IN A.DMIRÀTEUB DE THÉOPHILE
Paris, 15821; mais cette petite indication, si brève soit-elle, a son prix.
Ce sonnet du Tombeau d'Othon Turnèbe, en admettant que Nicolas Bezançon l'ait composé dans son adolescence, reporterait sa naissance aux environs de 1562 ou 1563. Il aurait donc eu près de soixante ans en 1622. La Satyre du Temps serait-elle l'œuvre d'un sexagénaire? Si oui, elle est de Nicolas Bezançon. Dans la négative, nous allions à chercher un autre Besançon sans tenir compte du prénom de Nicolas que ne donne pas L'Espadon Satyrique.
Allons-nous trouver, dans La Satyre du Temps, une série d'indices nous permettant d'être fixé sur l'âge de celui qui l'a écrite? Cherchons-les.
La Satyre du Temps est dédiée à Théophile de Viau, au chef des libertins qui avait été chassé de France par ordre du roi, en 1619, pour avoir fait, suivant le Mercure François, « des vers indignes d'un chrestien, tant en croyance qu'en saletez 2 ». C'est à cet ex-banni dont Des Barreaux venait de publier les Œuvres, et à qui Louis XIII avait pardonné à son retour d'Angleterre en l'autorisant à prendre du service dans l'armée royale, que s'adresse Besançon :
La réputation que ta veine féconde Sur l'aisle de tes vers a porté par le monde, Le bruit de ton humeur qui plaist au plus censeur, Ta conversation qui n'est rien que douceur, Ta façon de parler, ta franchise et l'emphase Que ton style divin fait paroistre en sa phrase, Ton esprit qui de tout parle indifféremment, Esprit accompagné du plus beau jugement Et du sens le plus net dont jamais la nature, Prodigue à t'enrichir, orna sa créature. Esprit hermaphrodite, esprit qui se fait voir Dans ses doctes escrits, vray démon de sçavoir. Cette discrétion qui fait que l'on t'estime De la faveur des grands possesseur légitime, Et mille autres vertus dont un décret fatal Força pour toy le Ciel de t'estre libéral, Enfin, m'ont obligé de t'adresssr ces lignes, Encor que de tes yeux je les cognoisse indignes Et qu'il soit malséant à moy, petit rimeur, De te représenter en ces vers mon humeur....
1. Othonis Turnebi in suprema curia, parisiensi advocali Tumulus Luleliae Apud Mamerlum Patissonium. Typographum Regium, in officitia Rob. Stephani, M.D.LXXXII (1582). In-12 de 28 feuillets chiffrés (Bibl. Nat., Ye 8>
2. Pour la vie et le procès de Théophile de Viau, consulter : Le Libertinage devant le Parlement de Paris. Le Procès du Poète Théophile de Viau (1623-1626). Taris, 2 vol. in-8°.
Lan son. — Mélanges. 13
L'enthousiasme à l'égard de Théophile, marqué par ce début, ne paraît guère de mise sous la plume d'un contemporain de Ronsard et de Desportes. Au contraire, il s'expliquerait naturellement si nous nous trouvions en présence d'un homme jeune, sinon mêlé à la Cour, tout au moins fréquentant les Candale, les Montmorency, les Clermont-Lodève, etc., en un mot tous les jeunes seigneurs dont Théophile était le poète préféré. Généralement les anciens n'aiment guère les nouveaux et Nicolas Besanzon, célébrant Théophile, ferait une exception à la règle.
Besançon, avant de passer à la critique des écrivains de son temps, veut bien nous exposer ses principes littéraires :
J'ay pris l'occasion et le temps de t'escrire
Contre ces rimailleurs pour nous donner à rire,
Et bien que je te sois un autheur incognu
Te faire voir ma veine et mon esprit à nu,
Te monstrer qu'en mon cœur je n'ay point de réserve
Et que je suis, sans plus, mon caprice et ma verve,
Parle à ma fantaisie et tasche seulement
Que le sens de mes vers soit pris facilement,
Que mes conceptions de chacun soient reçeues
Comme je les cognois facilement conçeues,
Et sans rien emprunter de grec ni de latin,
D'hébrieu ny d'espagnol et moins de florentin,
Sans desrober d'autruy figure ny méthodr.
Suivant mon sens commun, je travaille à ma mode.
Je ne blasme personne et laisse en t'imitant
Chacun libre à parler du sujet qu'il entend,
Non que je sois si fol, surpris de l'apparence,
Que je ne sache bien discerner l'ignorance;
Mais comme je voudrois n'estre jamais repris,
Ainsi ne crois-je rien digne de mon mespris....
Chose curieuse : ce Besançon s'exprime exactement comme Théophile de Viau dans son Elégie à une Dame ' :
J'approuve que chacun escrive à sa façon
et au chapitre premier de La Première Journée [Fragments d'une histoire comique) '2:
1. Œuvres de Théophile, 1621, p. 12. Cette élégie avait paru pour la première fois sous le titre : Satyre Troisiesme, dans le Second Livre des Délices de la Poésie Françoise, 1620 ; cette dernière anthologie avait été brusquement retirée de la circulation parce qu'elle contenait des vers de Théophile (voir Les Recueils collectifs de Poésies Libres et Satyriques publiées depuis 1000 jusqu'à la mort de Théophile de Viau (1626), p. 73.
