‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 106 sur 276 · PASCAL ET SALOMON DE TULTIE · texte numérisé non relu

PASCAL ET SALOMON DE TULTIE

côté d'Epictète et de Montaigne? » Pour résoudre l'énigme, Havet proposa deux explications, en ces termes :

On serait tenté de croire que Salomon de Tultie n'est qu'un pseudonyme, un ami de Pascal, par exemple, qui lui avait soumis quelque recueil de pensées, où Pascal avait remarqué celle qu'il cite. Ou qui sait si ce n'est pas lui-même que Pascal désigne ainsi?

La première de ces hypothèses, Havet, connaisseur excellent de Pascal, n'a dû, j'imagine, la former qu'à contre-cœur. Qui donc, hormis l'auteur des pensées sur les trois concupiscences, ou sur Vopinione regina del mondo, ou sur l'imagination, « cette faculté qui semble nous avoir été donnée pour nous induire à une erreur nécessaire », qui donc, au xvne siècle, ou d'ailleurs à une époque quelconque, aurait su concevoir la « pensée de l'autre côté » ? Havet l'a bien senti (d'où sa seconde hypothèse) : 1' « ami » de Pascal, par lui supposé, devait être Pascal lui-même.

Cependant, si l'on se reporte de sa première édition des Pensées, parue en 1852, à la seconde, parue en 1875, on n'y retrouve plus tel quel le commentaire que je viens de transcrire. Havet (article VII, 17) en a supprimé une phrase, et, chose surprenante, c'est précisément la dernière : « Ou qui sait si ce n'est pas lui-même que Pascal désigne par le nom de Salomon de Tultie? » Il faut donc que cette conjecture se soit heurtée dans son esprit à quelque forte difficulté. Laquelle? Il ne s'en est pas expliqué.

Or, à cette date de 1875, au jour où il renonçait ainsi à reconnaître Pascal sous le masque de Salomon de Tultie, il y avait plus de vingt ans déjà qu'à son insu un autre commentateur, Frédéric Chavannes, avait démontré le bien fondé de cette identification. Dans un article de la Revue de théologie et de philosophie chrétiennes, paru en avril 1854, Frédéric Chavannes, « mis sur la voie par la note d'Ernest Havet », avait reconnu dans Salomon de Tultie l'anagramme de Louis de Montalte, pseudonyme de l'auteur des Provinciales l. Comme on l'a remarqué depuis, les mêmes quinze lettres composent aussi le nom d'Ainos Dettonville, qui est le pseudonyme dont Pascal s'est servi en 1659 pour ses derniers travaux mathématiques, à l'occasion du concours de la roulette. Louis de Montalte, Salomon de Tultie, Amos Dettonville ne sont donc qu'un seul et même personnage, Biaise Pascal 2.

1. On lit dans l'édition Molinier, t. II (1879), p. 351 : « La même explication est encore proposée dans un article, signé Léon Besnard, publié dans le Courrier d'Alençon, n08 des 22 et 25 juillet 1871 ». Je n'ai pas lu cet article.

2. M. Ernest Jovy {Pascal inédit, t. I, 1906, p. 472, note) a mis en lumière un texte, daté de 1659, d'où il résulte que les jésuites, qui avaient percé à jour le pseudonyme Louis de Montalte, s'ingéniaient à l'interpréter. Mais leur interprétation est des moins satisfaisantes, et le problème subsiste de savoir pourquoi ces quinze lettres ont été une fois choisies par Pascal, puis employées à former deux autres pseudonymes.

Dès qu'il connut, après tant d'années de retard, la jolie trouvaille de Frédéric Chavannes, Havet s'empressa, comme il convenait, de l'enregistrer. Il l'enregistra sans la commenter. Ainsi ont fait les autres éditeurs des Pensées, Molinier en 1879, J. F. Astié en 1882, M. Gustave Michaut en 1896, le chanoine Didiot la même année, l'abbé Margival en 1897, M. Léon Brunschvicg en 1897 et en 1904, M. A. Gazier en 1907, etc. Ils s'en tiennent d'ordinaire à une note d'une ou deux lignes, qui dit en substance : « On sait que Salomon de Tultie est l'anagramme de Louis de Montalte, pseudonyme de Pascal ' », — et la question en est là, ou plutôt, il semble qu'il n'y ait plus de question.

Pourtant, la résoudre, c'était en susciter une autre, plus singulière encore et plus mystérieuse. Comment Pascal peut-il faire de ce pseudonyme l'usage qu'il en fait? Dès qu'on se pose cette question, on sent qu'Ernest Havet a dû se la poser aussi et en mesurer la difficulté : il avait reconnu, lui le premier, Pascal sous son travestissement, mais ne pouvait en croire ses yeux, et c'est pourquoi nous l'avons vu tout à l'heure hésiter devant l'idée, qui pourtant était sienne, de l'identification, puis y renoncer, puis ne l'accepter finalement que sous la contrainte d'un brutal fait d'évidence. C'est que cette identification met Pascal en une étrange posture. Qu'il compare, en effet, qui il voudra à Épictète et à Montaigne, rien de plus simple; mais qu'il leur compare, qu'il leur égale Biaise Pascal, rien de plus surprenant. Il dirait : « La manière d'écrire d'Épictète et de Montaigne, qui n'est autre que la mienne, est le plus d'usage, qui s'insinue le mieux... » Il dirait : « On ne manquera jamais de citer, éternellement on citera ma pensée que... » Comment s'expliquer qu'il ait pu dicter à sa sœur ou lui donnera recopier une réflexion aussi risiblement vaniteuse, supposé que sa sœur ait su qui était Salomon de Tultie? Et, si elle l'ignorait, s'imagine-t-on Pascal se fabriquant un pseudonyme inintelligible à tous, sauf à lui-même, à seule fin de se pavaner sous un déguisement? Il y a des malheureux — c'est une forme de vésanie classée et décrite par les aliénistes — qui s'enferment sous triple serrure pour s'affubler d'oripeaux splendides, décorations et panaches, et pour parader, à l'insu de tous, devant leur miroir. Ce serait précisément la maladie de Pascal.

1. Seul, à ma connaissance, l'abbé Margival a commenté le fait. On lit dans son édition cette note : « Salomon de Tultie, anagramme de Louis de Montalte (a b Alto Monte, le Puy-de-Dôme), nom sous lequel parurent les Provinciales. Pascal peut, sans grande vanité, faire remarquer que ce genre d'écrire n'a rien de commun avec la méthode scolastique ».

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