SUR LE
ET LA
CULTURE DES ARBRES ET DES PLANTES Par M. Jules Guiffrey.
Vainement chercherait-on dans les nombreuses histoires de Fart qui se publient chaque jour un chapitre, un modeste chapitre, sur la décoration des jardins. N’est-ce pas là une fâcheuse lacune? Elle s’explique, sans se justifier, par l’indifférence trop longtemps témoignée aux hommes de science et de goût qui consacraient leurs recherches au dessin des parterres, à la combinaison des fleurs et des arbustes. Voici qu’une protestation semble aujourd’hui s’élever contre cette injustice. Depuis quelques années, on glorifie les grands prêtres du jardinage et leur maître à tous l’illustre Le Nostre. On vante leurs talents, on étudie leurs travaux, on recherche les moindres détails de leur histoire; en un mot,^ils sont à la mode. Dans cet engouement général d’un public prompt à s’enthousiasmer par snobisme. Le Nostre est placé au premier rang, et c’est justice. Il personnifie en quelque sorte l’épanouissement de l’art de la campagne à sa plus glorieuse période. Mais, si belle, si
TRAITÉS DU XVII® SIECLE
grande que soit sa figure, elle ne doit pas éclipser complètement ceux qui l’ont précédé ou aidé dans sa noble tâche. C’est pour contribuer à cette œuvre de réparation que nous allons passer très rapidement en revue les noms et les travaux des maîtres du jardinage qui furent, au xvii® siècle, les précurseurs ou les contemporains du dessinateur attitré de Versailles.
Si l’on examine attentivement, dans les estampes du temps, la représentation des châteaux construits de 1600 à i65o et des parterres qui les encadrent, deux particularités bien remarquables sautent aux yeux : l’identité absolue du dessin de ces différents parterres, d’une part; de l’autre, la merveilleuse harmonie de ces contours géométriques avec l’architecture pompeuse et symétrique des édifices du xvii® siècle. Les ordonnateurs des jardins de ce temps-là, le plus illustre tout au moins, avaient poussé assez loin leurs études d’architecture. Le Nostre ne joignait-il pas en effet à son titre de dessinateur des jardins royaux celui de contrôleur des Bâtiments du Roi. S’il ne devint pas membre effectif de l’Académie d’architecture, souvent cette Compagnie fit appel à sa grande expérience ; enfin, il avait étudié la peinture dans l’atelier de Simon Vouet, à côté de Charles Le Brun. A ces connaissances multiples, il dut certainement la supériorité sans rivale dont il fit preuve dans le tracé des jardins, aux Tuileries comme à Versailles, à Vaux comme à Dampierre. Ses émules ou collaborateurs n’avaient probablement pas poussé aussi loin leur instruction première; toutefois, plusieurs d’entre eux avaient dû faire un sérieux apprentissage du dessin. Leurs œuvres le prouvent assez. C’est ce que nous allons démontrer.
TRAITÉS DU XVIie SIECLE
Commençons par le premier en date de ces habiles maîtres jardiniers du xvii^ siècle dont le souvenir a été sauvé par leurs œuvres.
Jacques Boyceau, sieur de la Barauderie, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi et intendant de ses jardins, consacra les dernières années de sa carrière à la rédaction d’un Traité du jardinage selon les raisons de la nature et de l’art^ dans lequel de nombreuses planches donnaient la reproduction des parterres dessinés par le sieur Boyceau pour diverses maisons royales. Ce traité parut seulement après la mort de l’auteur, en i638, comme nous l’apprend la préface signée de Jacques de Menours, le successeur de Boyceau dans son office.
Investi de la charge d’intendant des jardins royaux par Henri IV, le sieur de la Barauderie avait conservé cette fonction ‘sous Louis XIII et la garda jusqu’à son dernier jour. Un de ses principaux ouvrages était le tracé du grand et du petit parterre de la reine-mère au palais du Luxembourg. Divers dessins de broderie pour les jardins de Versailles, pour le parterre des grottes de Saint-Germain-en- Laye, pour les côtés de la fontaine de Mercure au même château ont également pris place dans le Traité de jardinage. Voici déjà une preuve que ces parterres de broderie dont on fait parfois remonter l’origine au début du règne de Louis XIV étaient connus bien avant lui et furent déjà employés autour du petit château de Versailles sous Louis XIIL Le Nostre n’a fait qu’imiter et développer les ornements de Boyceau. Les mêmes motifs de décoration sont communs à l’un et à l’autre. Ils consistent presque toujours en festons réguliers, arabesques,
SUR LE DESSIN DES JARDINS. 22y
rinceaux d’un goût très sobre. Que de dessins charmants le livre de Boyceau pourrait fournir aux dames enquête de broderies originales! Est-il certain qu’on ne l’ait pas déjà employé à cet usage et que les images du Traité de jardinage n’aient pas été reproduites dans ces cahiers donnant des modèles d’ouvrages féminins, si répandus aujourd’hui?
