‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 116 sur 276 · L'HISTOIRE. ÉTHIOPIQUE ET L'AMOUR MÉDECIN · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE. ÉTHIOPIQUE ET L'AMOUR MÉDECIN

On sait quelle fut au xvie siècle et encore au xvne la fortune du roman d'Héliodore, rajeuni et paré de grâces françaises par un traducteur tel qu'Amyot1. Surtout l'on sait par Louis Racine la a passion extraordinaire » que le petit Jean Racine, sous les ombrages de Port- Royal, avait conçue pour le vieux roman — disons mieux : pour la jeune et touchante Chariclée — , et quel dommage que rien ne nous reste de cette tragédie de Théagène et Chariclée, qu'il aurait commencée à Uzès en 1662 ! Aussi bien, cette passion a laissé sa trace dans presque tout son théâtre. Plus qu'à Euripide et à Sénèque, c'est à Héliodore que son Pyrrhus, galant barbare, doit de brûler de plus de feux qu'il n'en alluma ; et son Andromaque elle-même, n'est-ce pas à Chariclée qu'elle emprunte les attitudes et les propos — toute l'instinctive coquetterie — par où cette aimable et malheureuse fille tentait d'adoucir en sa faveur la « férocité » de ses maîtres? Même Bajazet, cette turquerie, n'est, en ses données essentielles, que l'adaptation à la scène française de l'épisode d'Arsacé, l'impérieuse et sensuelle Persane, et de sa passion effrénée pour le vertueux Théagène2....

Maintenant, qu'on se rappelle la grande amitié qui unit Racine et Molière jusqu'à la fin de 1665, jusqu'à cette soirée du 18 décembre où V Alexandre, donné à Molière et représenté^ par sa troupe, parut soudain sur la scène rivale. On comprend que,. Molière ait été irrité de cette petite trahison ; voilà une de ces pages de la vie de Racine que l'on voudrait pouvoir effacer. On aime mieux penser à ce que durent être, avant leur malencontreuse brouille, les conversations de ces deux hommes, et l'on se plaît à imaginer ce cordial et fécond échange : Molière, à quarante ans passés, en pleine possession du succès, encourageant, favorisant les débuts du petit Racine, dont il pressent le génie, l'aidant de ses conseils et de ses deniers ; Racine en pleine sève de jeunesse, et que n'ont encore assombri ni la mort

1. Voir notamment Rigal, Alexandre Hardy cl le Théâtre français à la fin du XVIe siècle et au commencement du XVIIe, 1889, p. 3-4, 435 et suiv.

2. C'est ce que j'ai essayé de montrer dans la Rente d'histoire littéraire de la France, janvier-juin 1916 (Racine et le roman d'Héliodore).

de la Du Parc ni sa jalouse passion pour la Champmeslé, Racine donnant son suffrage à la Critique de VEcole des Femmes, applaudissant Tartufe et Don Juan, et, parce que cela le divertit, mais aussi parce qu'il n'ignore pas que Molière est toujours pressé et prend son bien où il le trouve, lui apportant des matériaux, des idées de comédies ou de farces....

Or, il y a une part de comique dans le roman d'Héliodore. Non que l'auteur l'eût voulu ainsi, ce futur évêque ! mais les circonstances bizarres auxquelles ses personnages se trouvent souvent mêlés, les aventures parfois scabreuses où il les jette, les sentiments, l'humeur qu'il leur prête alors avaient, certes, de quoi faire sourire, voire même amuser follement une bande de jeunes — et vieux — libertins, au cabaret du Mouton Blanc ou à la Croix de Lorraine.

Un épisode, entre tous, leur donnait lieu de s'ébaudir : c'est celui où Chariclée alarme par la pâleur de ses joues et par l'agitation de ses nuits l'affection de son père putatif Chariclès et révèle au savant médecin Acestinus la grande envie qu'elle a d'être mariée.

On a reconnu le thème de V Amour médecin. Simple rencontre, peut-être? — Regardons de plus près ; comparons les textes.

Le Chariclès d'Héliodore est douloureusement surpris de l'état où il voit Chariclée. Elle ne dort plus, elle a perdu « la vive couleur de son beau teint » ; les larmes ont presque « éteint le feu de ses yeux ' ».

De même, le Sganarelle de Molière constate que Lucinde est « dans une mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable 2 », dont la cause lui échappe.

— Chariclès confie son inquiétude à son vieil ami Calasiris. Et celui-ci de questionner la malade sur la nature de sa maladie :

Et comment, ma fille, me la celez-vous? que ne me la dites-vous hardiment, à celle fin que nous y trouvions quelque remède? Ne suis-je pas votre père quant à l'âge et plus encore quant à la bonne affection?... Déclarez-moi que vous avez : vous vous pouvez bien fier à moi, et, si vous voulez, je m'en obligerai à vous par serment. Dites hardiment....

1. Héliodore, Amours de Théagène et Chariclée, traduction de Jacques Amyot, dans la collection des romans grecs, Paris, 1822, liv. III (t. II, p. 55-57).

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