‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 133 sur 276 · Novembre 1753, p · texte numérisé non relu

Novembre 1753, p

3. Février 1746, p. 197; décembre 1751, p. 2655. Cf. avril et juillet 1751, à propos de la Lettre sur les sourds et muets.

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vaste ouvrage de plusieurs mains si hâtivement édifié. Et comme ses références étaient minutieuses et exactes, comme, d'autre part, son style ne manquait pas de malice et d'agrément, Diderot fut bien obligé de s'émouvoir et les rieurs ne se trouvèrent pas toujours du côté des philosophes.

Le premier volume de janvier 1751 du Journal de Trévoux (p. 188- 189) parle d'abord en termes élogieux de la prochaine apparition de l'Encyclopédie, annoncée par le Prospectus : « Tout le monde a vu le plan de ce grand ouvrage, et les gens de lettres l'ont trouvé très bien écrit. Il indique les matières dont le dictionnaire doit être composé ; les moyens qu'on a pris pour en assurer le succès ; l'ordre et le système des connaissances humaines, qui est l'âme, pour ainsi dire, ou la partie raisonnée de cette immense production. Les éditeurs, MM. Diderot et d'Alembert, font connaître qu'à l'égard de ce système, ils ont principalement suivi le chancelier Bacon, auteur du livre DelaDignité et de V Accroissement des sciences. Et cela est si vrai que nous croyons entrer dans leurs vues et faire plaisir au public, en donnant un extrait, qui sera la comparaison de l'ouvrage du Chancelier avec le Prospectus de V Encyclopédie, surtout avec l'arbre des connaissances humaines. »

En effet, dès le numéro suivant, (2e volume de janvier 1751), le P. Berthier « entre dans les vues » de Diderot et d'Alembert : et la comparaison avec Bacon y est présentée d'une manière impitoyable (p. 302 à 327). Le début est d'une assez fine ironie : « Le chancelier François Bacon souhaitait que les nouveaux livres fussent comme le serpent de Moïse qui dévorait les serpents des magiciens de Pharaon. Il voulait dire, ce grand homme, que les nouvelles productions sur des objets déjà traités, devaient, par leur excellence et leur supériorité, rendre inutiles les anciennes. Cette idée, tout à fait noble et très utile aux sciences, s'est exécutée en partie, depuis deux cents ans, et elle continuera de s'exécuter tant qu'il y aura des hommes de génie et de savoir. Mais il ne faut pas croire qu'un seul ouvrage tel, par exemple, que Y Encyclopédie qu'on nous annonce aujourd'hui, puisse être le serpent qui détruise toutes nos bibliothèques ' ».

Là-dessus, le P. Berthier montre comment les auteurs de YEncyclopédie se sont conformés « à l'excellent livre » de Bacon, et en quoi ils s'en sont écartés.

Bacon distingue d'abord toute la doctrine humaine par rapport aux trois facultés de l'âme : mémoire, imagination, raison. « Distribution qu'on voit aussi dans le Prospectus de notre Encyclopédie, excepté qu'on a jugé à propos d'y placer la raison avant Yimagination ». — Bacon rapporte les faits historiques à la mémoire, la poésie à l'imagination, la philosophie à la raison : « Ne voyons-nous pas aussi ces-

trois grandes branches, Histoire, Philosophie, Poésie, dans notre Encyclopédie nouvelle? ». — Bacon renferme dans son plan jusqu'aux objets théologiques (Histoire Sainte, Paraboles, Prophétie) : il en est de même dans Y Encyclopédie. — Les sous-divisions de Bacon sont aussi celles de V Encyclopédie : bref, s'il était possible de tout reproduire dans le détail, « on verrait que le système de ce savant anglais a été suivi de point en point et mot à mot par nos auteurs ». Conclusion : Bacon a voulu non pas former un abrégé de toutes les sciences, mais « les examiner toutes, afin de reconnaître et de marquer ensuite quelles sont les parties qu'on a négligé de traiter... Son ouvrage ne porte pas le titre d'Encyclopédie, mais il le mérite en ce sens que le fil et l'enchaînement de toutes les connaissances humaines y est représenté... Le point de vue de L'Encyclopédie qu'on annonce est tout différent : il n'est pas question d'un projet à remplir, mais d'un ouvrage consommé. On n'a pas voulu mettre dans le public de nouveaux volumes sur chaque science ; mais on a prétendu rassembler, sur toutes les sciences et sur tous les arts, ce qui s'est dit de mieux ou ce qu'il y avait de mieux à dire. On nous promet 10 tomes in-folio, et nous ne devrions pas nous plaindre quand il y en aurait 30; on dit dans le public que 24 savants ont été choisis pour ce travail, et il n'y aurait rien de trop extraordinaire quand on en aurait choisi 100 ; on ne peut douter qu'il n'y ait bien des années qu'on a mis la main à l'œuvre, et nous ne serions pas surpris qu'il y eût cinquante ans. On demande aux souscripteurs 280 livres, on en demandera 372 à ceux qui n'auront pas souscrit, et le premier de ces deux prix nous paraît modique, le second ne nous paraît pas exorbitant. Nous disons tout ceci à cause de la grande idée que nous avons conçue de cette vaste entreprise. Elle aurait pu être impossible, et celle du Chancelier Bacon ne l'être pas ; ainsi l'objection faite à ce magistrat ne touche pas l'objet présent. Elle pourrait être mal exécutée et demeurer encore dans un véritable état de possibilité ; mais puisque l'ouvrage est fini, puisque, à en juger par le Prospectus, il est parfait, admirons les ressources de notre siècle, acquérons des droits sur un si beau livre, et désignons-lui dès à présent' une place éminente dans toutes nos bibliothèques ' ».