La disposition de ces parterres primitifs se réduit presque à un modèle unique : un bassin entouré de quatre plates-bandes formant un carré parfait ou un rectangle allongé. C’est exactement l’arrangement qu’on voit encore à Versailles au parterre de broderie ou de buis comme au parterre de fleurs, dit aussi parterre du Nord. Parfois, des initiales ou des attributs rappellent le nom du propriétaire. Le grand parterre du jardin de la reine-mère au Luxembourg est enrichi de grandes M couronnées. Sauf ces particularités d’ailleurs rares, les planches du recueil montrant les six « frises du jardin des Tuileries dessous la terrasse des meuriers blancs » ne diffèrent pas sensiblement des alentours du château de Versailles, c’est-à-dire'd’un parterre carré avec frises et guillochis. Il faut le reconnaître cependant : malgré leur communauté d’inspiration, ces compositions ne laissent pas de faire preuve d’une certaine richesse d’imagination. En les examinant de près, on s’aperçoit de quelques différences notables qui ne paraissaient pas à première vue.
L’auteur ne pouvait s’abstenir de consigner par écrit le fruit de ses méditations et de son expérience. Les planches sont accompagnées d’un texte divisé en trois livres, le premier traitant de la terre, le deuxième des arbres, le troisième des jardins, parterres, rivières.
TRAITÉS DU XVII® SIECLE
fontaines, grottes, volières, espaliers, jardin de plaisir, jardin utile. Les titres des treize chapitres du livre premier donneront une idée de l’étendue des matières successivement passées en revue. En voici la liste : I® du printemps et des éléments; 2° de la terre en général; 3° des terres en particulier et de leurs différences; 4° de l’eau en général et en particulier; 5® du soleil en général; 6° de l’augmentation de la force du soleil; 7° de l’air et des vents; 8° de la mer; 9® de la lune ; io° des liens ; 1 1° des quatre saisons de l’année ; 12° de la situation du jardin; i3°des qualités requises au jardin. En somme, l’auteur aborde successivement toutes les questions se rattachant à l’objet de son ouvrage.
De l’examen des dessins de Boyceau il semble bien résulter que ce parti pris d’entourer le voisinage immédiat de l’habitation de parterres de fleurs basses, sans arbres de haute futaie, et de reporter les ombrages à une certaine distance, n’est pas une innovation propre à Le Nostre. L’illustre dessinateur de Versailles ne mériterait donc pas la critique, qui lui fut souvent adressée de son temps, de ne point laisser assez de couvert autour des habitations. Cette règle imposée à tous les architectes de jardins du xvii® siècle ne peut-elle se justifier par la logique et le bon sens? Dans nos pays septentrionaux, on recherche surtout le soleil, sauf pendant les fortes chaleurs de l’été, c’est-à-dire seulement durant quelques semaines de la saison chaude. D’autre part, les hautes futaies trop rapprochées des bâtiments donnent aux appartements une ombre un peu triste. L’aspect du château de Versailles ne gagne-t-il pas à ce superbe isolement sur un plateau élevé, et avec la splendide perspective qui se prolonge jusqu’à l’horizon.
Si le sieur de La Barauderie fut un des premiers à rédiger les formules du jardin français, son exemple ne tarda pas à trouver de nombreux imitateurs. Dans un espace de moins d’une dizaine d’années, de i65i à i658, parurent plusieurs ouvrages techniques sttf la culture des fleurs et le dessin des parterres. Leur succès fut considérable, car ils eurent en très peu d’années de nombreuses éditions. Des traductions en anglais, en italien, en allemand, répandirent leur réputation.
