Avertissement
Il est vrai que Loubayssin de la Marque n'a guère réussi à les mettre en valeur et que l'on souffre là plus qu'ailleurs de la médiocrité de son style. Il est vrai qu'il a en quelques endroits maladroitement altéré la tradition, lorsqu'il explique, par exemple, la trahison de Dolfos par un amour secret pour Dofia Urraque, ou lorsqu'il montre Don Sanche frappé en plein combat. Il est vrai encore qu'il multiplie et prolonge outre mesure les récits de batailles, qu'il offre aux capitaines qui le liront un peu trop de ces modèles de harangues militaires qu'on avait si longtemps cherchés dans les Amadis1. Mais enfin il a assez fidèlement conservé les faits essentiels et même un certain nombre de détails caractéristiques.
On ne peut évidemment prendre au sérieux le passage de sa Préface où il assure que son livre sera aussi « profitable pour la vérité de l'histoire » que « plaisant pour la diversité des inventions ». S'il ose dire qu'il a suivi les Annales de Castille et d'Aragon, c'est parce qu'il sait que personne n'aura l'idée d'y aller voir ; s'il promet de montrer à qui le voudra un manuscrit arabe sur lequel encore il se fonde, c'est qu'il est sûr que le lecteur « n'entend pas aussi bien l'arabe comme il peut savoir l'espagnol. » De fait, il n'a pas été plus loin que les romances populaires ou érudits où s'était largement transformé et enrichi, sur le tard, le fond des chroniques et des vieux poèmes. Qui le lui reprochera? On le louerait plutôt d'avoir choisi une telle source d'inspiration s'il n'était pas resté tellement au dessous de son modèle, s'il en avait mieux rendu la variété, la couleur et la vie.
Je dois avouer que je n'ai eu sous les yeux que le commencement des Advantures heroyques et amoureuses. Le Manuel du libraire signale une seconde partie ; le sieur de la Marque l'avait d'ailleurs promise : elle « roule sous la presse, assurait-il, cependant que vous lisez celleci ». Je l'ai cherchée vainement. Ce qui diminue mes regrets, c'est que l'auteur en indique d'avance le contenu. On peut se consoler de ne pas connaître par le détail « le mécontentement que Don Roderic donne au roi » (sans aucun doute, le roi Don Alphonse"'), la fin des aventures de Fléride, de Léonide et de Lirfan, le « succès de tant de fortunes qui étaient arrivées en si peu de jours à Abdérame ».
On s'étonnera peut être qu'il ne soit pas question en tout cela de l'outrage reçu par Diegue Lainez, du duel de Rodrigue, des plaintes de Chimène et enfin de la compensation qui lui donne, « pour remplacer un père mort, un époux honoré ». C'est pourtant par là que commençait le Romancero.
Il suffira de répondre que le roman d'aventures avait déjà à cette
1. Le Thresor des douze livres d'Amadis de Gaule, assavoir les harenguesy concions, etc., Paris, 1559, in-8. 12 autres éditions, successivement complétées, de 1560 à 1606.
2. Romancero e Historia del muy valeroso cavallero el Cid Buy Diaz de Bivart recopilado por Juan de Escobar (Alcala, 1612), Romances XXXV-XXXVIII*