‹ Mélanges offerts à M. Henry LemonnierChapitre 73 sur 220 · Eugène Veron, UEsthétique, p. 253-254. Paris, Reinwald · texte numérisé non relu

Eugène Veron, UEsthétique, p. 253-254. Paris, Reinwald

Jean Goujon.

Perspective monumentale selon Vitruve.

Architecture de Marc Vitruve Pollion (1547).

i68 LIVRES d’architecture

ration de leurs œuvres si belles! Bien des erreurs n’eussent, dans la suite, pas été commises. Et puis, quel libéralisme dans cet enseignement de Jean Goujon, comme il présente avec goût les divers systèmes, expose le pour et le contre, laisse entendre que les décorations monumentales sont régies par des lois souples, applicables selon les dimensions des parties et des exigences perspectives. Toutes choses très ignorées maintenant, d’où tant de maigreur ici, de lourde richesse là. Sans cause.

Mais, à côté de ce Vitruve dont l’enseignement s’épure par tâtonnement, de fra Giocondo à Jean Goujon, viennent prendre place d’autres traités. C’est d’abord Serlio, Italien, mais Français par ses travaux à la cour de France, qui publie, livre par livre, à partir de iSJy, un cours d’architecture dont les dessins, d’une rare beauté, accompagnent un texte clair et précis. Il ne songe pas qu’aux palais. Dans la préface de l’édition donnée en français par Van Aelst en iSqS, il annonce un sixième livre où « dirons de tous les habitations, qui auiourdhuy se peulent vser, commenceant de la plus vile maisonnette, et de degré en degré, prenant fin au plus aornez palais de Princes, tant par citez que par villaiges » ^

Parallèlement, Androuet du Cerceau, en iSSq, Philibert de l’Orme, en i56i, Jean Bullant, en iSfiq, donnent des traités d’architecture. Celui-ci, qui a préparé son ouvrage « selon la capacité de son petit

I. Reigles generales de l’architecture^ sur les cinq maniérés d’edijices, ascavoir, Thuscane, Doricq^ lonicq, Corinthe et Côposite^ aiiec les exemples d’antiquite:{, selon la doctrine de Vitruue. — ////• livre d’architecture de Sébastien Serlio, translaté et imprimé à Anvers par Pierre Van Aelst, i545, in-fol.

DU XVie SIÈCLE.

entendement », durant les loisirs que lui laissait la construction du château d’Écouen, se limite aux « cinq manières de colonnes »^

Androuet du Cerceau et Philibert de l’Orme, eux, s’attaquent à tous les problèmes, mènent de front la construction et la décoration. Et ceci, sans morgue, avec des phrases d’une modestie charmante. Philibert de l’Orme parle quelque part de la nécessité d’orner les frises de fleurs et d’animaux, et propose notammeot un lion dont il donne le dessin. Ce lion n’est guère plus mauvais ou ridicule que les lions peints ou sculptés jusqu’à Barye. Cependant, Philibert de rOrme sent vivement sa faiblesse, il s’excuse : « Il faut doncques bien apprendre à portraire toutes sortes d’animaux et choses qui donnent plaisir et contentement à la veüe'des seigneurs et spectateurs; ainsi que vous le voyez aux édifices antiques, esquels on appliquait des lyons pour servir en certains lieux de gargouille et en autres d’autres usages et pratique. Qui est la cause que j’ay cy après proposé un lyon, non point si bien faict que je voudrois, et ce néantmoins tel que le jeune apprentif y trouvera quelque rudiment et commencement de mieux faire à l’advenir. »

Mais ce n’est là qu’un intermède pittoresque. Si l’on feuilletait avec soin ces ouvrages de Philibert de l’Orme et de Jacques Androuet du Cerceau, que de choses hardies ou logiques on y trouverait! Veut-on deux exemples? Prenez l’édition de 1 567-1 568 de

I. L’ouvrage se termine ainsi : Fin des cinq manières de colonnes à l’exemple de l’antique et selon la doctrine et reigle de Vitruve, fc^icte par Jean Bullant à Ecouen. — De jour en jour en apprenant mourant.

Cette pensée, on s’en souvient, a été reprise par?A. de Montaiglon, pour son ex-libris.

LIVRES d’architecture.

Philibert de l’Orme. Aux chapitres xxi à xxiii, vous trouverez « la façon d’une grande salle comme une basilique, ou lieu Royal, accompagnée de pavillons aux quatre coins et galleries, comme si cestoient Portiques. Et se peut faire à petits frais, vu la grandeur de l’œuvre ». Ceci lu, reportez-vous à la gravure (p. 304 v°)h Ce bâtiment, vous le connaissez, c’est la Galerie des machines, du moins son ordonnance générale, ses points de force et la hardiesse de son vaisseau. Seulement, Philibert de l’Orme s’arrêta^ à 40 toises de long sur z5 de large. La construction de F. Dutert et Contamin avait plus de cinq fois ces dimensions (420 mètres sur i5o de large), mais Fr. Dutert et Contamin avaient à leur disposition l’acier et le ciment armé, alors que Philibert de l’Orme ne disposait que de pierre, de moellons et de bois, mais charpenté comme il savait faire

1. L’édition que nous suivons est celle de i567-i568 : Le premier tome de Varchitecture de Philibert de VOrme, conseiller et aumosnier ordinaire du Roy, abbé de S. Serge Angiers, Paris, Federic Morel, in-foL

Cette édition comprend les Nouvelles inventions pour bien bastir et à petit^ frai:(, Paris, Federic Morel, i56i, in-fol., qui en forment les livres X et XI, et Le premier tome de Varchitecture, Paris, Federic Morel, iSôy, in-fol., qui en forme les livres I à IX.

