‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 126 sur 276 · LE CID EN FRANCE AVANT LE CID · texte numérisé non relu

LE CID EN FRANCE AVANT LE CID

époque des traditions solidement établies, et que la première était de retarder aussi longtemps que possible, de faire acheter par cent épreuves l'union de deux êtres que tout semblait destiner l'un à l'autre. « Le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures », affirme, dans la comédie de Molière, une des précieuses, qui s'y connaît. Puisqu'on ne concevait alors l'amour romanesque que comme une flamme pure et légitime, qu'aurait-on pu faire d'un héros marié au premier chapitre?

Le conflit et l'accord de Rodrigue et de Chimène, le sieur de la Marque était libre sans doute de les renvoyer à plus tard et de les réserver pour son dénouement. Mais quel parti pouvait-il tirer d'un incident auquel les auteurs de romances avaient laissé son caractère de rudesse assez barbare?

Je suis, dit Chimène au roi Fernand, la fille de Don Gomez, qui à Gormaz avait son comté. Don Rodrigue de Bivar l'a tué bravement.... C'est ce Don Rodrigue que je vous demande pour époux. Je me tiendrai pour bien mariée..., car je suis sûre que sa fortune ne cessera de s'accroître et deviendra la plus belle qu'il y ait sur vos terres.

Le bon roi approuve, et le Cid se soumet sans discuter :

J'obéirai, mon roi et seigneur, en cela et en tout ce qui serait votre volonté.

Quel lecteur, en France, au commencement du xvne siècle, aurait accepté de telles façons?

Pour humaniser ce trait des mœurs d'un autre âge, il a fallu que Mariana, d'abord dans son histoire latine, plus nettement dans la version espagnole, ait introduit un élément nouveau : une admiration assez tendre de la fille du Comte pour le beau vainqueur. Pour en tirer une situation pathétique, il a fallu imaginer que l'amour de Rodrigue et de Chimène existait déjà, était déjà bien profond avant l'offense, avant la provocation, avant le duel. C'est à Guillen de Castro que revient l'honneur de cette invention admirable.

Notre romancier gascon n'avait probablement pas lu Mariana ; en tout cas, il n'avait certainement pas remarqué les deux ou trois mots qui, sans en avoir l'air, transformaient la tradition : le juvenis i'irtutem admirata, devenu, un peu après : ca estaba muy prendada de sus partes (car elle était fort éprise de ses qualités). Quant aux Exploits de jeunesse du Cid, du poète valencien, ils n'ont paru qu'en 1618, dans la Primera parte de Castro, au moment où s'imprimait le livre français. Même s'il avait connu cette pièce, Loubayssin eût-il été capable d'en profiter? Aurait-il eu l'idée de faire naître au milieu de ces aventures qu'il appelait « héroïques et amoureuses » un conflit vraiment dramatique entre l'héroïsme et l'amour?

Gustave Reynier.

Professeur à la Faculté des lettres

de Paris.

La découverte que je veux raconter est de peu d'importance en soi, mais peut-être intéressera-t-elle par l'imprévu et la diversité des péripéties qui m'y ont conduit.

Un jour, à Bordeaux, je reçus la visite d'un inconnu qui, depuis lors, est devenu mon ami ; il venait avec une petite caisse soigneusement enveloppée qu'il portait sous le bras et qui avait les dimensions d'une boîte à gants. « C'est, me dit-il, la machine arithmétique de Pascal ». J'eus un geste d'incrédulité. Mais mon visiteur, ayant défait son paquet, me mit sous les yeux un admirable chef-d'œuvre de mécanique, sous la forme d'un très élégant coffret ; et une dédicace autographe s'y lisait, qui aurait suffi à elle seule pour lever les doutes : Illustrissimo et Integerrimo Cancellarlo D. D. Petro Séguier, Blasius Pascal Patricius Arvernus Inventor.

Pascal.

J'avoue que je fus stupéfait. J'avais déjà longuement et depuis longtemps étudié la vie et l'œuvre de Pascal et je constatai avec confusion que je n'avais pas donné une suffisante importance à cette prodigieuse invention.

La conception en était extraordinairement simple et logique ; les résultats devaient infailliblement être justes. L'exécution en supposait une merveilleuse habileté de main. Les engrenages, dits engrenages de moulin, en avaient été taillés à la lime dans des blocs de laiton, et pris dans la masse, sans soudure, ni rivets; le goût avait sa part et sa satisfaction dans la forme générale, la sobriété des ornements, la qualité du bois et du métal.

