VIE DE FRANÇOIS PERRIER, PEINTRE
François Perrier étoit fils d’un orfèvre de Saint-Jean-de- L’ Aulne, petite ville du duché de Bourgogne; ce qui lui fit donner pendant longtems le surnom de Bourguignon. J’aime mieux suivre vos Registres sur le lieu de sa naissance que de croire M. de Piles qui le fait originaire de Franche-Comté et que d’ajouter foi à quelques autres mémoires conservés parmi vos papiers qui le disent natif de Mâcon 2. Quoy qu’il en soit, il quitta sa famille dans une très grande jeunesse pour aller à Lyon, où il reçut les premiers principes de la peinture et du dessein. Le désir de réussir, l’envie de s’élever, cette noble ambition qu’on doit désirer dans les jeunes gens par toutes sortes de raisons, mais principalement parce qu’elle les rend appliqués et les détourne des dangers auxquels leur peu d’expérience les expose si facilement, tous ces bons sentimens réunis lui inspirèrent le désir d’aller à Rome. La
1. Cabinet des Estampes, Notes sur les peintres et sculpteurs^ 10 vol. manuscrits. Y® 14. On sait qu’une partie seulement de ces notes a passé dans l’édition de VAbecedario due à A. de Montaiglon et Ph. de Chennevières.
2. Saint-Jean-de-Losne est un chef-lieu de canton de l’arrondissement de Beaune. Ainsi que de Piles, Félibien et Guérin faisaient naître Perrier à Salins, en Franche-Comté, Guillet de Saint-Georges et d’Argenville le faisaient naître à Mâcon. Caylus oublie d’ajouter que, d’après les registres de l’Académie, Perrier serait né en iSgo.
prévoyance n’est pas ordinairement compagne de l’âge qu’il avoit alors; il n’avoit point du tout calculé l’argent qu’il lui falloit pour un aussi grand voyage, ou, s’il l’avoit compté, il ne l’avoit pas proportionné à tous les besoins d’un voyageur quelque modéré qu’il soit. En un mot, il fut bientôt sans ressource, apparemment trop éloigné de Lyon pour y revenir. De tous ceux qui se trouvoient sur le même chemin et qui pouvoient avoir le même voyage pour objet, on ne se doutera jamais que ce fut un aveugle dont il fit la rencontre et qui servit à le tirer de peine; cette vérité est assurément une des grandes preuves de la Providence. Perrier ne laissa point échapper cette occasion, toute médiocre qu’elle pouvoit être, et il prit le parti de conduire cet aveugle que la dévotion plustost que la curiosité pouvoit déterminer à se rendre à Rome. C’est dommage que Perrier n’ait pas écrit ses avantures ou que ceux à qui il les a contées n’en ayent fait aucun usage. Un jeune homme plein de feu et capable de résolution, enfin né pour être peintre, nous auroit fourni des Mémoires amusans et peut être plus comiques que ceux de Lazarille de Tormes.
Ce n’est pas le tout de se trouver à Rome, il faut sçavoir ce qu’on y deviendra; une grande fatigue, un très mauvais équipage, des talens médiocres, une grande jeunesse, qu’on soupçonne toujours d’une mauvaise conduite, ne présentent pas beaucoup de ressources à un étranger. Perrier auroit donc été dans le plus grand des embarras, il ne lui auroit jamais été possible de quitter le gouvernement de son aveugle s’il n’avoit trouvé un maître peintre, de ceux qui tiennent boutique, qui le reçut chez lui. Cet accueil n’est pas commun, surtout en Italie. Il est à présumer que le marchand y rencontroit son avantage. Au reste, ce bon homme, capable de tirer ainsi un jeune homme de la cruelle situation où il se trouvoit, méritoit de vivre plus longtems; il mourut, et Perrier se donna à celui de la même profession qui fit l’emplette de la boutique et des effets du maître que la mort venoit de lui enlever. Ce nouveau marchand, frappé de l’application et de l’ardeur pour le travail que Perrier témoignoit, empruntoit les tableaux des meilleurs maîtres pour lui donner à
copier; il est vrai qu’il vendoit les copies assez avantageusement; mais le procédé étoit si bon et d’un homme qui aimoit tant à servir les Arts qu’il en faut rejetter nécesairement la plus grande partie sur la sagesse, la bonne volonté et les talens naissans du jeune peintre. Il sçavoit par la douceur de son caractère captiver des hommes de cette espèce, qui pour l’ordinaire ne pensent qu’à leur intérêt et qui sont bien éloignés d’aimer et de considérer l’art dont ils vivent.