L’édition complète de iSôy-iSôS a été redonnée en 1576 : Paris, Hierosme de Marnef et Guillaume Cavillat, in-fol. ; en 1626 : Paris, Regnauld Chaudière, in-fol.; en 1648 : Rouen, David Ferrand, in-fol. Les deux livres des Nouvelles inventions et les neuf livres de VAixhitecture avaient été réimprimés séparément en 1576 ; par Hierosme de Marnef et diiillaume Cavillat.

2. Philibert de l’Orme avait la curiosité des vastes constructions et eût été à l’aise avec nos halles et nos casernes. Il avait également étudié pour Saint-Germain une grande galerie destinée à relier le château à « la Maison du Théâtre et baignerie ... qui eût esté une œuvre fort rare et incogneüe à peu de

ai

Un prototype de la Galerie des machines. Architecturey livre X (i56y).

LIVRES d’architecture.

Dans le second tome de son Architecture^ il s’était promis de traiter la question de la distribution du logis. Ce second tome n’ayant pas paru, nous ne pouvons connaître ses idées sur ce point. Elles eussent été intéressantes, d’autant plus qu’il avait réalisé pour lui-même, rue de la Cerisaie, un logis de dimensions moyennes dont il a donné la silhouette, mais n’a point fait connaître les facilités de distribution.

En revanche, nous trouvons dans le premier volume de V Architecture de Du Cerceau, planche V\ la description, le plan et l’élévation d’un hôtel particulier de i3 toises en façade sur 9 toises en profondeur. Le rez-de-chaussée a, pour l’époque, l’originalité de

personnes »; et pour les religieuses de Montmartre un vaste dortoir circulaire entouré de cellules qui aurait été construit « des restes des bois de la salle de triomphe qui avoit esté faicte dedans le parc des Tournelles à Paris ». — Ne peut-on pas voir là l’embryon du système rayonnant adopté par nos rationalistes pour les maisons de détention modernes.^

I. En dehors des Plus excellents bâtiments de France et de ses suites d’ornements, Androuet du Cerceau a publié :

Livre d’architecture contenant les plans et dessaings de cinquante bastimens tous differens : pour instruire ceux qui désirent bastir^ soient de petit, moyen ou grand estât, Paris, Benoist Prévost, 1559, in-foL, 16 p. et 5o planches.

Cet ouvrage a paru la même année sous un titre latin et sous un titre français. Les planches conservent la légende en latin dans les deux éditions.

Réédité en 1611. Paris, Jean Berjon, in-fol., 16 ff. et 69 planches. Le texte est augmenté d’une Breve déclaration de la maniéré et forme de toiser la maçonnerie.

Second livre d’architecture contenant plusieurs et diverses ordonnances de cheminées, lucarnes, portes, fonteines, puis et pavillons, pour enrichir tant le dedans que le dehors de tous édifices, Paris, And. Wechel, i56i, in-fol.

Livre d’architecture auquel sont contenues diverses ordonnances de plants et élévations de basiiments pour seigneurs, gentilshommes et austres qui voudront bastir aux champs; mesme en aucuns d’iceux sont desseigne:^ les basse-courts, avec leurs commodite:{ particulières, aussi les jardinages et vergiers. Paris, I. Androuet Du Cerceau, i582, in-fol.

FACIES ANTERIOR.

j Androuet du Cerceau.

II Habitation a distribution double en profondeur.

Architecture^ planche V (i559).

174 LIVRES d’architecture du XVie SIECLE, grouper l’ensemble des pièces au moyen d’une distribution double en profondeur. Le plan prévoit un vestibule, une grande salle, quatre chambres, dont deux grandes avec garde-robes. Trois pièces sont pourvues de cheminées; deux privés (w.-c.) sont placés à proximité de chacune des chambres principales. Grâce au vestibule et à la distribution double, les diverses parties sont commodément desservies et indépendantes les unes des autres. Réduisez proportionnellement les dimensions des pièces, ménagez une cuisine et une office dans l’une des parties, répétez le plan sur plusieurs étages, vous aurez une maison à loyer dont les dispositions ne pourront soulever aucune critique, ou, si vous respectez entièrement le plan de Du Cerceau, qui prévoit au sous-sol, comprenant cuisine, garde-manger, serrevaisselle, cave, etc., un pavillon d’habitation fort bien distribué.

La distribution en double profondeur, dont on attribue tout l’honneur à Blondel, n’est donc par sortie spontanément de son cerveau. Il a simplement préconisé et appliqué avec un rare sentiment des nécessités architecturales et du besoin des individus une solution enfouie depuis deux cents ans dans un volume de Du Cerceau. Son mérite n’en est en rien diminué, certes, mais n’est-il pas bon de rappeler que ses admirables devanciers, en créant les lois de leur art, eurent en même temps la curiosité de maints problèmes. Leurs successeurs les ont depuis vaillamment solutionnés, mais avec des moyens d’exécution autrement formidables que ceux dont disposaient les constructeurs du XVI® siècle, qui ont, cependant, si magnifiquement enrichi notre patrimoine monumental.

Page 1