Comme les auteurs de ces traités techniques déclarent presque tous que leurs conseils sont dictés par de longues observations, par une expérience remontant à une cinquantaine d’années, il faut en conclure que le début du xvii® siècle donna le signal d’une étude approfondie des questions concernant la culture des fleurs, des arbres fruitiers et des plantes potagères. Les plantes utiles et les plantes d’ornement furent l’objet d’un travail méthodique dont les résultats sont consignés dans une série d’ouvrages portant les noms de Nicolas de Bonnefons [Le jai^dinier français^ Paris, i65i, in-12), de Claude Mollet [Le théâtre des plants et jardinages^ Paris, i652, in-4®), de l’abbé Legendre, curé d’Hénouville près Rouen [La manière de cultiver les arbres fruitiers^ Paris, i652, petit in-8°). Ce livre paraît avoir obtenu une vogue extraordinaire; on en publie huit éditions nouvelles de i653 à 1684; on le traduit en allemand en 1703. Parfois, on réimprime à la suite du traité de l’abbé Legendre celui de Triquet intitulé Instruction pour les arbres fruitiers^ qui parut en i653 et eut six autres éditions de i653 à 1676. Ce n’est que longtemps après que Jean-Michel Le Bouteux, neveu d’André Le Nostre, publia ses
TRAITÉS DU XVII® SIECLE
Plans et nouveaux dessins de jardinages dédiés au marquis de Louvois, datant à peu près de la même époque que le plus célèbre des ouvrages sur les jardins, le livre de La Quintinie consacré à une Instruction pour les jardins fruitiers et potagers avec un traité des orangers (Paris, 1690, 2 vol. in-40). N’est-il pas singulier que le plus illustre de ces praticiens éminents, qu’André Le Nostre n’ait pas laissé, lui aussi, un exposé de ses doctrines et de ses idées sur la distribution des jardins? Certes, il était aussi capable qu’aucun de ses émules de dicter des lois à ses contemporains et à ses successeurs. Le loisir lui manqua-t-il pour rédiger ses idées par écrit, ou, peutêtre, crut-il superflu d’ajouter un volume de plus à tous les traités qu’il vit successivement paraître au temps de sa jeunesse et dont il fit certainement son profit.
Il y eut parmi les obscurs contemporains du grand créateur de Versailles des hommes d’un incontestable talent, fort experts dans leur profession et dont les ouvrages contribuèrent dans une large mesure à la célébrité et à l’expansion du goût français. A chacun de ces praticiens habiles était attribué l’entretien d’un des jardins royaux, et, comme le fils succédait presque toujours au père dans ces fonctions officielles, nous voyons des dynasties entières attachées à un château, à un domaine pendant plusieurs générations.
La famille Le Nostre offre l’exemple le plus fameux de cet heureux résultat de l’hérédité des fonctions. Le père d’André, Jean Le Nostre, était, avant son fils, chargé de l’entretien du jardin des Tuileries. Quant à l’auteur de la famille, Pierre Le Nostre, père de Jean, il travaillait au jardin parisien dès i572.
De i6i8 à i636, Jean Le Nostre figure sur les états de la maison royale, comme spécialement chargé de l’entretien des parterres des Tuileries; il transmet à son fils André, le 26 janvier 1637, la charge qu’il avait remplie jusque-là, avec la seule réserve de survivance à son profit si son fils venait à décéder avant lui.
C’est ainsi que des familles d’artisans modestes sortent peu à peu du milieu qui les a vues naître et s’élèvent graduellement, par étapes successives, aux plus hautes charges. A son titre de contrôleur général des Bâtiments Le Nostre joint celui de dessinateur des plants et jardins de Sa Majesté, et c’est ce dernier titre de dessinateur qu’il transmettra quelques années avant sa mort, le 28 avril 1692, à ses neveux Jean- Michel Le Bouteux et Claude Desgots, devenus ses héritiers les plus proches par suite du décès de ses enfants.
Bien moins connue que la famille illustrée par André Le Nostre, la dynastie de jardiniers ayant porté le nom de Mollet tient une place importante cependant parmi les fonctionnaires employés à l’embellissement des jardins royaux pendant un siècle et demi.
L’auteur de la famille, Jacques Mollet, est occupé en 1608 aux deux parterres neufs du jardin du Roi, à Fontainebleau; il reçoit 900 livres de gages. Son fils Claude est désigné sur les états de dépenses comme premier jardinier de Sa Majesté. Il a 600 livres pour donner les dessins des jardins et i,5oo livres pour l’entretien du jardin neuf entre le fossé et le palais des Tuileries. Son fils, nommé aussi Claude, lui est associé de bonne heure, c’est-à-dire bien avant i65oh Celui-ci conserve l’entretien du jardin neuf