief, qui n’a pas reparu depuis le jour où il a été photographié à Venise et dont les morceaux ont peut-être fini dans un four à chaux, suffit à expliquer le Scipion, avec ce qu’il a inspiré d’admirations et de suspicions.
Le marbre conserve le profil pur et la ligne inclinée du cou qui porte droit la tête. Il suit, dans le dessin du casque, les deux longues courbes de la visière et du couvre-nuque et l’enroulement de la coquille qui copie la révolution d’une nef de « nautile ». Il laisse à leur place la tête de la guivre et la bouche ouverte de Méduse. En même temps, il ajoute quantité de détails dont le bas-relief mutilé ne gar-
I. Le plâtre analogue sm Scipion qui se trouve dans le commerce et dont une épreuve en bronze a été recueillie au Louvre n’est, comme l’a vu E. Müntz {Ga:{ette des Beaux-Arts, 1897, I, p. ii5, note), qu’une imitation moderne du marbre de la collection Rattier. Ce plâtre, où le buste est coupé et l’inscription supprimée, diffère entièrement du bas-relief mutilé qui est signalé ici par la simplification du casque et l’altération maladroite de plusieurs détails.
Bas-relief mutilé
MODELE DU « SciPION )) DU MuSÉE DU LoUVRE. Art florentin, vers i5oo.
(D’après une photographie de P. Zorzelti, de Venise.)
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dait pas trace. Or, ces détails sont précisément ceux qui ont fini par rendre le Scipion suspect à ceux mêmes qui les apercevaient sans les analyser. On ne retrouvera dans le bas-relief qui a disparu ni l’inscription, dont l’épigraphie est inquiétante par sa forme de dédicace, au « datif », ni les rubans des épaulières qui remontent péniblement vers le casque, ni le hausse-col si peu militaire,' ni ses palmettes de style « Empire ». Que l’on se souvienne maintenant de la froideur classique du modelé, de la sécheresse d’un travail qui ignore les finesses légères du schiacciato ; que l’on examine de près le marbre et sa patine beurrée, qui sent l’artifice et le jus de bitume : on sera en droit de conclure, après la révélation de la photographie qui vient d’être produite, que le Scipion est une copie complétée et surchargée d’un bas-relief italien du xv^ siècle qui était trop fruste pour la vente et dont les morceaux, recueillis par quelque antiquaire, ont heureusement passé devant l’objectif d’un photographe avant de disparaître. Le marbre était entré dans la collection Rattier avant 1870; il avait, dit-on, appartenu à Piot; peut-être a-t-il été exécuté dès le milieu du xixe siècle.
Le Musée d’Avignon possède une Sainte Hélène^ inspirée de Mino de Fiesole^ et que l’on peut rendre hardiment au sculpteur du Scipion du Louvre : rien ne manque à la ressemblance des deux œuvres, ni la sécheresse du travail, ni les courbes inutiles qui s’arrondissent à la base du buste et sur lesquelles il semble prêt à se balancer, ni le camail et ses palmettes « Empire », ni les caractères et les sigles de l’inscrip-
I. Reproduit par L. Gonse, Les chefs-d’œuvre des Musées de France. — Sculptures, dessins, objets d’art; 1904, p. 83-84.
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tion. Or, ce marbre, acheté à Marseille par le D»" Clément, a été donné au Musée d’Avignon en 1849.
Au temps du romantisme, des sculpteurs italiens ont pris la suite des marbriers du Quattî'ocento^ tandis que des peintres allemands, anglais, français même continuaient à leur manière les peintres toscans ou ombriens antérieurs à l’âge classique. Une enquête sur ces sculpteurs du xix® siècle et sur les œuvres qu’ils ont fait entrer dans les collections et les musées serait une besogne délicate et utile pour une critique qui saurait se défendre de l’hypercritique. Cette enquête est à peine ouverte : nous ne connaissons encore que Giovanni Bastianini, qui se fit vers 1860 le portraitiste de Savonarole et de ses contemporains, et qui a fait parfois passer dans ses bustes un peu de la vie du passée Nous savons qu’il eut pour initiateur dans ses pieux pastiches son maître Girolamo Torrini; mais nous n’avons pas de nom à inscrire au bas du Scipion.
Il reste avéré seulement que ce marbre reproduit les lignes essentielles d’un original dégradé et probablement détruit. L’histoire de l’art italien peut traiter le Scipion à la manière des statues en marbre de Carrare qui ont reproduit, au temps de l’Empiré romain, des marbres et des bronzes contemporains d’Alexandre ou de Périclès. L’œuvre dont cette copie célèbre conserve le souvenir revendique sa place dans une série de bas-reliefs que l’auteur inconnu et moderne du Scipion et de la Sainte Hélène avait raison de considérer comme des créations typiques de la Renaissance.
I. Il m’a été impossible de me procurer l’étude de Dion. Brunori, Giov. Bastianini e Paolo Ricci, Florence, 1906.
Desiderio de Settignano.
Héros inconnu.
Haut-relief en marbre.
fParis, Musée Jacquemart-André.)
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LE SECRET DE SCIPION
Les effigies de profil sculptées en Italie au xv® et au xvi^ siècle sont éparses dans les collections et personne n’a encore songé à les réunir. Le Musée qui possède la suite la plus nombreuse de ces effigies est le futur Musée Jacquemart-André. Parmi les marbres italiens qui forment au premier étage dé l’Hôtel du boulevard Haussmann une assemblée imposante, le plus noble et le plus émouvant est un buste en hautrelief qui provient de la collection Seillière : un jeune homme couronné de laurier L
L’œuvre a été conçue pour l’éclairage qu’a su retrouver M^^^ Édouard André. Le visage, sculpté de trois quarts, porte une ombre sur laquelle s’adoucit le profil mince et tranchant. Dans la pénombre qui le voile, le regard semble interroger la destinée; le front est plissé par une inquiétude inconnue; la bouche, dont on voit les dents, est ouverte comme par une respiration haletante. La tête de Méduse, qui décore la cuirasse, a la douceur d’un ange de la Mort. Ce jeune homme pensif est-il sûr de vivre pour de prochaines victoires, ou le laurier qui le couronne sera-t-il le dernier?
Le mystère de ce marbre s’explique ou se dissipe dès que l’on a reconnu le modèle que le sculpteur a eu devant les yeux : ce n’est pas un buste romain; c’est la statue d’un ascèté au corps de malade. Le jeune héros du Musée Jacquemart-André est presque une copie du saint Jean-Baptiste sculpté par Donatello pour les Martelli et que le gouvernement ita-