C'était un chef-d'œuvre, qui révélait un Pascal ingénieux, égal à nos plus adroits et plus savants fabricants d'instruments de précision.

Et déjà je comprenais, ou croyais comprendre pourquoi Pascal avait dû être fier de son invention : elle lui faisait honneur.

Là-dessus parurent les retentissants articles de M. Mathieu qui

accusait Pascal de vanité extrême, d'usurpation de titres, et de toutes sortes de défauts dont le mauvais caractère était certainement le moindre. Cette thèse souleva, on s'en souvient, les plus ardentes polémiques. Elle força à reviser tous les documents qui pouvaient jeter quelques lumières sur l'individualité de Pascal, et notamment à relire de près les pièces diverses qui touchent à l'histoire de la machine à calculer. Reprises et commentées, ces pièces semblèrent de tous points confirmer, non pas les accusations de vol, mais celles de hauteur, d'orgueil et d'infatuation. Rien n'est plus curieux en effet que la façon dont Pascal y parle de sa machine. Il explique qu'il a fait cinquante modèles différents avant d'arriver à celui auquel il s'est définitivement arrêté. Il se fâche contre un horloger de profession qui a essayé de l'imiter ; il demande avec une insistance passionnée au chancelier Séguier d'interdire toute contrefaçon; plus tard il fait des conférences sur son invention devant le grand monde. Il envoie sa machine à la reine Christine de Suède avec une lettre « glorieuse » où il égale l'empire de l'esprit à l'empire que les rois ont sur leurs sujets. Dans tout cela, il garde un ton singulier, un peu âpre, un peu irrité, presque un peu inquiet.

Et tout aussitôt, on est entraîné à conclure que Pascal était difficile à vivre et bien altier sur ses découvertes.

Pourtant, d'après d'autres documents qui me paraissaient plus clairs, j'avais une idée oppesée. Déjà je considérais Pascal sur les témoignages de ceux qui l'ont connu et pratiqué familièrement, certes comme un cœur ardent, mais comme un gentilhomme et comme un homme du monde (patricius Arvernus) qui aurait toujours réussi à être agréable et charmant. Les fautes de goût en conduite ne me paraissaient pas son fait. Et, quelle que fût sa vanité ou l'opinion qu'il avait de sa propre valeur, à propos de la machine à calculer, je trouvais étrange que, sans raison, il l'eût exprimée d'une manière si rude et si indigne d'un « honnête homme ». J'ajoute que je le savais esprit pratique et positif et je finis par penser après avoir longtemps hésité, que les documents qui semblaient accuser Pascal devaient pouvoir s'éclairer et s'expliquer d'une autre façon. Je fis une hypothèse! Je l'avoue je ne suis pas de ceux qui crient : Hypothèses non fingo. Pour moi je crois qu'il faut en « forger », mais à cette condition qu'on en rappellera toujours réellement et non verbalement — que ce sont des hypothèses.

A propos de la machine à compter, j'ai donc fait une hypothèse — laquelle, comme on verra, s'est vérifiée grâce au hasard.

J'avais remarqué que Pascal, tout en prodiguant les éloges à sa machine, et en insistant sur l'importance qu'elle pouvait prendre, choisissait entre les compliments, ne gardant pas toujours les plus flatteurs ni les plus hauts.

En revanche il montrait combien sa machine était d'un usage commode, combien simplifiée et solide : elle avait, disait-il, des dimensions tout à fait raisonnables ; on pouvait l'emporter en voyage, les accidents ne risquaient pas de la détériorer. Bref, sauf le respect qu'on lui doit, Pascal, avec les formes du grand siècle et les habitudes de son temps, parlait comme ferait aujourd'hui un fabricant de compteurs ou de machines à calculer qui, ayant une usine, voudrait attirer les acheteurs.

Le privilège même accordé par Séguier et qui répétait les paroles de Pascal ressemblait, sous ses formes protocolaires, à un brevet d'invention avec garantie du gouvernement ; c'était comme une reconnaissance de la propriété industrielle.

A ces constatations, au moins frappantes, s'ajoutaient de curieuses coïncidences : Pascal semblait avoir voulu lancer sa machine à l'époque où il avait eu le plus besoin d'argent. Enfin nous savons que ces sortes d'entreprises ne lui étaient pas étrangères : à la fin de sa vie il constituera une sorte de société industrielle pour l'exploitation des transports en commun.