2. Œuvres du sieur Théophile. Seconde partie. A Paris, chez Jacques Quesnel, rue Saint- Jacques, aux Colombes, près Saint-Benoist, M. DC. XXIII (1623). Avec privilège du Roy, in-8°, p. 18. Le titre : Fragments d'une Histoire comique^ n'a paru que dans l'édition Scudéry de 1632.
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« Il faut que le discours soit ferme, que le sens y soit naturel et facile, le je exprès, et signifiant, les afféteries ne sont que mollesse et qu'artifice, qui ne se trouve jamais sans elFort et sans confusion. Ces larcins, qu'on appelle imitation des Autheurs anciens, se doivent dire des ornements qui ne sont point à nostre mode. Il faut escrire à la moderne, Demosthène et Virgile n'ont point escript en nostre temps, et nous ne sçaurions escrire en leur siècle; leurs livres quand ils les firent, estoient nouveaux, et nous en faisons tous les jours de vieux »
Le langage de Besançon est bien celui d'un disciple envers un maître... qui, en 1622, atteignait à peine trente-deux ans, et non le langage d'un homme d'âge avancé qui aurait commencé à rimer sous Henri III.
La liste des poètes commentés dans La Satyre du Temps nous apportera-t-elle quelques données sur ses auteurs préférés?
Procédons d'abord par élimination. Quels sont, parmi les versificateurs les plus célèbres, ceux qui y sont omis?
Pas un mot (sauf pour Du Bartas) sur les poètes de la fin du xvie siècle et, en dehors de Ronsard, sur les membres de la Pléiade : Joachim Du Bellay, Remy Belleau, Jean-Antoine de Baïf, Estienne Jodelle, etc., non plus que sur Amadis Jamyn. Nicolas Besanzon, cependant, après avoir terminé ses humanités, avait lu leurs productions si on en juge par son ode « pindarique » à Gilles Durant de La Bergerie. Certes, le Besançon de La Satyre du Temps ne devait pas s'occuper d'eux, ils sortaient du cadre de son sujet ; mais, évidemment, il pouvait leur accorder un souvenir. Il n'a pu les passer volontairement sous silence parce que leurs œuvres n'étaient plus réimprimées depuis nombre d'années, alors que celles de Ronsard et de Du Bartas conservaient toujours des fidèles. La dernière édition de Du Bellay datait de 1597 ; celle de Belleau, de 1604 ; celle de Baïf (si on en excepte Les Mimes), de 1573; celle de Jodelle, de 1583 ; celle de Jamyn de 1582. Ronsard et Du Bartas avaient eu, au contraire, de 1605 à 1622, de nombreuses réimpressions. Pour le grand Chantre vendômois nous rappelons, entre autres éditions, la magnifique publication in-folio de 1609, et pour Du Bartas les éditions parisiennes des Œuvres de 1603, 1611, 1614, sans compter les éditions rouennaises de 1608, 1610, 1616, lyonnaises de 1606, 1607, 1608, etc. Là encore, nous apercevons dans ce dédain à l'égard de La Pléiade, une présomption que le Besançon de La Satyre du Temps était plus jeune que Théophile !
Les jugements que ce même Besançon porte sur ses contemporains, de 1605 à 1622, aideront-ils à confirmer ou à infirmer cette présomption de « jeunesse » que nous lui prêtons? Tout en ayant l'air d'attribuer ses critiques aux adversaires qu'il attaque justement, notre satirique les fait siennes en quelque sorte, et on reconnaîtra qu'elles paraissent assez fondées.
Malherbe.
Ils disent que Malherbe emperle trop son style, Supplément coustumier d'une muse infertile Et qu'ayant travaillé deux mois pour un sonnet, Il en demeure quatre à le remettre au net ; Que ses vers ne sont pleins que de paroles vaines Et de la vanité qui bout dedans ses veines 5 Qu'il est plat pour le sens et la conception Et pour le faire court, pauvre d'invention.
Une telle « exécution » n'était pas pour déplaire au chef de l'Ecole opposée à Malherbe1, à Théophile, qui retrouvait, sous cette foi nie, les vers suivants de V Elégie à une Dame :
J'en cognois qui ne font des* vers qu'à la moderne, Qui cherchent à midi/ Phœbus à la lanterne, Grattent tant le François qu'ils le déchirent tout, Blasmant tout ce qui n'est facile qu'à leur goust ; Sont un mois à cognoistre, en tastant la parole, Lors que V accent est rude, ou que la rime est mole ; Veulent persuader que ce quils font est beau Et que leur renommée est franche du tombeau ; Sans autre fondement sinon que tout leur aage S'est laissé consommer en un petit ouvrage, Que leurs vers dureront au monde précieux, Pour ce qu'en les faisant ils sont devenus vieux : De mesme l'Araignée, en filant son ordure, Use toute sa vie et ne faict rien qui dure.
