I. Cf. Petit de Julleville, Les Mystères, t. II, p
barbe tressée en pointe et qui regarde : c’est à n’en point douter Rictiovare, l’habitude des sculpteurs gothiques étant de désigner par ce signe les persécuteurs des chrétiens ^ Au fond est figurée la tour d’un château.
Dans le compartiment central, la scène est plus compliquée. Du haut d’une tour, un personnage, aujourd’hui presque détruit, est précipité dans un ruisseau, pendant qu’à gauche un homme à longue barbe et au chapeau bizarre regarde l’exécution. Au centre, un seigneur au profil et à la barbe de Henri IV se penche presque agenouillé, tandis qu’un enfant semble montrer du doigt la tour. Enfin, le dernier compartiment à droite de la partie supérieure représente la mort de saint Crépin et de saint Crépinien. L’un gît la tête coupée, l’autre est à genoux les mains jointes (dans la posture du martyr dans le Supplice de saint Cosme et saint Damien, par Fra Angelico). Trois personnages, parmi lesquels sans doute les deux empereurs Maximien et Dioclétien, venus après la mort de Rictiovare, sont debout; deux d’entre eux ont de longues barbes, tous les trois font des gestes modérés, et l’on aperçoit derrière eux un quatrième. assistant dont la tête a presque disparu. A droite, un homme habillé en paysan et vu de côté à une certaine distance se tient avec un long gourdin dans l’escalier d’une tour, à la partie supérieure de laquelle est sculptée une fenêtre grillée. Sur un arbre, élémentairement sculpté, qui occupe le coin droit de la scène, un enfant
I. Remarque de Destrée à propos d’un retable de Saint- Georges à Bruxelles {art. cité du Bull, des Commissions royales d'art et d’arch., 1890, p. 425).
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grimpé montre du doigt le martyr agenouillé. Il y a là une note réaliste et pittoresque, tracée à la manière des primitifs, et qui ôte à ce supplice tout son caractère tragique, pour n’en plus faire qu’un spectacle curieux.
Reste la partie centrale inférieure, dans laquelle les érudits locaux ont tous reconnu le Triomphe de Mardochée^ et qui représente trois cavaliers barbus, dont deux au premier plan, celui du centre étant conduit par un jeune page qui tient la bride de sa monture. L’identification est vraisemblable; mais que vient faire le Triomphe de Mardochée dans la légende de saint Grépin et de saint Grépinien, à moins qu’il ne s’agisse plutôt de l’arrivée des deux empereurs Maximilien et Dioclétien? Il est bien évident en effet que c’est la légende de ces deux martyrs que représente notre retable. Il suffit de la comparer à une œuvre presque contemporaine qu’ont décrite surabondamment les archéologues belges, et dont nous avons pu étudier une reproduction, le retable d’Hérenthals^, consacré lui aussi aux deux patrons des cordonniers. Ce retable signé est l’œuvre de Pascal ou Pasquier Borman, fils du célèbre Jean Borman. Nous y trouvons les martyrs dans la chaudière, la précipitation du haut d’une tour, la décapitation finale, ainsi qu’une scène de flagellation et qu’un écorchement. Un épisode y est adjoint, qui manque dans le retable de Roubaix, le supplice par les alênes (enfoncées dans les mains et les pieds). A la partie supérieure trône un Père Éternel entouré d’anges. La hucherie d’Hérenthals présente quelques analogies
I. Cf. Rousseau, Bull, des Commissions royales d’art et d’arch. Bruxelles, 1890, p. 451.
avec celle de notre retable, quelques différences aussi. Le tout est dramatique, violent, confus, ce qui n’est point le cas pour le retable de Roubaix, dont les personnages sont pittoresques, mais les figures calmes et peu expressives. Le retable de Roubaix n’est évidemment point l’œuvre de Pasquier Borman. Où et pour qui fut-il exécuté? Nous ne savons. Il semble appartenir à l’école de Bruxelles. Le seul indice utile est, au compartiment inférieur, un écusson chargé de bandes de gueules et d’or alternées. Ce sont là les armes d’Avesnes, siège d’une seigneurie voisine de l’abbaye de Liessies et en rapports fréquents avec elle pendant tout le moyen âgeL Tout au plus peut-on supposer, si l’on place le retable d’Hérenthals à la fin du XV® ou au commencement du xvi® siècle, que le retable de Roubaix lui est légèrement antérieur. Il est purement gothique : aucune trace d’italianisme n’y apparaît. De la hucherie, il n’y a guère d’indications à tirer : « Les éléments de hucherie, remarque très justement Dubois (dais, colonnettes de séparation, bordures), ont dû évoluer très lentement, rester à l’état de poncifs constants du milieu du xv® siècle au milieu du xvi® siècle. » Quant aux costumes des personnages, la plupart sont peu significatifs : ils ne sont le plus souvent que des accoutrements de théâtre, ainsi que l’a montré d’une manière générale M. Mâle; dans le cas présent, rien n’est plus vraisemblable, puisque la légende de saint Crépin et de saint Crépinien a fait l’objet d’un mystère.
