‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 129 sur 276 · Paris, Champion · texte numérisé non relu

Paris, Champion

l'abbé Guénée, a su se faire écouter : c'est le P. Berthier, jésuite, directeur du Journal de Trévoux. C'est lui qui, dès la publication du Prospectus et du premier volume de Y Encyclopédie, a poussé le cri d'alarme et signalé l'impiété essentielle de l'ouvrage : toutes les critiques postérieures dirigées contre l'entreprise encyclopédique sont contenues en germe dans les articles que fit paraître le Journal de Trévoux, de janvier 1751 à mars 1752. Diderot, Voltaire, d'Alembert ne se sont pas fait faute de railler « frère Berthier » et même, si possible, de le ridiculiser à l'occasion : c'est qu'ils Font rencontré un peu trop souvent sur leur route et que ses attaques ne leur ont jamais paru négligeables. Leurs moqueries sont un hommage au mérite de cet écrivain fort instruit, grand travailleur, adversaire très digne et très courtois, qui savait répondre à des injures par des raisons et qui même ne maniait pas trop mal l'ironie, s'il le jugeait nécessaire. A ce titre, le P. Berthier paraît avoir sa place marquée dans la galerie des ennemis de la « philosophie », et peut-être y auraitil intérêt à ressusciter cette figure1.

Guillaume-François Berthier" naquit à Issoudun le 7 avril 1704. Son pieux biographe, le royaliste Montjoye, ancien collaborateur de Fréron à L'Année littéraire, ne manque pas d'observer que le Berry avait déjà donné à la France l'immortel Bourdaloue, lequel, par une remarquable coïncidence, est mort le 13 mai 1704, c'est-à-dire un peu plus d'un mois après la naissance du jeune Berthier. « Ainsi, quand la Providence retirait de ce monde un des plus éloquens défenseurs des vérités chrétiennes, elle faisait naître, — par un de ces bienfaits dont nous n'apprécions peut-être pas assez l'importance, — elle faisait naître dans la même province, elle appelait à la même vocation, celui qui devait consoler la religion de ses plus grandes pertes. C'était en quelque sorte le phénix qui renaissait de sa cendre3 ».

1. Cf. le compte-rendu (par G. Lanson) du livre de Ducros dans la Revue d'Hist. littèr., 1902 ,p. 149 et suiv.

2. Les indications bibliographiques essentielles sont fournies par la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, des PP. DeBackcr et Sommervogel, t. I (Bruxelles et Paris, 1890), article Berthier. — Cf. aussi la Notice historique en tête de la Table Méthodique des Mémoires de Trévoux, par le P. Sommervogel (Paris, 1864). — Abbé Picot, Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique pendant le xvme siècle (Paris, 1806, 2 vol. in-8). — M. des Sablons (Chaudon), Les grands hommes vengés, Amsterdam et Lyon, 2 vol., 1769. — Pour la biographie, l'ouvrage essentiel est celui de Montjoye, Eloge historique du Père G. F. Berthier, Paris, 1817 (orné d'un portrait du P. Berthier). — L'article Berthier, de la Biographie Universelle de Michaiid est signé T — D (= Tabaraud).

3. Montjoye, Eloge histor. du P. Berthier, p. 7. Ce passage donne une idée suffisante du ton de l'ouvrage : cependant l'Eloge est précieux pour nous, car

Le père du futur journaliste de Trévoux était avocat. Sa mère, Catherine de l'Estang, tenait aux meilleures familles de la province. A douze ans, l'enfant fut mis au collège des Jésuites de Bourges, un des plus réputés de France, et s'y fit remarquer par la variété de ses aptitudes et par son ardeur au travail. Ses études terminées, les Jésuites l'envoyèrent à Paris faire son noviciat, où il entra le 24 octobre 1722 : le noviciat était, habituellement, de deux années ; mais on n'en exigea qu'une du jeune Berthier, exceptionnellement doué, et, après cette année d'initiation, il fut envoyé comme régent au collège de Blois. Il avait dix-neuf ans.

Couché à neuf heures, comme le voulait la règle de son ordre, levé à deux heures du matin, Berthier poussa fort loin ses études, sous la direction du P. Le Forestier, et, nous dit Montjoye, « il régenta à Blois toutes les classes jusqu'à la rhétorique inclusivement ».

