LA MUSIQUE DES ITALIENS
d’après les
REMARQUES TRIENNALES'
DE JEAN-BAPTISTE DUVAL
Par M. André Pirro.
Il faut plaindre les historiens de la musique : le plus souvent, ils parlent d’œuvres qu’ils n’ont jamais entendues, en effet, qu’ils n’entendront jamais, et que nul homme de leur temps ne saurait leur faire entendre. Ils n’en possèdent que les signes, dans les partitions qu’ils ont recomposées, et ils n’en connaissent que les formes. Toujours, ils ignoreront comment elles sonnèrent : le concert ne revit que dans leur imagination. Aussi doivent-ils recueillir, avec soin, les témoignages de ceux qui, jadis, ont écouté pour eux. Même imparfaites, ces observations valent mieux que nos conjectures les plus habiles. Il suffit qu’elles aient quelque précision. Or, les « remarques » de Jean-Baptiste Duval, avocat, antiquaire
I. Les remarques triennales de Jean-Baptiste du Val, aduocat en Parlement de Paris et secrétaire de la royne, pendant l’ambassade de Messire Jean Bochard, s'~ de Champigny,..-. ambassadeur à Venise. Bibliothèque nationale, ms. fr. 13977.
REMARQUES TRIENNALES
et orientaliste, sont rédigées avec beaucoup de clarté. L’enthousiasme de l’admiration ne le trouble pas. Il a écouté pour nous la musique des Vénitiens, dans un temps où Giovanni Gabrieli et quelques autres maîtres la faisaient resplendir, mais il n’en est pas ébloui; au fond, il doit préférer de beaucoup la musique française, dont la simplicité lui démontre, à l’instant, qu’elle est belle. Pour lui, la richesse des compositeurs de Venise est étrange et confuse. Ils aiment trop à mélanger les instruments et les voix : dans cette harmonie bigarrée, Duval ne distingue pas bien la symétrie des lignes, et cela le prive de tout son plaisir, qui est un plaisir de raison. Il s’efforce, pourtant, de saisir quelque chose, dans le brouillard coloré où son jugement se perd. Il voudrait bien comprendre, il a besoin d’analyser, il ne se résigne pas à laisser inactive sa passion de calculer. Incapable de mesurer les proportions de ces accords disparates, il essaie du moins de satisfaire, par quelque moyen, à son amour de l’arithmétique; et il compte les chanteurs, il tâche de voir en combien de chœurs ils sont distribués, et il dénombre l’orchestre. Il aurait mieux joui de ce qui lui était offert, que sa relation nous serait moins utile : il ne nous parlerait que de luimême, en nous disant ce qu’il a ressenti, tandis que ses descriptions froides ont la même valeur qu’un document d’archives. Ainsi, quand les compositeurs nous indiquent seulement, sans rien déterminer, qu’ils ont écrit pour les voix et les instruments \
Duval nous apprend quels étaient ces instruments.
I. Par exemple, les Concerti di Andrea e di Giovanni Gabrieli,... per voci e strumenti musicali (1587), ou les Sacrae Symphoniae de Giovanni Gabrieli, destinées tant vocibus quarn instrumentis (1597), etc.
DE JEAN-BAPTISTE DUVAL
Ne serait-ce que pour cela, ses remarques nous seraient précieuses; mais il note encore beaucoup de particularités que personne n’aurait songé à mentionner, et nous tirons profit de son ignorance même et de ses préjugés.
Jean-Baptiste Duval aime la musique, et même la musique des artistes populaires. Volontiers, il va par la ville; il prête l’oreille au discours des charlatans qui (( tirent grand argument de la vertu de leurs électuaires » ‘ ; il regarde le cortège d’Amorevoli, « dit l’Indian », qui, accompagné de quatorze ou quinze hommes d’épée, proclame l’efficacité de ses remèdes; il se mêle à la foule, où se coudoient les Turcs et les moines, les nobles et les derniers du peuple^. Il fréquente le marché de la place Saint-Marc, où les Arméniens vendent de la toile de coton, du musc et des calottes de poil de chameau, et il observe que l’un de ces Arméniens contrefait le chant du rossignol si habilement que les gens de la ville le prient d’enseigner à chanter aux rossignols qu’ils gardent chez eux^. Il ne manque pas d’écouter les musiciens qui chantent « à l’improviste », sous les balcons, en s’accompagnant de guitares ou de luths ^ ; il a bien soin de signaler toutes les aubades auxquelles il assiste^,