Duc de Rivoli, Les missels imprimés à Venise de 1481 à
i5oo, p. XV.
EN NORMANDIE
courue, dans le Triomphe de César de Mantegna sur le dos des éléphants, et chez nous dans les bordures des livres d’Heures^ ; mais c’est le Songe qui paraît en avoir consacré la silhouette élégante, d’autant plus chère à nos architectes qu’elle s’accommodait à la forme traditionnelle, très aimée en Normandie, des pinacles flamboyants et de l’épi : bientôt les potiers du Pré d’Auge allaient la modeler dans la terre cuite vernissée pour les combles aux rampants rapides.
Mais c’est sur la décoration de l’architecture privée que l’influence du livre à gravures pouvait s’exercer le plus librement. Le choix de quelques motifs paraît même ici avoir quelque chose de si personnel dans l’intention qu’on ne saurait douter de l’initiative de certains bourgeois, ou du moins de leur collaboration avec le maître-maçon ou le sculpteur. Ce sont encore des rapprochements avec V Hypnerotomachia qui se présentent à l’hôtel construit entre i53i et i534 par Étienne Duval, sieur de Mondrainville, ambitieux enrichi par le commerce avec le Levant et l’Amérique, époux d’une Malherbe, et qui rétablit à Caen, en l’honneur de la Vierge, le concours poétique du Palinod. Est-ce de son temps (il est mort en iSyS) qu’a été gravée sur le soubassement de la tourelle qui fait ressaut au milieu de la façade l’inscription Cœlum non soliim ? Elle se trouve en tête de l’édition française du Songe par Beroalde en 1600 et comme épigraphe d’un sonetto italien, mais doit avoir été prise par Béroalde dans le manuscrit de Jacques Gohorry (i56i), dont il n’a fait qu’adapter la langue et le style au goût de son temps. La tourelle elle-même est couronnée, au-des-
I. Cf. les Heures à l’usage de Rouen de Simon Vostre (i5o8), fol. 71, 79.
i34 les livres a gravures
sus du dôme, d’un lanternon sur lequel se dressait une statuette d’adolescent nu appuyé sur un bouclier, aujourd’hui mutilée : c’est le motif des deux personnages nus et appuyés sur des boucliers, gravés dans le Songe sur des couvercles bombés de sarcophages^. Au casino de Duval, tout proche, des inscriptions en hébreu, grec et latin, recueillies par R. Bordeaux, rappellent l’usage fréquent des inscriptions trilingues dans le Songe.
Mais c’est l’hôtel d’Escoville qui permet les rapprochements les plus précis. Bien qu’il soit antérieur aussi à la première traduction française, puisqu’il a été élevé de i535 à iSqi, elles ne sont pas douteuses. Palustre, toujours si^perspicace, les avait déjà relevées. Ce qu’on sait des goûts de Nicolas Le Valois, seigneur d’Escoville, confirme après coup le témoignage des sculptures qui restent. Ce bourgeois commerçant cultivait la philosophie hermétique, et, tout en composant un livre, « Hebdomas, hebdomadum, cabalistarum, magorum, brahmanorum... mysteria continens faisait construire dans son manoir à la campagne une chapelle (f où tous les hiéroglyphes de l’œuvre » étaient représentés, à la ville une maison « où les hiéroglyphes... font foy de sa science ». Il devait fatalement être entraîné vers le livre de celui que Rabelais, en i534, rapprochait des « saiges d’Egypte » pour la science « hiéroglyphique »^, que Benoît de Court traite de multiscius, et que « les chymistes, dit La Monnoye, nation fanatique », croyaient