‹ Mélanges offerts à M. Henry LemonnierChapitre 91 sur 220 · Procès-verbaux de l’Académie..., 4 septembre · texte numérisé non relu

Procès-verbaux de l’Académie..., 4 septembre

LES DERNIERS JOURS DE NICOLAS POUSSIN. 2o5

emmena pour en former l’établissement ^ » Errard, il est vrai, ne partit pour Rome qu’en 1666, et l’indication donnée par Lépicié permettrait encore de discuter, si nous ne savions que Lépicié, écrivant au XVIII® siècle, a pu commettre une légère erreur de date, tandis qu’un mémoire, paraissant bien parvenir de la famille des Corneille, dit expressément : « Jean- Baptiste Corneille alla à Rome à pied en i665, avec MM. Monier et Baudet, par un froid humide. Il n’avait guère que seize ans^. » Cette fois, la question est définitivement tranchée, puisque ce renseignement concorde exactement avec les indications des Comptes des Bâtiments du roi; et ainsi le Meunier, auteur de la Conquête de la Toison d’or^ bénéficiaire, ainsi que Corneille et Baudet, des libéralités de Louis XIV, s’identifie avec le Pierre Monier, compagnon de voyage de ces deux artistes et auteur du tableau récompensé au concours de 1664^.

1. Mémoires inédits sur la vie et les œuvres des membres de V Académie...^ t. II, p. 8.

2. Mémoires inédits...^ t. I, p. 385. En réalité, Jean-Baptiste Corneille, né, comme l’a démontré Jal, le 2 décembre 1649, n’avait guère que quinze ans lorsqu’il entreprit ce long et dur voyage avec des compagnons âgés l’un. Baudet, de trente ans environ, l’autre, Monier, de vingt-quatre ans.

3. Dans la Table des Procès-verbaux de V Académie, Pierre Monier, qu’on a eu le tort de ne pas identifier avec Meunier, se trouve en revanche confondu avec le sculpteur Michel Monnier qui obtint en 1672 la pension du roi (cf. Procès-verbaux..., 29 octobre 1672, et Guiflfrey et Barthélemy, Liste des pensionnaires de V Académie de France à Rome, p. 12). Le danger de toutes ces tables, c’est que, ne pouvant être faites par des savants connaissant exactement tous les hommes dont le nom doit être cité, il y a toujours place pour des confusions de ce genre. Si consciencieuse que soit la Table des Procès-verbaux de l'Académie, elle n’a pu échapper à cet écueil, et c’est à tort que beaucoup de personnes pensent qu’une table, même bien faite, dispense de l’étude approfondie d’un ouvrage.

2o6 les derniers jours de NICOLAS POUSSIN.

Ceci, à vrai dire, semble nous éloigner singulièrement de Nicolas Poussin; mais les occupations de Pierre Monier, une fois arrivé à Rome, nous y ramèneront vite. Le jeune artiste et ses compagnons ne durent pas faire leur entrée dans la ville tant désirée avant le printemps de i665. Peut-être attendirent-ils quelque temps le viatique royal, qui ne fut pourtant délivré qu’en mai, et ne se décidèrent-ils à partir à pied qu’en désespérant de le recevoir de si tôt. D’un autre côté, le « froid humdde » dont parle le biographe des Corneille indique que le voyage eut lieu en hiver et non après encaissement de la somme promise. Il y a donc toute probabilité pour que les premiers pensionnaires de l’Académie de France à Rome soient parvenus dans le courant du mois d’avril i665 au but de leur voyage, dessinant peut-être quelques portraits dans les villes qu’ils traversaient pour subvenir à leurs dépenses, à la façon des « peintres provinciaux à demi nomades, comme il y en avait beaucoup » ’ à cette époque. La route d’Italie était bien connue des artistes; lorsqu’ils revenaient de Rome, les meilleures familles les retenaient pour exécuter des tableaux; nul doute que, lorsque de jeunes étudiants s’y rendaient, ils n’eussent l’occasion de gagner quelque argent en portraiturant à bon compte les petites gens. Qui sait si, en 1624, ce n’est pas de la sorte que Poussin lui-même avait fait le voyage?

