‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 140 sur 276 · VOLTAIRE A-T-IL ÉCRIT EN ANGLAIS DEUX ESSAIS OU TROIS · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A-T-IL ÉCRIT EN ANGLAIS DEUX ESSAIS OU TROIS

Cette publication de 1731 était connue de Churton Collins, qui la mentionne comme la quatrième édition des deux Essais, et de Bengesco (Bibliographie Voltairienne, II, 4).

Un examen préliminaire de cette édition nous a amené à nous poser la question suivante : Le texte anglais du Discours sur la Tragédie, que nous avions sur les yeux, était-il l'œuvre de Voltaire ou d'un traducteur inconnu. Trois hypothèses étaient possibles : A. Le Discours sur la Tragédie avait été écrit originairement par Voltaire en anglais et traduit ensuite par lui en français. — B. Le texte anglais était bien de Voltaire mais était une traduction faite par lui de l'original français. — C. Le texte anglais était l'œuvre non de Voltaire mais d'un autre traducteur.

Les trois hypothèses étaient soutenables. Voltaire pouvait très bien avoir rédigé son Discours en anglais. Il est dédié à un Anglais, Bolingbroke,et à l'époque où il fut publié Voltaire écrivait encore couramment l'anglais, comme en témoignent les nombreuses lettres écrites par lui dans cette langue à Thieriot entre les années 1732 et 1735. Il pouvait aussi bien l'avoir traduit en anglais, tout simplement pour le faire publier en Angleterre. Le seul argument qui militât contre ces deux hypothèses, c'est que nulle part dans la correspondance de Voltaire il n'est question d'un troisième écrit de lui en anglais ; il n'y est fait mention que des deux essais. Mais l'argument était loin d'être décisif, car il s'en faut que nous ayons toutes les lettres écrites par Voltaire, surtout pendant la première partie de sa longue carrière.

Restait à examiner la publication elle-même et à voir si elle nous fournirait la solution du problème.

Le titre n'indique pas du tout qu'il s'agisse d'une traduction. En voici une exacte transcription : An Essay upon the Civil Wars of France, Extracted from curious manuscripts, and also upon the Epick Poetry of the European Nations, from Homer to Milton. By Mr. De Voltaire, Author of the Henriade. The Fourth Edition, Corrected. To which is now prefixed a Discourse on Tragedy, with reflections on the English and French Drama, by the same Author, London, printed for H. Prévost and Comp. over against Southampton Street, in the Strand, MDCCXXXI.

Comme l'on voit nulle mention d'un traducteur. Le Discours est tout simplement présenté comme émanant du même auteur que les deux Essais antérieurement publiés.

Cette édition, même en ne tenant compte que des deux Essais, diffère sensiblement des éditions antérieures, que nous n'avons pas vues, mais qui se trouvent décrites dans la Bibliographie de Bengesco, II, 3, 4, publiées l'une par S. Jallasson, l'autre par H. Prévost, qui fut aussi l'éditeur de l'édition de 1731. Dans les deux premières les deux Essais remplissent 130 pages, dans la quatrième, qui est

celle dont nous nous occupons, elles n'en remplissent que 88, dont 24 pour l'Essai sur les Guerres Civiles et 64 pour l'Essai sur la Poésie Épique. Elle diffère aussi, complètement, par le format, les types d'imprimerie, etc., de l'édition de 1760, dont nous avons eu un exemplaire entre les mains à la Bibliothèque de l'Université Columbia.

Elle offre encore d'autres particularités assez curieuses. Bien que mentionné, comme on l'a vu, dans le libellé du titre, le Discours sur la Tragédie a sa pagination à lui 1 à 24 ; les lignes sont plus espacées que dans les 88 pages des deux Essais ; il n'y en a que 30 à la page au lieu de 38. Enfin, et c'est là le point le plus curieux, la préface, Advertisement to the Reader, qui ouvre le volume, et qui reproduit le texte des éditions précédentes, que je n'ai pas vues il est vrai, mais dont je puis juger par la traduction qu'en donne Bengesco, (Bibliographie, II, 5, 6) en diffère totalement dans les dernières lignes. Les voici d'après le texte de Bengesco :

« Pour ce qui est du présent Essai, il est destiné à servir en quelque sorte de préface ou d'introduction à la Henriade, qui est presque entièrement imprimée, et dont les gravures seules ne sont pas encore terminées. Je me permets de recommander ces gravures, comme de véritables chefs-d'œuvre, dans leur genre ; c'est le seul mérite du livre, dont je puisse répondre. »

Voyons maintenant le texte de 1731.

« As to the présent Essay, it is intended as a Kind of Préface or Introduction to the Henriade ; the Octavo Edition where of is sold by H. Prévost ; as also the French Tragedy of Brutus. »

Ce dernier paragraphe constitue donc une simple réclame de libraire, pour la Henriade aussi bien que pour Brulus. Dans le corps du volume, nulle différence, si ce n'est quant à la pagination, etc., entre le Discours et les deux Essais. Il est, de plus, mentionné comme eux dans le titre. Quoi de plus naturel que de l'attribuer, dans le texte anglais que publie Prévost, à la même plume que les deux Essais, c'est-àdire à la plume de Voltaire?

Eh ! bien, non, la version anglaise du Discours sur la Tragédie n'est pas de Voltaire. Pour s'en convaincre il suffit de la lire dans son entier. Ce n'est pas que le style en diffère sensiblement de celui de Voltaire dans ses deux Essais ; ce n'est point que le traducteur manque d'habileté dans le maniement de la langue ; il est même arrivé à reproduire assez adroitement en vers anglais les vers français cités par Voltaire (v. p. 14, 17, 20, 21, 22, 23). Mais à deux reprises, par suite, dans un cas, d'une distraction momentanée, dans l'autre d'une ignorance de l'Histoire qu'on peut qualifier sans exagération de phénoménale, il a fait dire à Voltaire tout autre chose que ce qu'il voulait dire.

Voici les passages auxquels nous faisons allusion.

Dans le texte français (Moland, II, 314) Voltaire s'exprime ainsi :

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