‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 115 sur 276 · Elégie à une Dame · texte numérisé non relu

Elégie à une Dame

r\ ADMIRATEUR DE THÉOPHILE. 199

Mécontent, aigri, jaloux de Théophile qui, selon lui, usurpait la place qu'il eût dû occuper, il était cordialement détesté de tous ceux qu'il enviait. Besançon, le peignant en deux mots, faisait allusion à son culte pour le chef de la Pléiade dont Garnier croyait continuer la tradition par ses vers lyriques. C'est à lui que pensait Théophile quand il écrivait :

« C'est une dévotion louable, et digne d'une belle âme, que d'invoquer au commencement d'une œuvre, des puissances souveraines ; mais les chrestiens n'ont que faire d'Apollon ny des Muses, et nos vers d'aujourd'huy, qui ne se chantent point sur la Lire ne se doivent point nommer Liriques, non plus que les autres héroïques, puis que nous ne sommes plus au temps des Héros, et toutes ces singeries ne sont ny du plaisir ny du profit d'un bon entendement '. »

Il est possible que « le grain reclus » ait exaspéré Claude Garnier et qu'il ait rendu Théophile responsable de l'attaque de Besançon, ne pouvant s'en prendre à ce dernier. Il devait en effet, un an après, en juillet 1623, à la veille des poursuites engagées contre le coryphée des libertins par Mathieu Mole, le vilipender dans une violente diatribe 2 accompagnée d'un quatrain ridicule 3 :

Porchères (Laugier de)

et que Porchère

Mercenaire au profit, met sa muse à l'enchère....

Besançon se rappelait son fameux sonnet sur les yeux de la duchesse de Beaufort : Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des Dieux. Laugier de Porchères avait le droit de plaider les circonstances atténuantes. Un poète de profession, c'est-à-dire « pauvre », se serait bien gardé de parler de « mercenaire au profit » et de « Muse à l'enchère » ; en d'autres termes de faire fi des largesses des Mécènes des gens de lettres. Cette cruauté du Besançon de La Satyre du Temps envers ses confrères en Apollon le place, parmi eux, à l'état d'exception.

Un autre rimeur, Boissières, devait cependant, vers 1625, consacrer toute une « satyre sans venin » à la « Pauvreté des Muses4. »

Pour réhabiliter Porchères, non comme poète mais comme cri-

1. Œuvres de Théophile. Seconde partie, 1623, Première Journée, chap. ier, p. 20.

2. Une première attaque inconnue de Claude Garnier contre Théophile de Viau {Le libertinage au XVIIe siècle. Mélanges. Paris, 1920.

3. Au poète farouche de ce temps, qui mesprise la très illustre et très royalle Muse de Ronsard :

La Muse de Ronsard sera tousjours Royale,

A tout jamais vivront ses vers très relevez;

Mais les tiens descendront dedans l'Orque infernale

Où ils coulent desjà par le trou des privés.

Le SaUjrique François S. 1. n. d. (1623)

4. Dans cette curieuse satyre : La Pauvreté des Muses, Boissières cite : Malherbe, Saint-Amant, Faret, Claude de L'Estoille, Croisille, Maynard, Gombauld, Mail-

tique, ajoutons que Maynard le tenait en grande estime et qu'il lui soumettait ses épigrammes \

Sigognes, Régnier et Desportes.

Que Sigognes, Régnier et l'abbé de Tyron

Firent à leur trespas comme le bon larron :

Ils se sont repentis ne pouvant plus mal faire,

Impuissans aux effets de l'amoureux mystère,

Semblables à celuy qui sur un eschaffaut,

Avec un cœur contrit lève les yeux en haut,

Et promet que s'il peut eschapper au supplice,

De la sainte vertu il reprendra la lice,

Fera mieux que jamais, visitera l'autel

Du bienheureux saint Jacque, honneur de Compostelle ....

Il n'y a pas là de jugement sur les écrits de Sigognes, Régnier et Desportes. Cette abstention est-elle volontaire? Est-ce que Besançon craignait d'en dire trop de bien, ou plutôt d'en dire du mal, surtout des deux premiers? Il se contente uniquement de constater qu'ils se sont repentis « ne pouvant plus mal faire » ou mieux « de ce qu'ils ne pouvaient plus faire. »

Malleville.

Disent que Malle ville, avecques sa Chjtie, Divin, métamorphose Une rose en ortie....