De là cette conclusion hypothétique que si Pascal avait voulu constituer à son profit l'industrie aujourd'hui florissante des machines à calculer, il aurait eu recours aux mêmes arguments, et aux mêmes procédés de réclame.

Telle était mon hypothèse. Dans mon for intérieur, je l'eusse volontiers déjà jugé démontrée ; mais faute d'arguments décisifs je ne pouvais la considérer et surtout la proposer que comme une hypothèse.

Il m'aurait fallu un texte, prouvant qu'on achetait ces machines de Pascal et me révélant à quel prix. Ce qui était très difficile à rencontrer : car Pascal lui-même et surtout sa famille ne tenaient sans doute pas à ébruiter cette tentative pour faire fortune, qui se termina par un échec.

Je cherchais donc de mon mieux, — et longtemps, — et avec ardeur, — et inutilement, lorsqu'au moment où j'étais déjà découragé, le hasard comme je l'ai dit, m'apporta à point nommé la confirmation de mon hypothèse.

Mon ami de Bordeaux, M. Bougouin, avait bien voulu me prêter une fois de plus la précieuse relique pascalienne, pour que je pusse la montrer à mes étudiants de la Sorbonne.

Je pensai que cela pourrait intéresser mon maître et ami M. Rébelliau qui y enseignait alors avec un grand éclat l'histoire des idées chrétiennes dans les temps modernes, et qui s'occupait justement du jansénisme. J'allai lui porter à l'Institut, où il était bibliothécaire, la machine qui est, on se le rappelle, un objet très maniable.

M. Rébelliau, fort occupé comme toujours, me fit attendre dans son antichambre ; et cette antichambre était un endroit où l'on avait plaisir à attendre puisque c'était la bibliothèque même de l'Institut.

Là, j'avais déjà trouvé différents petits détails sur Pascal et notamment la généalogie d'une de ses parentes, généalogie qui prouvait que sa famille était fabuleusement nombreuse et étendue : M. de Ribeyre, par exemple, le destinataire d'une lettre fameuse, de Pascal, était son allié ou son cousin.

Désireux donc de compléter ces petites découvertes et d'utiliser le temps de l'attente, je me fis donner un recueil factice.

Ce recueil contenait, entre autres ouvrages, un traité intitulé : L'arithmétique ou fart de compter toutes sortes de nombres avec la plume ou les lettons, par le Père Jean-François de la compagnie de Jésus; 1653, in-quarto. Et au début de cette arithmétique je lus cette phrase : « L'instrument nommé la roue paschaline les fait (les opérations) avec asseurance et promptitude par un petit mouvement local ; mais la cherté de cet instrument qui se vend cent livres, et le danger que quelque roue ne vienne à manquer, et l'ignorance qu'il laisse de l'arithmétique le rend bien rare. » Cette fois j'avais ma preuve, non pas la preuve par neuf, mais la preuve par documents ; et, sans attendre davantage, je rentrai chez moi pour noter ce témoignage incontestable.

Voilà un épisode de l'histoire de Pascal inventeur, industriel et commerçant. Il ne diminue en rien le mérite de l'auteur des Pensées. Il montre au contraire l'étendue et la solidité de son génie.

Quant aux raisons qui ont empêché cette industrie pascalienne de réussir, outre celle qu'a indiquées le Père Jean-François, il faut observer que Pascal avait eu le tort, comme beaucoup de grands hommes, de devancer le temps.

Lansow. — Mélanges. 15

La connaissance des métaux et des alliages, la science de tailler des engrenages, les procédés et moyens pour limer, souder, river les objets métalliques, tout cela -était si en retard que chaque machine devait s'établir à la main et ne pouvait arriver à fonctionner que par un tour de main. Mais le principe en était si parfaitement déterminé que depuis lors on n'y a rien ajouté ; on a simplement perfectionné la fabrication industrielle. Les compteurs de nos taxis sont nés du génie de Pascal.

On en revient même, à force de simplifications à la forme réalisée par Pascal et le Calculator, par exemple une machine à calculer d'aujourd'hui, qu'on prône comme un modèle de simplicité, ressemble étrangement, par son aspect général, à la roue paschaline.

Pourtant, chose encourageante, qui met la haute vie intellectuelle par-dessus l'art et la science pratique, ce n'est pas comme l'inventeur d'une des machines les plus nécessaires à la vie moderne, que Pascal est glorieux et que son esprit agit encore sur nous. L'inventeur de la machine à calculer est oublié ; l'auteur des Pensées est toujours vivant et toujours présent.