Perrier ne fut pas longtems sans dessiner avec une grande facilité et d’assez bon goût, ainsi plusieurs jeunes gens qui se trouvoient à Rome pour étudier le prioient de retoucher leurs desseins; il y en avoit même souvent qui lui achetoient ceux qu’il avoit faits et les envoyoient ensuite à leurs parens pour leur donner une idée avantageuse du fruit qu’ils retiroient de leur voyage et mériter de plus grands secours pour leur dépense. Pauvres parens, voilà comme on vous traite!
Elnfin, Perrier ne fut pas longtemps sans acquérir une facilité égale dans le pinceau; alors, il fut plus en état de profiter des soins du marchand et même de s’acquitter en quelque sorte envers lui; car, dans la vérité, ce marchand l’avoit pour ainsi dire achetté avec la boutique. Cet autre bon homme l’aimoit sans doute beaucoup, ce qui confirme l’idée avantageuse de sa conduite et de la bonté de son caractère, et son maître fit pour lui tout ce que le meilleur des pères auroit pu faire en sa faveur. Il lui procura la connoissance de Lanfranc ; Perrier sentit le mérite de ce grand artiste, il.fut touché de sa manière et fit ses efforts pour le suivre; il eut d’autant plus de facilité à y parvenir qu’il devint bientôt l’élève favori de son nouveau maître, qui le fit beaucoup travailler.
Après avoir été quelque tems à une si bonne école, il fut employé pour lui-même et fit plusieurs ouvrages à Tivoli dans le palais du cardinal d’Est^ ce fut sans inter-
I. On sait que la célèbre villa avait été construite en 154g sur les dessins de Pietro Ligorio pour le cardinal Hippolyte d’Este. Après la mort de son neveu, Louis, évêque de Ferrare, en i586. Tivoli avait cessé d’appartenir à la famille d’Este et avait fait retour au Saint-Siège.
rompre les études qu’il faisoit sans cesse d’après les plus beaux morceaux de l’antiquité.
Ce n’est jamais en vain qu’un jeune homme s’est appliqué; des exemples sans nombre prouvent que les fruits de son étude ne sont jamais perdus. Le mérite et le talent de Perrier se répandirent en France. Les gens considérables et les curieux firent venir plusieurs de ses tableaux.
On distingua, dans le nombre de ceux* qui furent alors envoyés à Paris, un Crucifiment placé sur le maître-autel de l’église Sainte-Geneviève-des-Ardens et que l’on vient
de transporter à ^ en démolissant ce temple pour
faire place au bâtiment des Enfans-Trouvés.
Enfin, en i63o, il se rendit aux sollicitations qu’il recevoit continuellement de France et particulièrement aux instances des bienfaiteurs de la Chartreuse de Lyon, où il s’arrêta; il ne m’a pas été possible de sçavoir précisément en quelle année. Il commença par y faire huit tableaux dont on trouvera les sujets à la fin de cette vie. Les autres ouvrages qu’il a exécutés pour ce mesme couvent sont à fresque et font l’ornement du petit cloître. Il est vrai qu’il fut associé avec d’autres peintres pour ce travail et chacun d’eux, choisissant alternativement un des traits de l’histoire de saint Bruno, l’assemblage de tous ces tableaux produisit, avec toute la diligence désirée par les moines, l’histoire complette de leur fondateur. On trouvera dans le catalogue les sujets des tableaux qui furent exécutés par Perrier.
Après avoir fait quelques autres ouvrages à Lyon, il vint à Paris, où son premier soin fut de se rendre auprès de Vouet, dont la réputation étoit alors dans toute sa force et dans tout son brillant. Ce grand peintre étoit chargé d’orner de ses ouvrages plusieurs appartemens de la superbe maison de Chilly appartenante à M. le maréchal d’Effiat. Il y travailloit lorsque Perrier le vint trouver, il consentit à peindre la chapelle sur les desseins de ce maître habile, et il s’en acquita si bien que ce morceau est regardé comme le mieux peint de tout le château.