La Métamorphose de Chjtie en rose ne verra le jour que vingt-sept ans après (1649), dans les Poésies du sieur de Malleville, in-4°. En 1622, Malleville n'avait que vingt-cinq ans. Il était l'ami de Frénicle et de Colletet, incriminés, l'année suivante, au même titre que Théophile^ dans le procès du Parnasse Satyrique (11 juillet 1623).

Racan.

Jappent après Racan, envient son renom, Trouvant son vers barbare autant comme son nom.

C'est comme disciple de Malherbe que Racan se trouve maltraité alors que Malleville est exalté. Son bagage poétique était mince en 1621 : quelques pièces dans la seconde édition des Délices de la Poésie Françoise de 1618 et dans l'édition de 1620.

Gombauld (Ogier de).

Que Gombauld embrassant la façon d'Italie Pour son Endymion a délaissé Thalie.

liet, Porchères, Racan, Bordier, Daudiguier, Du Verdier le fds et Boisrobert. Elle a été reproduite dans Les Variétés bibliographiques d'Ed. Tricotel, et nous avons donné les variantes du Ms. Conrart dans la Bibliographie des Recueils collectifs de Poésies publiées de 1597 à 1700, t. II, p. 163. 1. Les lettres du Président Maynard, 1652, in-4°.

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Grâce à Besançon, nous apprenons que Gombauld avait déjà composé son roman L'Lndi/mion, dédié à la reine-mère, mis sous la presse seulement en 1624 ' et aussi une pastorale, UAmaranthe, éditée en 1623, peut-être même la tragédie, Les Danaïdes, en 1658.

Nasse.

Que Nasse est un censeur et qu'il n'est satisfait, Tant il est plein de vent que de ce qu'il a fait.

Sur ce rimeur obscur, ami d'Alexandre Hardy, renvoyons à M. Tricotel ; cet érudit ne cite de Nasse qu'une traduction en prose de V Art d'aimer, d'Ovide, Lyon, 1622 ', qui est suivie de stances élogieuses d'un intime de Desternod, le lyonnais Henry Fagot.

Du Bartas (Saluste).

Rien n'évite leurs coups, ils disent que Bartas

La terre avec le ciel amoncelle en un tas,

Qu'il veut parler de tout et que sa poésie

Est aujourd'huy, sans plus, toute rance et moisie.

Appréciation sévère et qui n'a guère chance d'être émise par un contemporain de Du Bartas. Nous avons déjà indiqué le motif — uniquement bibliographique, selon nous — pour lequel Besançon s'est occupé de Ronsard et de Du Bartas.

De cet examen rapide, retenons — et le fait est d'importance — que Besançon est au courant des productions non encore imprimées des poètes derniers venus comme Malleville (vingt-cinq ans), Claude de l'Estoile (vingt-cinq ans), Saint-Amant (vingt-sept ans), productions fort prisées à la Cour, et auxquelles un « vieux » rimeur n'aurait attaché aucune importance.

Nous sommes étonné que La Satyre du Temps soit muette sur François Maynard, dont les épigrammes et les Priapées étaient déjà justement célèbres. Est-ce que Besançon a oublié le président d'Aurillac, parce que celui-ci, quittant rarement sa province, n'avait pas

1. Un passage de Y Historiette de Tallemant sur Gombauld retrace l'histoire du roman L'Endymion : « Il en avait fait tant de lectures avant de le faire imprimer que M. de Candale, quand le livre fut mis au jour, dit que la deuxiesme édition ne valait pas la première, car il lit bien et fait valoir ce qu'il lit. »

2. Le privilège est du 7 avril 1621. Cet ouvrage a-t-il paru avant ou après la composition de La Satyre du Temps? Il est impossible de répondre nettement à cette question. On rencontre de Nasse une pièce de trente-deux vers (peut-être même deux, si celle qui la précède, de quarante-huit vers et qui est anonyme, est de lui) en tête de : Les Chastes et Loyales Amours de Thèagène et Cariclée, rèduictes du Grec de l'Histoire d' Héliodore en huit poèmes dragmatiques ou Théâtres consécutifs. Par Alexandre Hardy, Parisien. Paris, Jacques Quesnel, M. DC. XXIII (1623), in-8°.

eu l'occasion de le rencontrer, ou est-ce qu'il n'a pas voulu s'exposer à une réplique cinglante, connaissant le caractère rancunier et irascible du personnage. Nous laissons à chacun le soin de s'arrêter à l'une ou à l'autre de ces hypothèses.

