DÉCORATION DE LA RENAISSANCE
EN NORMANDIE Par M. René Schneider.
C’est à Caen surtout que nous prendrons nos exemples. La ville des maîtres maçons Hector Sohier et Leprestre a fleuri ses monuments entre i5i5 et i55o d’une décoration très riche, qui contraste avec l’austérité de ses églises romanes. Cependant, certains caractères communs dans la technique de la sculpture saisissent parmi les multiples différences de motifs, de travail et de style. Comme aux fameux chapiteaux de l’abside de Notre-Dame de la Trinité, édifiée par la reine Mathilde et dédiée en 1066, le relief aux chapelles et au chevet de Saint-Pierre, au chevet de Notre- Dame de Froiderue, à certaines parois de l’hôtel d’Escoville, bien que délicatement modelé et arrondi, est très bas : il court à la surface de la pierre tendre comme une broderie légère. Aux chapiteaux de la Trinité, cigognes et dragons affrontés ressemblent de loin à des motifs de tapis orientaux; au chevet de Saint-Pierre, rinceaux et arabesques ressemblent à de
LES LIVRES A GRAVURES
la graphie à peine ombrée. C’est que là le modèle a été un tissu, comme semblent le confirmer les chroniques, et qu’ici le modèle a été le plus souvent un dessin ou une gravure. L’influence depuis la fin du xv« siècle des estampes ou des livres illustrés n’est plus à prouver après les travaux de Courajod, du duc de Rivoli et surtout d’Emile Mâle. Mais il n’est pas sans intérêt de remarquer que dans cette capitale normande, dotée d’une Université, renommée pour sa culture^ humaniste et volontiers italianisante, l’illustration française ou étrangère a pu servir de guide à la pensée et à la main de l’artiste.
Les décorateurs de Saint-Pierre ont fait des emprunts aux bordures des livres d’Heures avec un délicat sentiment d’opportunité. Sur les pilastres du rétable de la chapelle des morts, dans le déambulatoire, des tibias entrecroisés, des cercueils entr’ouverts, des fémurs, des outils de fossoyeurs, des vases funéraires composent des bandes très décoratives, où la fantaisie macabre, relevée de style, égale l’agrément des arabesques italiennes les plus profanes. Or, ce sont des réminiscences des encadrements de l’Office des Morts dans les livres d’Heures édités par Simon Vostre, Pigouchet, Thielmann Kerver et Geoffroy Tory*. Tout le cadre du rétable est un feuillet de livre transposé dans la pierre de Caen. C’est encore des Heures, très répandues dans la société riche caennaise à cette époque de prospérité, que viennent les singes, toujours très naturels, même dans le parti pris décoratif de l’ensemble. Comme dans les bordures des Heures de Coutances de 1498, imprimées à Paris par Thiel-
I. La remarque a déjà été faite par E. de Beaurepaire, Caen illustré, 1886, p. 174.
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mann Kerver pour Robinet Macé, libraire à Caen, ou dans celles des Heures de Simon Vostre à l’usage de Rouen en i5o8, il gambade dans les rinceaux au linteau de la porte d’une maison de la rue de Geôle et joue avec un dauphin : la combinaison des formes animales et des méandres est la même. Comme dans les Heures, il relève parfois d’une note grotesque les thèmes religieux, même les plus graves : à l’hôtel d’Escoville (i535-i54i), il fait des mines de chaque côté d’un très beau bas-relief de V Apocalypse.
Caen était une ville d’université déjà ancienne puisque celle-ci remontait au roi et conquérant anglais Henri VI (i43i). Lorsque François fit son entrée en i532, ce fut, dit l’annaliste De Bourgueville, « en la ville et Université de Caen ». Elle avait ses libraires et imprimeurs, les Robinet et Robert Macé, les P. Régnault, les Angier, Cavalier, Le Bas, dont Léopold Delisle a étudié les dynasties et les œuvres \ montrant ainsi quelle fut l’importance du livre dans la cité qui se donnait comme dévote à Pallas et avide de « source cabaline ». Rien d’étonnant que le livre se soit imposé à la renaissance plastique et que les marques des libraires aient attiré l’attention des artistes. A la clef de voûte d’une chapelle du collatéral nord de Saint-Pierre était sculpté un faucon piétinant un dauphin : c’était, transposée dans la pierre, la marque de l’imprimeur caennais Le Bas. Un médaillon du manoir des Gens d’Armes, de l’époque de François Rr, est encadré de joyaux carrés ou losangés, comme sertis dans la bordure : ils avaient déjà été gravés en encadrement autour de la marque de
1. Catalogue des livres imprimés ou publiés à Caen avant le milieu du XV 1“ siècle, 1904.
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l’imprimeur Pierre Régnault, libraire de l’Université (1492-1518), à laquelle précisément les riches maîtres du logis, Jean et Louis de Nollent, furent immatriculés. La dynastie des Macé avait pour marque la sirène tenant l’ancre^ ; aussi était-elle sculptée sur l’appui d’une fenêtre à une maison de cette rue Froide où longtemps logèrent des imprimeurs.
Les pierres taillées en joyaux, c’est du décor italien : c’est le diamant à facettes que les décorateurs virtuoses de la péninsule, à Bologne, à Ferrare, ont enchâssé en longues rangées sur les façades des palais. Même origine pour la sirène à l’ancre et le dauphin, qui viennent de Venise indirectement par nos livres imprimés ou directement par les gravures d’outremonts. Ce sont celles-ci en effet qui, en pièces ou en illustrations, ont le plus fourni à nos sculpteurs avides de nouveautés. Vérité de lieu commun sans doute, mais que certains motifs de nos monuments normands permettent de renouveler par quelques exemples précis. Le Songe de Polijile^ terminé par le moine dominicain Francesco Golonna, à Trévise, en 1467, publié à Venise par Aide Manuce en 1499 et traduit en France par Jean Martin en 1546, a exercé autant d’attrait sur les artistes par ses gravures sur bois que sur les imaginations par son texte. Ce dernier d’ailleurs entremêle au roman d’amour avec Polia, rêvé par Polifile, des descriptions de monuments et d’objets d’art où le moine théoricien d’architecture a fait passer avec une sorte de fougue lyrique son archéologie classico-romantique, très pittoresque en dépit des précisions géométriques et des mesures. Les gravures les réalisent avec un luxe de