1. Voici les vers de Théophile sur Malherbe, de V Élégie à une Dame :
Imite qui voudra les merveilles d'autruy, Malherbe a très bien faict, mais il a faict pour luy ; Mille petits volleurs V escorchent tout en vie. Quant à moy, ces larcins ne me font point d'envie ; J'approuve que chascun escrive à sa façon : J'ayme sa renommée, et non pas sa leçon Ces esprits mendiants, d'une veine infertile, Prennent à tous propos ou sa rime ou son style, Et de tant d'ornemens qu'on trouve en luy si beaux Joignent l'or et la soye à de vilains lambeaux Pour paroistre aujourd'huy d'aussi mauvaise grâce Que parut autresfois la corneille d'Horace
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Lingendes (Jean de).
Ils blasment, degoustés, Ylris de Lingendes, Disant qu'il estoit bon pour faire des légendes Et que trop familier, vulgaire et complaisant, Pour se rendre plus doux, il parle en paysant
Le charmant poème de Lingendes : Les changements de la Bergère Iris avait obtenu un grand succès. La première édition est de 1605 ; il avait été réimprimé en 1614 (Paris et Rouen) et en 1618 (Rouen, Lyon, Tournan).
Saint- Amant1.
Disent que Saint-Amant ressemble le tonnerre Tantost voisin du Ciel et tantost de la terre....
Saint-Amant n'avait encore rien publié. A Paris, on ne le connaissait que pour quelques pièces qui circulaient en manuscrit : La Solitude, au président de Bernières ; le poème LÎArion (voisin du Ciel) au duc de Montmorency ; des pièces bachiques (voisines de la terre) : La Chambre du Desbauché et La Débauche; ces deux dernières parodiées devaient être à tort, en 1624, attribuées à Théophile par des témoins à charge lors de son procès.
Hardy (Alexandre).
Que les vers de Hardy n'ont point d'égalité ; Que le nombre luy plaist plus que la qualité, Qu'il est capricieux en diable
La production de Hardy a été considérable ; mais îe style de ce dramaturge est, comme le dit M. Ed. Tricotel, trivial et incorrect au delà de toute expression. En 1622, le théâtre de Hardy n'était pas imprimé, il ne le sera qu'en 1623 et 1624.
UEstoile (Claude de).
et que L'Estoile
Prend un peu trop de vent qui enfle trop sa voile ; Qu'il se hasarde trop, et que mauvais nocher, Il ne cognoist en mer ny coste ny rocher
Claude de L'Estoile, sieur du Saussay, fils de Pierre de L'Estoile, l'auteur des Mémoires- Journaux, n'avait, comme Saint-Amant, de réputation que par des vers manuscrits ; ses premières poésies seront
1. La Satyre du Temps porte Saint-Amour ; quoiqu'il y ait eu un collecteur de chansons de ce nom, il n'est pas douteux qu'il soit ici question de Saint- Amant, nous sommes en présence d'une faute d'impression.
réunies quatre ans plus tard, en 1626, dans le Recueil des plus beaux vers de ce temps, de MM. Malherbe, Racan, Maynard.... Paris, Toussainct du Bray.
Ronsard.
Que Ronsard est pédant et que tous les autheurs Qui furent de son temps n'estoient qu'imitateurs, Qu'ils ont tous desrobe d'Homère et de Virgile, Et n'ont pas seulement espargné l'Evangile....
C'est exactement ce qu'avait dit Théophile, avec plus d'équité, dans son chapitre premier de La Première Journée :
« Ronsard, par la vigueur de l'esprit et la vive imagination, a mille choses comparables à la magnificence des anciens Grecs et Latins et a mieux réussi à leur ressembler qu'alors qu'il les a voulu traduire, et qu'il a pris plaisir à les contrefaire, comme en ce Cytherean, Patarean, par qui le trépied Tymbrean. Il semble qu'il se veuille rendre incognu pour paroistre docte, et qu'il affecte une fausse réputation de nouveau, et hardy Escrivain. Dans ces termes estrangers, il n'est point intelligible pour François. Ces extravagances ne font que desgouster les sçavants, et estourdir les foibles. On appelle cette façon d'usurper des termes obscurs et impropres, les uns barbarie, et rudesse d'esprit, les autres Pédanterie, et suffisance. Pour moy je croy que c'est un respect et une passion que Ronsard avoit pour ces anciens à trouver excellent tout ce qui venoit d'eux, et chercher de la gloire à les imiter par tout '. »
Si Nicolas Bezançon parle ici on reconnaîtra difficilement l'auteur de l'ode « pindarique » à Gilles Durant de La Bergerie !
Théophile de Viau.
Mesme ils disent de toy que ton esprit malsain S'extravague souvent au cours de son dessein....
Besançon ne fait que répéter ce que Théophile avait dit de luimême ' :
Je ne veux point unir le fil de mon subject : Diversement je laisse et reprens mon object, Mon âme imaginant na point la patience De bien polir les vers et ranger la science. Là reigle me desplaist, j'escris confusément Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément....
Garnier (Claude).
Que Garnier sent le grain reclus
Claude Garnier est le dernier tenant de Ronsard au xvne siècle, c'est le rimeur de cour par excellence ; il se proclamait poète royal.