Groupons, en les répétant, les résultats partiels de notre analyse de La Satyre du Temps, au point de vue de l'âge probable de son auteur :

I. La dédicace à Théophile écarte l'hypothèse que cet auteur ait vécu au temps de Ronsard, de Du Bartas et de Desportes.

II. Ses doctrines littéraires sont nettement les doctrines de Théophile et non celles de Ronsard ou de Malherbe.

III. Son silence à l'égard des membres de la Pléiade (sauf Ronsard) est assez significatif ; s'il avait aimé et pratiqué leurs œuvres, il n'aurait pas complètement négligé ses aînés, alors même, il est vrai, que le titre La Satyre du Temps les en excluait.

IV. S'il nomme Ronsard et Du Bartas, c'est parce que ces deux poètes ont eu de nombreuses réimpressions de 1605 à 1622.

V. Ses jugements sur Ronsard et Malherbe se rencontrent avec ceux de Théophile, particulièrement sur le premier.

VI. La mention qu'il fait de vers inédits en 1622, de jeunes poètes (Malleville, Claude de L'Estoile, Saint-Amant), d'un roman et de pièces de théâtre de Gombauld, qui ne seront imprimés que longtemps après, montre qu'il fréquentait la Cour et appartenait à la génération de Théophile et de ses protecteurs : Candale, Cjermont- Lodève, Montmorency.

VII. Les railleries sur la Muse à VEnclxère, de Laugier de Porchères, font de lui, non un rimeur pauvre, mais un rimeur en situation de se passer de Mécène, comme le précise d'ailleurs la dédicace de La Satyre du Temps à un ex-banni !

VIII. La façon dont il parle de la mort « édifiante » de Desportes, Sigognes et Régnier est d'un libertin ; il raille leur conversion in extremis !

De cet ensemble de présomptions « concordantes », dont aucune ne paraît s'appliquer à Nicolas Bezançon, né au plus tard vers 1562 ou 1563 ', il résulte que La Satyre du Temps lui a été attribuée à tort par Ed. Tricotel. Nous trompons-nous? C'est possible. Mais, si nous avons raison, quel est le Besançon auteur de cette satire?

1. Nous serions assez porté à faire de ce Nicolas Bezançon le fils de Louis Bezançon, à qui un oncle, qui s'appelait Nicolas, marchand, bourgeois de Paris, avait fait deux donations alors que Louis était étudiant à l'Université de Paris :

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A défaut de Nicolas, voici un autre Besançon, qui nous paraît remplir toutes les conditions requises pour revendiquer La Satyre du Temps. Il est jeune et il est poète, il est homme de cour et il est libertin ; il est digne, en un mot, de se réclamer de Théophile. Ce lb^ançon, c'est Charles de Besançon de Bazoches, fils de Charles de Besançon, seigneur de Souligné et de Bouchemont, gentilhomme de la Chambre de Catherine de France, duchesse de Bar, et de Madeleine Ilorric. On ne sait pas exactement la date de sa naissance ; mais on peut la placer avec certitude entre 1595 et 1599. Le 30 juin 1619 il avait épousé Marie d'Héricourt, fille de Charles d'Héricourt, maréchal de camp, seigneur de Courcelles, et de Catherine d'Anglure, dont il eut un fils, Charles, et une fille, Marie. Entré au service du maréchal de Lesdiguières en qualité de secrétaire1, c'est à lui-même que Besançon a appliqué ces vers de La Satyre du Temps :

Bref ils glosent sur tout, disent qu'un secrétaire Doit, faire sa missive et au surplus se taire, Ne parler point en vers et la plume au talon, Causeur suivre plustot Mercure qu'Apollon