Le « cours de régence » terminé, restaient à subir les épreuves du juvenat (logique, physique, mathématiques) pendant deux ans, puis celles des études théologiques (pendant cinq ans), suivies d'une nouvelle année de noviciat. Alors seulement on était admis à prononcer des vœux solennels et à se livrer irrévocablement au corps des Jésuites. Ce fut à Paris, au collège de Louis-le-Grand, que Berthier subit, avec le plus grand succès, toutes ces épreuves. Après quoi, on l'envoya à Rennes, puis à Rouen professer la philosophie : de là il fut appelé à Paris, pour y enseigner la théologie1. Je n'ai pu retrouver la date exacte de son installation définitive à Paris : mais il est permis d'affirmer que sa réputation de théologien, de savant et de littérateur commence à s'établir solidement aux environs de

Le premier article du P. Berthier signalé par Sommervogel est un article (anonyme), inséré dans les Mémoires de Trévoux de juin 1743 (p. 995-1013), relatif à la Vulgate et à la chronologie de la version des Septante. A cette date, le P. Berthier, par un choix singulièrement flatteur, venait d'être chargé de continuer la grande Histoire de V Eglise gallicane commencée par le P. Longueval en 1730, et poursuivie par le P. Fontenai, puis par le P. Brumoy. Quand le P. Brumoy mourut, le 16 avril 1742, douze volumes de cette publication considérable avaient déjà paru ou étaient à la veille de paraître. Le P. Berthier se mit donc résolument à la préparation du treizième tome, qui vit le jour en 1745 (Paris, chez Pierre Simon et Montalant, in-4°) : et il poursuivit jusqu'au dix-huitième (1749) cet ouvrage qui le signalait à l'attention de ses supérieurs et du public. Dans ces six volumes, le P. Berthier raconte l'histoire de l'Eglise gallicane depuis l'an 1320

il a été prononcé à Bourges devant des auditeurs dont plusieurs avaient connu le P. Berthier ou même « avaient vécu avec lui dans une étroite intimité. »

1. Une Dota 'le la collection Joly de Fleury (Bibliothèque Nationale), n° 1610, f°51, indique que le P. Berthier est « profès des quatre vœux » du 15 août 1737.

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jusqu'à l'an 1559 : tous ses contemporains sont d'accord pour reconnaître qu'il s'est acquitté avec talent de cette tâche délicate. « Les faits y sont bien discutés, dit Tabaraud, la critique saine, le ton modéré, le style simple et grave. On y désirerait peut-être plus de vivacité et de rapidité »'.

Au tome XVI (1747) est annexé un curieux Discours sur la Pucelle d'Orléans (p. 449-520), qui commence par une intéressante déclaration de principes : « Nous vivons dans un siècle où le merveilleux, dès qu'il se présente, devient un objet de critique. Cela est louable à bien des égards. On prévient par là l'erreur, la superstition, le fanatisme, effets honteux d'une admiration précipitée. Mais en ceci, comme dans tout le reste, la critique doit être judicieuse, pour saisir le point précis de la controverse ; impartiale, pour chercher le vrai indépendamment des divers intérêts qui se rencontrent ; attentive, pour découvrir tous les moyens d'attaque et de défense, et par ce moyen se mettre en état de décider la question avec le plus d'équité qu'il est possible. Appliquons ces règles à l'histoire de la Pucelle d'Orléans qui fait le sujet de ce discours... »

Là-dessus, avec une belle énergie, le P. Berthier s'en prend à Rapin- Thoyras, qui « a publié une dissertation dans les formes sur la même matière ». Or, Rapin-Thoyras se déclare pour l'opinion « qui attribue les entreprises et les exploits de la Pucelle d'Orléans à l'artifice et à la politique, sans vouloir toutefois que cette fille y ait eu beaucoup de part, et soupçonnant de son côté plus d'illusion que d'industrie — Quelques auteurs français très modernes prennent le même parti, apparemment sur l'autorité et les raisons de M. de Thoyras " ». Selon le P. Berthier, on est fondé à reprocher à Thoyras de ne citer que Monstrelet comme source contemporaine : et le P. Berthier, lui, invoque le témoignage de Jean Chartier, d'Alain Chartier, du héraut de Charles VII, de Gui Pape, de Gerson, de Jean Nider, de saint Antonin, archevêque de Florence, de Pie II, de Martin Franc, etc. Il s'appuie sur les prédictions, les exploits et les vertus de la Pucelle pour la croire inspirée de Dieu. Mais il ne dit rien de sa mort3...

Depuis 1745, d'ailleurs, le P. Berthier menait de front la publication de YHistoire de l'Eglise gallicane et la direction du Journal de Trévoux, à laquelle il s'est consacré tout entier pendant dix-sept ans, de 1745 à 1762. C'est la période de sa vie qui intéresse plus particulièrement notre histoire littéraire, et elle mérite de nous arrêter un peu plus longuement.

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