‹ Mélanges offerts à M. Henry LemonnierChapitre 62 sur 220 · DE LA GRAVURE ITALIENNE · texte numérisé non relu

DE LA GRAVURE ITALIENNE

Raphaël avait peinte à la villa papale delà Magliana, bâtie, disait-on, à l’endroit même où sainte Cécile avait été martyrisée. La gravure de Marc-Antoine nous donne, dans sa partie droite, un épisode tragique : le bourreau présente à la sainte plongée dans la cuve bouillante les têtes coupées de son mari Valérien et de son beau-frère Tiburce. Comme les Actes de sainte Foy ne contenaient rien de pareil, le verrier de Conches, négligeant cette partie de la gravure, n’en a reproduit que l’autre moitié.

Une analyse minutieuse de cette Vie de sainte Foy trahirait, je crois, d’autres emprunts.

Si des vitraux du chœur nous passons aux Vitraux de la nef, l’un d’eux nous retiendra par son air italien. Il représente la Cène et porte la date de iSqô. Cette Cène ne ressemble en rien à celles que peignaient nos derniers artistes gothiques : on n’y voit pas le Christ, le calice et l’hostie à la main, instituant le sacrement de l’eucharistie. Le moment choisi est différent; c’est l’instant qui suit les paroles prononcées par Jésus : « L’un devons me trahira. » Ces terribles paroles déchaînent un orage, mais qui ne détruit pas l’harmonie des lignes. Devant le vitrail de Conches, on pense d’abord à Léonard de Vinci, qui lui aussi avait choisi ce moment et donné le premier de ce beau problème une solution parfaite. Mais, à l’analyse, on reconnaît que le peintre verrier avait sous les yeux une œuvre qui n’était pas celle de Léonard, mais qui était toute pleine de son esprit. Il s’inspirait d’une estampe de Marc-Antoine gravée d’après un dessin de Raphaël. Il a d’ailleurs librement imité cette estampe; faute de place, il a serré les apôtres les uns contre les autres et modifié l’attitude de ceux

qui sont aux extrémités de la table; mais la partie centrale est pareille dans la gravure et dans le vitrail. Le Christ a cet admirable geste de découragement qu’a inventé Léonard et que Raphaël seul a su comprendre : les bras sont ouverts et les mains reposent sur la table. Le maître a parlé et maintenant il n’a plus rien à dire. Mais ce qui prouve que le verrier de Couches s’inspirait de Raphaël et non de Léonard, c’est que son Christ ne penche pas la tête, n’abaisse pas les paupières, il reste droit, le regard fixe, tout entier à sa pensée. Tel est bien le Christ qu’a gravé Marc-Antoine. Et ce qui achève la ressemblance, c’est qu’il n’y a ni dans l’estampe, ni dans le vitrail ce grand espace vide, cette espèce de pause et de silence que Léonard a ménagé entre le Christ et les apôtres qui sont à ses côtés. Dans le vitrail et dans l’estampe, saint Jean est à la gauche du Christ au lieu d’être à sa droite, et il fait le même geste de loyauté en mettant les mains sur sa poitrine. De pareilles ressemblances ne sauraient être l’œuvre du hasard.

Le vitrail de Couches est donc une imitation libre de l’original italien. Nos peintres verriers, en effet, prenaient quelquefois avec l’œuvre de Raphaël des libertés qui nous choquent aujourd’hui. Mais il faut songer que cette œuvre n’avait pas encore le caractère presque sacré que le temps lui a conféré. Les tableaux du maître n’apparaissaient pas encore comme autant d’archétypes du beau. Vers 1648, un peintre verrier de Chalon-sur-Saône, chargé de décorer la chapelle de l’Hôpital d’une série de vitraux, pensait avoir le droit de reproduire à sa manière le tableau de la

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