Dès l'année 1625, il est commissaire général des guerres et exploite cette situation avec plus d'habileté peut-être que de délicatesse, tout en gardant les limites au delà desquelles il eut été poursuivi comme concussionnaire. Besançon ne se fit pas faute, si on en croit Bassompierre, « d'emplir ses bouges » de l'argent destiné à l'entretien des troupes. Nous ne raconterons pas sa vie, qui a été des plus mouvementée 2. Notons seulement que, le 7 juillet 1629, il était condamné, par jugement des maréchaux de Bassompierre et de Schomberg, sur la plainte du maréchal d'Estrées qui l'accusait de malversations, à avoir la tête tranchée. Besançon vit sa peine commuée ; il resta enfermé à For-Lévêque très peu de temps. Redevenu libre, il se jeta dans Je parti des mécontents, dont Gaston d'Orléans était le chef ; mais dès 1634 il rentrait en grâce. Lieutenant général

la première d'une créance de vingt-sept livres tournois, le 25 octobre 1542 ; la seconde d'une créance de seize livres dix sols tournois et d'une rente de dix sols parisis, le 6 août 1543 [Archives nationales, Insinuations du Châtelet, Y 88, 20 v. cl Y 89, f. 64. Ces générosités de l'oncle peuvent expliquer pourquoi le fds de Louis portail le prénom de Nicolas.

1. Voir l'historiette de Gaston d'Orléans et de l'archevêque de Bordeaux (Tallemant).

2. On trouve des détails fort curieux sur la vie de Charles de Besançon dans la notice consacrée à son frère, l'auteur des Mémoires de Du Plessi*-l!cs<uiron, placée en tête de ces Mémoires, publiés pour la Société de V Histoire de France, par le comte Ilorric de Bcaucaire, 1892.

en 1653, puis conseiller et commissaire général des guerres pour tout le royaume, il se retira en 1658 et mourut le 7 juillet 1669.

Quant à ses premières poésies, en dehors de celles signées C. D. B, qui ont paru dans Le Cabinet Satyrique (1618) dont il est le collecteur, elles sont perdues1, ou il a oublié de les signer. Celles de son âge mûr sont éparses dans de nombreux manuscrits de chansons libertines datant de la régence d'Anne d'Autriche et de la Fronde. Tallemant nous a conservé de lui un impromptu sur une chanson : Que le cabaret a d'appas, dont le refrain était :

Mais parce qu'au tac tac du couteau On a tout ce que l'on demande.

Couplet.

Gaston, qui sçavez mieux que nous Tous les secrets de la taverne, De cettuy-cy, souvenez-vous, Ou bien je crains qu'on ne vous berne : Ma foi ne faittes pas le veau, Frappez si fort qu'on vous entende, l'uisqu'au seul tac tac du couteau On a tout ce que l'on demande 2.

Charles de Besançon était donc digne de célébrer Théophile et de signer La Satyre du Temps. C'est, en tout cas, notre sentiment. Si cette pièce est bien due à ce noble personnage, elle reflète les opinions qui avaient cours en 1621 chez les jeunes seigneurs qui se piquaient de littérature.

Frédéric Lachèvre.

1. L'édition des Satyres de Régnier de 1617 : Les Satyres et autres œuvres Folastres du ST Régnier. Dernière édition, reveuë, corrigée et augmentée de plusieurs pièces de pareille esloffe, tant des Sieurs de Sigogne, Motin, Touvent et Bertelol, qu'autres des j>lns beaux Esprits de ce temps. A Paris, chez Pierre Chevalier près les Malruhins (sic) à l'image Saint-Pierre. M.pCXVII (1617). Avec privilège du roy, contient L'Escume des œuvres poétiques du sieur de B... ; en tout dixneuf pièces. Cette initiale désigne-t-elle Charles de Besançon? Nous n'osons l'affirmer .Voir Le Libertinage au XVIIe siècle, Les Recueils collectifs de Poésies Libres et Satyriques, publiées de 1600 jusqu'à la mort de Théophile de Viau (1626). Paris, 1915, p. 28 et 84, et pour l'attribution du Cabinet Satyrique, consulter le Supplément aux Additions et Corrections (à paraître).

2. La chanson à laquelle ce refrain a été empruntée a paru dans le florilège suivant : Le Cabinet des Chansons plaisantes et récréatives. Dédiées aux esprits curieux et amateurs de bien chanter, et boire au cabaret. A Paris, chez Pierre Deshayes, rue de La Harpe, à l'Escu de France, proche la Roze Rouge, M.DC.NNX1 (1631), in-16 (N., Ye 2631, rés.). En voici le premier couplet (sur trois) :

Que le Cabaret a d'appas, Non pour le vin friant et beau,

Je n'ay point faict de bons repas, Ny pour la délicate viande,

Que son séjour m'est agréable, Mais parce qu'au tac du couteau

Qu'en ce divin lieu délectable, Il vient tout ce que l'on demande.

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