FORTUNAT StROWSKI,

Professeur à la Faculté des lettre»

de l'Université de Paris.

La lettre de Racan sur les règles du poème dramatique, qu'il a adressée à Ménage, le 17 octobre 1654, est bien connue, et compte paimi les meilleures lettres de cet écrivain. Voici le huitième paragraphe de cette lettre, sur lequel je désire attirer l'attention des connaisseurs de l'ancien français : « Je vous confesse qu'en ma plus grande jeunesse je ne pouvais souffrir que l'on fît paroître Àlceste faisant l'amour à la fille du roi son maître, et se résoudre à l'enlever après en avoir été refusé ; que l'on le fît voir, au second, dans une forêt, en habit de charbonnier avec sa nouvelle épouse ; qu'il parût au troisième acte, un fils âgé de quatorze ou quinze ans, provenu de ce mariage, qui allait au marché, et qui, au lieu d'acheter du pain et de la viande pour les nécessités de leur famille, achetât des épées, des plumes et des baudriers ; qu'au quatrième acte, ce même enfant témoigna son courage dans les armées, et qu'au cinquième, pour dénouer l'intrigue, il se fît reconnaître digne de sa naissance, et ramenât son père et sa mère aux pieds de son grand-père pour obtenir leur grâce. »

En lisant ce passage, on se demande s'il ne renferme pas comme un dernier écho d'un épisode des Enfances Vivien1. La première partie de cette chanson est assez romanesque. Le petit Vivien, âgé de sept ans, a été vendu comme esclave par les Sarrasins. Une brave femme de marchand l'achète et le fait passer pour son fils. On désire faire de lui un marchand, mais lui, il ne rêve que chiens, chevaux, chasse et batailles. On lui donne de l'argent afin qu'il apprenne son métier de marchand, mais il cède le tout pour un assez méchant cheval, et, accompagné de lévriers, portant des éperviers, il s'en va chasser

1. La lettre de Racan est conservée à la bibliothèque de l'Arsenal. Elle a été publiée par Tenant de Latour, dans son ouvrage; Racan, Œuvres complètes, 1857, vol. I, p. 354-59, et par M. Lanson, Choix de Lettres du AT I Ie siècle. Hachette, 10e édit., 1913, p. 58-63. Le texte publié est exact ; on a modernisé, bien entendu, l'orthographe. M. Louis Arnould mentionne la lettre dans sa thèse : Racan, Histoire anecdotique et critique de sa vie. Colin, 1896, p. 484,

2. Voir l'excellente édition diplomatique de ce poème publiée par Cari Wahlund, à partir du vers 853.

dans la montagne. Une autre fois, le père et la mère, accompagnés de leur enfant adoptif, se rendent à une foire avec des denrées qui devaient rapporter pas mal d'argent. Malheureusement, Vivien, laissé seul pendant quelque temps, en profite pour vendre, à vil prix, toute la marchandise. Alors il achète des chiens et un épervier (vers 1 330 et suiv.) ; cf. les vers 1 528 et suivants. S'il est supposé n'avoir que sept ou huit ans, la version en prose des Enfances lui en donne quinze (voir la ligne 808). Dans la suite, le jeune Vivien comme tant d'autres héros, bat les Sarrasins, prend leur ville et rehausse la gloire de sa famille et des chrétiens. La mention d'Alceste « en habit de charbonnier avec sa nouvelle épouse » fait penser à l'épisode si beau de Girart de Roussillon et de sa femme, et ajoute, aux yeux de qui connaît les légendes du moyen âge, quelque chose de familier.

Quelle est la pièce de théâtre dont parle Racan? M. Lanson avait dit dans une édition précédente de son Choix de lettres du XVIIe siècle, qu'il ne la connaissait pas. On relève cependant la note suivante dans les récentes éditions : « Alceste : allusion à une tragi-comédie intitulée Le fils a" Alceste, tirée d'un roman de Des Escuteaux. »

Il m'a été impossible de retrouver trace d'une telle tragi-comédie à Paris, chose peu surpienante, vu la mauvaise administration des bibliothèques parisiennes. On trouve cependant à l'Arsenal un exemplaire du roman de Des Escuteaux qui a comme titre : Les Admirables Faits a" Armes a" Alcestes servant Vinfidi>h> Lydie. A Saumur, MDCXIII. Des Escuteaux indique ses sources à la dernière phrase de son médiocre roman : « Telle fut la fin des malheureuses amours du magnanime Alcestes tirées du trente et quatrième chant de YArioste.

