PASCAL ET SALOMON DE TULTIK
Comment sortir de l'impasse, puisqu'aussi bien il est de toute certitude que la « pensée de l'autre côté » est de lui? Par la supposition très simple que seule elle serait de lui. C'est lui qui parle au recto du feuillet, à la page 443. Au verso, à la page 444, rien n'indique que ce soit encore lui, et il se peut même qu'il n'ait jamais connu le nom supposé sous lequel un autre parle de lui. Au verso, qui prend la parole? L'un quelconque des amis qui après sa mort ont pris soin de ses papiers : peut-être Mme Périer elle-même. Un petit indice invite à supposer que c'est elle : elle a tracé au haut de la page une croix, mais au verso seulement, avant d'écrire la réflexion sur Salomon de Tultie, comme si, à l'instant où elle passait d'un travail servile de copiste à un travail plus personnel, elle s'était recueillie pour invoquer l'assistance divine. Que d'ailleurs cette réflexion soit de Mme Périer ou de l'un de ses amis, en tous cas elle n'émane pas de Pascal : c'est une glose, écrite peut-être pour servir dans les entretiens des Filleau de la Chaise, des Roannez et des Nicole. Elle a dû être composée entre le 19 août 1662, date de la mort de Pascal, et le 27 décembre 1666, date où Florin Périer obtint un privilège pour imprimer un livre intitulée : « les Pensées de M. Pascal ». Entre ces deux dates, cet essai de commentaire nous fait entrevoir une période où ses amis préparèrent l'édition des Pensées, mais en grand secret, et avec le dessein de les publier sous un pseudonvme.
J'avais formé cette hypothèse un jour que je lisais les Pensées dans l'édition qui m'est entre toutes familière et chère, la petite édition Brunschvicg. Il m'apparut qu'il y avait un moyen sûr d'en éprouver sur l'instant la justesse ou la fausseté. Il n'y avait qu'à demander à la Table des Concordances de l'édition Brunschvicg comment l'édition princeps des Pensées, l'édition de 1670, dite de Port-Royal, se comporte à l'égard du fragment où Salomon de Tultie est nommé. Si, en effet, ce fragment était une glose, comm^ le voulait mon hypothèse, cette hypothèse impliquait que les éditeurs de 1670 l'avaient connue comme telle ; et puisque Mme Périer a surveillé la publication des papiers de son frère de si près qu'il eût été impossible à l'imprimeur de changer « même la panse d'un a », elle n'aurait pas introduit ou laissé introduire dans l'édition le fragment, apocryphe selon ladite hypothèse, de la page 444. Hélas! contre mon attente, la Table des Concordances de l'édition Brunschvicg indique que les pages 443 et 444 se retrouvent l'une et l'autre dans l'édition de 1670, au titre
XXXI, n° 24. Même indication dans la Table des Concordances de l'édition Michaut (nos 770 et 770 bis), dans la Table des Concordances de l'édition des Grands Ecrivains (p. ccxcviii), etc. Mon hypothèse, à peine formée, s'écroulait donc.
Mais y renoncer, c'était nécessairement se représenter Pascal atteint de folie vaniteuse. Je ne sus pas m'y résigner. Pour sauver mon hypothèse ruineuse, j'osai en former une autre encore, celle-ci très invraisemblable : à savoir que les auteurs des Tables de Concordances avaient dû, à cet endroit, commettre tous une même erreur. Je pris donc le chemin d'une bibliothèque publique pour y regarder de mes yeux un exemplaire de l'édition de 1670. J'ouvris cet exemplaire à l'endroit indiqué par les Tables de Concordances, c'està-dire au titre XXXI, [n° 24], pages 335 et 336. J'y lus ceci :
Lorsque dans les choses de la nature, dont la connoissance ne nous est pas nécessaire, il y en a dont on ne sçait pas la vérité, il n'est peut-être pas mauvais qu'il y ait une erreur commune qui fixe l'esprit des hommes : comme par exemple la Lune à qui on attribue les changemens de tems, le progrès des maladies, etc., car c'est une des principales maladies de l'homme que d'avoir une curiosité inquiète pour les choses qu'il ne peut sçavoir; et je ne sçay si ce ne luy est point un moindre mal d'estre dans l'erreur pour les choses de cette nature, que d'estre dans cette curiosité inutile.
Nostre imagination nous grossit si fort le temps présent à force d'y faire des réflexions continuelles et amoindrit tellement l'éternité, faute d'y faire réflexion, que nous faisons de l'éternité un néant, etdu néant une éternité
De Salomon de Tultie nulles nouvelles. Mes deux hypothèses étaient par là confirmées, toutes deux à la fois. Nulles nouvelles de Salomon de Tultie au xvne siècle, au xvme, au xixe, dans aucune édition des Pensées. C'est Faugère qui, le premier, en 1844, a fait un sort aux quelques lignes où ce nom apparaît, et a commis l'erreur de les attribuer à Pascal.
Il semble résulter de ce qui précède qu'il faudra rejeter des éditions futures des Pensées ce fragment apocryphe, ou du moins le reléguer aux notes ou aux appendices. Il n'en reste pas moins vénérable : il représente à nos yeux la plus ancienne glose connue d'une pensée de Pascal.
Joseph Bédier.
De l'Académie Française Professeur au Collège de France.