Toujours est-il que si nous sommes mal renseignés sur les occupations de Baudet et de Jean-Baptiste Corneille pendant les premiers mois de leur séjour à Rome, nous avons la certitude que Pierre Monier se présenta presque immédiatement chez Poussin avec

I. Henry Lemonnier, Uart français au temps de Richelieu et de Ma\arin^ p. 296.

LES DERNIERS JOURS DE NICOLAS POUSSIN. 20y

une lettre de son maître Sébastien Bourdon et que Poussin encouragea, surveilla, dirigea, presque déjà mourant, les travaux du jeune pensionnaire. Nous en avons pour garant Mariette, qui, le 6 mai 1752, devant M. de Vandières, directeur et ordonnateur général des Bâtiments, prenant séance pour la première fois à l’Académie, lut « une dissertation de M. Bourdon sur la lumière, avec l’historique d’une courte conférence sur la manière de dessiner l’antique avec facilité et précision ».

Le travail de Mariette nous a été conservé par Watelet, qui, dans son Dictionnah'e des arts de peinture^ sculpture et gravure^ l’a imprimé tout entier à l’article Conférence^ sans doute comme un modèle du genre L Or, nous y lisons ce qui suit : « Il (Bourdon) eut encore recours à lui (Poussin) lorsque, non content des mesures des plus belles statues antiques qu’il avait prises lui-même étant à Rome, il chargea Monier, son disciple, qui allait dans cette ville, d’y mesurer de nouveau ces statues. Il lui avait enseigné la méthode qu’il devait mettre en pratique et dont il était sûr pour en avoir déjà fait lui-même l’épreuve. Il ne voulut pourtant pas que son élève entreprît rien

I. Procès-verbaux de V Académie.. .,%6 mai 1752. — M. Henry Jouin, dans son recueil des Conférences de VAcadémie royale de peinture., p. 122 et suiv., a publié séparément la conférence sur la Lumière et l’historique sur la Manière de dessiner Vantique. Mais il a cru à tort que, « avant d’insérer cet écrit dans son dictionnaire, Watelet en avait donné lecture à l’Académie ». En réalité, tout ce qui n’est pas de Bourdon dans le texte est, non pas de Watelet, mais de Mariette qui, déjà le 2 octobre 1751, avait lu à l’Académie la Vie de cet artiste et offert un recueil de toutes les estampes gravées par lui. L’érudition de Mariette, ses recherches particulières sur Bourdon, les informations qu’en sa qualité de petit-neveu de Jean-Baptiste Corneille il pouvait avoir recueillies sur le séjour et les travaux de Pierre Monier à Rome donnent quelque importance à l’attribution exacte du travail publié par Watelet.

2o8 les derniers jours de NICOLAS POUSSIN.

que de concert avec le Poussin, et il eut la satisfaction d’apprendre que l’habile artiste dont il recherchait l’avis avait fort goûté la justesse et la simplicité de sa méthode, que l’entreprise n’avait pas été moins de son goût et que, tout usé qu’il était par le travail et par les années, l’amour de l’art lui avait fait retrouver de nouvelles forces; et ce fut en effet avec les propres instruments et presque sous les yeux et la direction du bon-homme que l’opération se fit. J’ai voulu laisser subsister l’expression de Bourdon dans toute sa simplicité ^ »

Tous ceux qui se sont attachés à l’étude de Poussin connaissent ce passage ; mais il ne me semble pas qu’on ait jamais pris garde à l’époque précise oû le maître avait ainsi retrouvé de nouvelles forces pour encourager les études de ses jeunes compatriotes. Paralytique, accablé de rhumes perpétuels, en proie aux plus tristes préoccupations, veuf depuis quelques mois. Poussin, pendant le printemps et l’été de i665, guidait Monier, et sans doute aussi ses compagnons de voyage, dans l’étude de l’antique. Il ne les accompagnait pas dans leurs déplacements, semble-t-il; mais il exerçait sur leurs travaux une telle surveil-

I. Watelet, Dictionnaûre..., p. 419. Il est bien- évident que Mariette avait, en écrivant cet « historique », le texte de Bourdon sous les yeux. Or, nous savons par les Mémoires inédits... (t. I, p. loi) que cet artiste parla « en 1670 sur l’étude des antiques et présenta à l’École royale les proportions prises et mesurées à Rome par M. Monier sur les originaux de quatre figures antiques, selon la prière que M. Bourdon lui en avait faite ». Les procès-verbaux de l’Académie nous apprennent en outre que la conférence eut lieu le 5 juillet. C’est donc un témoignage absolument authentique que nous transmet Mariette. Nous savons d’ailleurs que lorsque des hommes comme Mariette et Hulst retouchaient les conférences des artistes du XVII® siècle, ils rajeunissaient le texte, apportaient parfois des détails nouveaux puisés aux documents officiels, mais n’altéraient pas les faits.

Page 1