En effet le roman brode sur les données des quarante-trois premières stances, dont quelques-unes fort belles, du trente-quatrième chant de YOrlando Furioso.

Il n'y a absolument rien dans le roman stupide de Des Escuteaux qui semble pouvoir servir de point de départ à une pièce de théâtre telle que celle dont Racan donne le contenu. Peut-être serait-il bon de remarquer en passant qu'Alcestes n'est pas marié dans l'ouvrage en question et qu'il ne laisse pas de postérité. Pourtant le roman a pu jouir d'une si grande popularité qu'un dramaturge quelconque a cru faire un coup d'adresse en écrivant une pièce qu'il appella Le fils a" Alcestes.

Il aurait pu aussi bien ou même mieux tirer son titre de YArioste, dont la réputation et la gloire étaient incontestables.

Il faut aussi examiner la question de la date à laquelle Racan a dû voir ou peut-être lire la pièce dont il s'agit : il l'aurait vue en sa « plus grande jeunesse ». Il est né le 5 février 1589. Il avait donc vingtquatre ans en 1613, moment où l'on a publié les Admirables Faits d'Armes a" Alcestes. Si ce roman est arrivé aussitôt à une grande popularité, Racan a pu voir, disons à l'âge de vingt-cinq ans, un Fils

d'Alcestes qui devait son nom à ce roman. Est-ce qu'on peut dire d'un homme de vingt-cinq ans qu'il est dans sa première jeunesse?

Non, à strictement parler, surtout si cet homme est depuis dix ans mêlé à la vie de cour et de camp. Il faut remarquer aussi que la vie littéraire de Racan a commencé de très bonne heure. Il avait des goûts littéraires assez bien marqués à l'âge de quinze ou seize ans, et sa liaison avec Malherbe les a sans doute mûris. Il aurait donc pu, disons à l'âge de dix-huit ans, voir jouer YAlceste dans les conditions relatées dans sa lettre. Mais cela aurait eu lieu six ans avant la publication du roman de Des Escuteaux. Reconnaissons cependant que toute spéculation de ce genre est oisive, lorsqu'il s'agit d'un homme aussi distrait que Racan, et qui, à l'âge de soixante-cinq ans, tâche de se rappeler des événements de sa jeunesse.

Mais revenons à la question d'une influence épique sur l'action du Fils d'Alceste, influence qui se ferait voir surtout à l'acte troisième. Peut-on dire que toute influence des Enfances Vivien est exclue au commencement du xvne siècle? Il y a quelques années, on aurait certainement répondu affirmativement. M. Antoine Thomas, cependant, et d'autres savants après lui, ont démontré la réalité de cette influence. M. Thomas avait trouvé dans une vie de saint Vidian de Martres-Tolosanes, vie publiée au xixe siècle, des traces indubitables des Enfances Vivien, et avait réussi à découvrir la source immédiate de cette vie dans une plaquette de quinze pages, publiée à Toulouse en 1769 et dans un texte latin de 1764. M. Thomas trouvait surprenant qu'un homme existât vers 1764 au diocèse de Rieux qui connut les données des anciennes chansons de geste, mais il ne pouvait récuser l'évidence. G. Paris, dans son compte rendu de la belle étude de M. Thomas, exprimait sa conviction que la légende devait remonter à la première moitié du xvne siècle. M. Léonce Couture croyait que, en face de la légende ancienne de saint Vidian, « une nouvelle légende a pu être calquée sur nos chansons de geste à urte époque où ces dernières étaient moins oubliées qu'au xvme siècle ».

Enfin, M. Léon Saltet a publié un manuscrit, copié en 1636 par Odon, moine au couvent de la Daurade de Toulouse, et envoyé aux moines de Saint-Germain-des-Prés ". Ce manuscrit montre à peu de chose près les mêmes traces de la légende de Vivien. Il est indubitable que le manuscrit que copiait Odon était du xvie siècle ou même

1. Nous disons plutôt voir, car Racan paraît avoir beaucoup fréquenté le théâtre. Déjà, en 1604, comme page d'Henry IV, il avait ses entrées libres à l'Hôtel de Bourgogne.

2. Vivien d'Aliscans et la Légende de saint Vidian, dans les Eludes romanes dédiées à G. Paris, 1891.

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