I. Cf. Peter, U abbaye de Liessies en Hainaut. Lille, 1912. Il y avait en i533 à Avesnes, et peut-être à l’église Saint-Nicolas, une chapelle de Saint-Crépin, à laquelle Louise d’Albret fit donation en mourant.
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Moins difficile à identifier,* le retable placé dans la partie droite de l’église de Roubaix sur un autel consacré à saint Martin a été copieusement décrit par les érudits locaux. Tel qu’il se présente à nous actuellement, il semble avoir subi depuis 1862 des modifications peu heureuses dans le groupement des pièces. Sa hauteur est de 2^76, sa largeur de 2^20. Les volets peints ont disparu. Le retable est divisé seulement en trois grandes baies, celle du milieu dominant les deux autres. « LFne moulure à gOTge profonde suit le contour de chaque baie, et dans cette gorge sont insérés vingt-quatre groupes de figurines finement ciselées » (Rigot). Malheureusement, ces figurines sont en mauvais état. de conservation, et il est impossible de les interpréter L Les trois compartiments reposent sur des bases sculptées, ornées d’entrelacs de feuilles de chênes et de chardons, et portant des écussons avec des armoiries aujourd’hui effacées. La partie supérieure a été mutilée : elle comprend « quatre pilastres à clochetons, portant des figures à phylactères. Sur les angles s’appliquent en contrefort deux pilastres accouplés, d’où naissent les arcs en contrecourbe qui se profilent à la partie supérieure ». Le tout est fleuronné ; mais le fleuron terminal a disparu. Les petits arcs-boutants, qui se groupaient vers les pilastres, ont été tronqués. La hucherie se compose de baldaquins, de cloisons à fenestrage et de festons
I. On reconnaîtra cependant un évêque en prière, auprès duquel est un chien, un moine et deux autres personnages, une apparition de Jésus-Christ, etc.
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de feuillage. L’ensemble de la décoration appartient au gothique flamboyant, mais à un flamboyant plus contourné, plus touffu, partant plus récent que celui du précédent retable.
Les trois scènes principales sont au centre, la Glo- 7'ification de la Vierge; à droite, le Maidage de la Vierge; à gauche, la Crèche. Dans le Mariage de la Vierge, Joseph et Marie sont debout, et le grand prêtre, qui se tient sur les marches du sanctuaire, les unit. En arrière, trois personnages s’encadrent dans un portique mi-ogival, mi-renaissance. Joseph, qui porte une chevelure et une barbe abondantes, est vêtu d’un petit manteau et d’uné tunique flottante. Marie, à côté de laquelle figure une suivante, maintient d’une main sa robe à queue : elle porte au cou un large collier et à la taille une chaîne aux mailles ouvragées. Tel est le deuxième plan; mais, au premier, se trouvaient plusieurs personnages dont les places ont été interverties depuis la description qui en fut faite en 1862 ^ . Voici quel était l’état dans lequel les trouva leur premier historien. D’abord une jeune femme agenouillée, la tête nue’etles cheveux flottants (la donatrice peut-être); elle a le front haut et bombé des vierges de Memling; elle est vue de côté et elle contemple une jeune musicienne qui, assise à terre « sur un carrelage mi-partie jaune et rouge avec un chiffre sommé d’une couronne ducale », effleure les cordes d’un luth. Penchée vers la musicienne, une autre jeune femme, avec un vêtement à grands plis et
I. Quelle était la véritable disposition.? Il est assez difficile de le savoir. Actuellement, les deux donateurs (.?) sont groupés dans le panneau de gauche et les deux musiciens dans le panneau de droite; l’interprétation demeure tout aussi difficile; toutes ces pièces sont mobiles et interchangeables.
une coiffe serrée, dépose un collier de perles. Derrière la donatrice est représenté un mendiant avec un chapeau de pèlerin, et qui semble, de sa main gauche brisée, indiquer la donatrice à la Vierge h Le tout est d’un réalisme pittoresque et gracieux, sans attitudes excessives, sans déformations pathétiques : nous sommes évidemment loin de l’école anversoise et de toute influence germanique.
Dans la baie de gauche est figurée une Crèche. Au fond, un toit de roseaux, percé de lucarnes, repose sur un balustre fuselé. Le bœuf et l’âne sont encore visibles : au centre, la Vierge seule sans l’enfant, qui peut-être était à terre sur de la paille en une pièce disparue; elle porte une coiffure compliquée. A côté d’elle Joseph, la tête inclinée, et près de lui deux bergers. Au premier plan, un homme à genoux (le donateur?) en manteau d’apparat, devant une adolescente assise et qui joue de la harpe. A droite et à gauche, beaucoup plus grands, deux personnages curieux, l’un un pèlerin, qui tient un chapeau à la main, et Tautre qui semble un mendiant. En somme, un ensemble qui paraît symétrique au premier. Des détails amusants et familiers : un souci évident du fini des costumes, une science non douteuse des plis et des étoffes. De la joliesse et de la grâce! Bien peu d’expression dans les physionomies.
Reste la partie centrale, la Glorification de la Vierge '^. En avant du groupe principal figurent deux vieillards avec des phylactères; à droite, David avec
1. Dans l’état actuel, la Vierge est dans la baie de gauche (Crèche), la musicienne, la femme au collier de perles et le mendiant dans la baie de droite.