‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 127 sur 276 · Revue de Gascogne, XXXII, p. 237 et suiv · texte numérisé non relu

Revue de Gascogne, XXXII, p. 237 et suiv

5. Bulletin de littérature ecclésiastique de l'Institut Catholique de Toulouse, février 1912.

d'une époque plus ancienne. M. Saltet cite Léon Gautier pour montrer qu'on copiait encore au xvie siècle le manuscrit en prose des Enfances '.

Il n'est donc pas absolument impossible qu'un dramaturge du commencement du xvne siècle ait utilisé un épisode charmant que quelque roman d'aventure du siècle précédent avait emprunté aux Enfances Vivien. Mais on ne peut pas démontrer que le cas fût tel, car le motif de cet épisode — celui fort populaire de « la voix du sang » — est trop répandu. Il faut, certes, se méfier des parallèles trop faciles. Doit-on croire par exemple que Balzac ait tiré le trait le plus frappant de la mort du père Grandet du Credo à V Usurier, où nous voyons l'avare mourant faire apporter à son lit sa borse la plus grant2? C'est possible, voilà le plus qu'on peut en dire.

Quoi qu'il en soit de l'existence d'un souvenir des Enfances Vivien dans le Fils d'Alceste, il me paraît plus que probable que l'action de cette pièce reflète un roman d'aventure en prose, qui dérivait, lui, des chansons de geste. Il faut faire abstraction, bien entendu, du premier acte : l'auteur aura supprimé le début de l'ancien roman, afin de donner à sa pièce un air d'actualité en la rattachant, soit au Roland Furieux, soit aux Faits d'Armes a"Alcestes, soit aux deux. Il débute donc par un enlèvement, évidemment de force, ce qui l'oblige, à l'acte second, de représenter le héros et l'héroïne comme nouvellement mariés. Nous sommes donc choqués, comme Racan, de leur voir, au troisième acte, un fils de quinze ans. A partir de ce moment, l'auteur a moins de peine, l'action, quoique romanesque, devient logique; pour qui connaît un peu les anciens romans d'aventure, on a ici les débris d'une histoire assez rebattue, — celle du petit Roland à Sutri, d'Ajol et de tant d'autres — dont voici les grandes lignes : Un chevalier de noble famille épouse une parente (souvent une sœur) d'un puissant baron ou d'un roi, qui est généralement son suzerain. Un garçon est né aux jeunes époux. Quelques années plus tard, sur de fausses accusations ou à cause d'une querelle où le tort n'est pas de leur côté, ils sont contraints de fuir la présence de leur seigneur. Ils emmènent leur petit enfant, se cachent dans les forêts, dans les grottes, aux déserts, et supportent toutes les souffrances de l'exil et de la pauvreté. Pendant ce temps, l'enfant grandit, mais il ne ressemble en rien aux enfants de son entourage ; il ne peut pas devenir

1. Pour moi, la fusion à Martres-Tolosanes de la légende de saint Vidian et de Vivien remonterait beaucoup plus haut. On a cru voir une raison pour cette fusion dans la ressemblance qui existe entre les deux noms des personnages, et on n'a pas eu tort. J'ajoute une seconde raison : Vivien, d'après Foucon de Candie, est mort près de Tortelose, c'est-à-dire, Tolosa, en Espagne. Or on trouve quelquefois pour Tortelose une forme Tolose ou Tolouse (je crois me souvenir de cette dernière forme dans le manuscrit cyclique de Berne). Une forme de ce genre tendrait la main à Martres-Tolosanes.

2. Voir Barbazan, Fabliaux et Contes. Paris, 1808, vol. IV, p. 113, aux vers 235-37, et cf. les vers 112-25.

un petit paysan : la voix du sang se fait entendre. Enfin, les années passent, et, grâce aux prouesses de l'enfant devenu jeune homme, le père et la mère sont « pardonnes » et reprennent leur vie d'autrefois. Dans beaucoup de cas, le seigneur est l'oncle et non pas le grandpère de l'enfant, et, à mon avis, tel a dû être le cas aux sources où l'auteur du Fils (TAlceste a puisé.

D'après cette rapide analyse, on se rend compte de l'origine de la plupart des travers qu'indique Racan : presque tout ce qui lui déplaisait venait de 1' « auteur » de la pièce, et non des sources qu'il utilisait. En un mot, Racan aurait mieux aimé le vieux roman que nous venons d'esquisser que la tragi-comédie, qui, comme il dit plus loin dans sa lettre, fut tellement goûtée du public au temps de sa « plus grande jeunesse ».

Raymond Weeks,

Professeur à l'Université de Columbia, à New- York.

XVIIIe SIÈCLE

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