Cet article, alerte et malicieux, produisit une certaine impression sur le public et inquiéta les libraires \ Diderot crut prudent d'y répondre et écrivit sa Lettre au R. P. Berthier, jésuite, avec cette épigraphe : Pœte, non dolet3. Le coup avait porté, quoi qu'en dise Diderot, et sa riposte n'est pas très solide : Diderot prétend qu'il avait expressément averti son public de la ressemblance entre l'arbre encyclopédique

2. Cf. Bibl. Nation., Journal de la librairie, ms. 22156, f° 22, v°

3. Publiéo à part avec l'article Art de l' Encyclopédie (petit in-8 de 56 p.) Œuvres de Diderot (édit. Assézat et Tourncux), t. XIII, p. 165.

du Prospectus et celui du chancelier Bacon. Il reproche au P.« Berthier de prodiguer l'encens, dans son journal, aux écrivains les moins connus. Il le raille, assez lourdement, d'avoir accepté la succession du P. Longueval dans la publication de V Histoire de V Eglise gallicane. « Au reste, conclut-il, nous sommes disposés à convenir quB, pour former une Encyclopédie, cinquante savants n'auraient pas été de trop, quand même vous auriez été du nombre. »

Le P. Berthier n'était pas homme à se laisser faire : dès le numéro de février, en réponse à cette première lettre de Diderot, il fait entendre un avertissement sérieux (p. 569 à 578). « M. Diderot, dit-il, est homme d'esprit, et il y a plaisir à recevoir de ses lettres, quand elles roulent simplement sur la littérature. Dyautres matières sont trop dangereuses ; et il le sait hien. »

La menace était claire : Diderot ne pouvait douter que chacun des volumes de son Dictionnaire serait épluché, et de très près. Or

les jésuites jouissaient à la cour d'une influence incontestable

Diderot n'avait pas tort de ne pas trop se fier aux éloges donnés à V Encyclopédie dans le numéro de janvier : et le P. Berthier était bien décidé à ne pas admettre sans examen l'orthodoxie des collaborateurs ecclésiastiques auxquels Diderot avait cru prudent de faire appel. « Plusieurs de ces messieurs de V Encyclopédie nous sont connus, déclare le P. Berthier dans ce même article de février 1751 ; nous en faisons beaucoup de cas ; ils ont de la capacité, de la politesse, des mœurs, de la religion. M. Diderot a donné une preuve singulière de modestie, en ne les nommant pas après lui dans le frontispice du Prospectus. Leurs noms auraient répandu un grand éclat sur le sien. ' »

Piqué au vif, Diderot réplique par sa Seconde lettre au R. P. Berthier, précédée de l'épigraphe : Perge, sequar2 ; il répond à quelques passages du journaliste de Trévoux relatifs à « la figure » que le journal des Jésuites « fait dans le monde » ; il parle du censeur royal, il parle de Bacon ; et sur la question des collaborateurs de Y Encyclopédie, il assure que le premier volume, qui va paraître, ne laissera à ce sujet rien à désirer. « En attendant qu'il paraisse, je me contenterai d'honorer quelquefois mon nom par la splendeur du vôtre, puisque vous voulez bien m'en accorder la permission. »

Malgré sa promesse d'adresser au P. Berthier une troisième lettre, Diderot se lassa bientôt de ce « commerce épistolaire ». Sans doute, le public suit le débat avec passion. « M. Diderot... a entrepris la défense de son ouvrage avec toute l'éloquence, le feu et le sel dont il est capable », écrit Raynal après la première lettre de Diderot au P. Berthier 3. Mais le P. Berthier est infatigable et ne songe pas à lâcher sa proie.

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