‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 142 sur 276 · SUR LA « LOI NATURELLE · texte numérisé non relu

SUR LA « LOI NATURELLE

On sait combien Voltaire fut hypercritique à l'égard de ses plus illustres contemporains : BufTon, Rousseau, Montesquieu. Des trois grands ouvrages de Montesquieu, le seul auquel il ait épargné de malveillantes remarques fut celui dont l'éclat risquait le moins d'offusquer sa propre gloire : les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Voltaire a dit beaucoup de bien, mais aussi beaucoup de mal de Y Esprit des Lois; il en a fréquemment discuté les idées politiques, sans s'être donné toujours la peine de les bien comprendre. Enfin les Lettres Persanes lui ont paru plus frivoles ou hardies que solides. Ce dernier reproche étonne un peu, de la part de l'auteur de Zadig et de plusieurs contes orientaux. Tantôt il l'a formulé rudement, par exemple dans une lettre de 1743 adressée à Vauvenargues : « Les bons esprits... font assez peu de cas de la frivole imagination des Lettres Persanes dont la hardiesse, en certains endroits, fait le plus grand mérite »; tantôt il s'est montré, quoique discret dans la louange, moins proche parent du seigneur Pococurante : « livre léger, ingénieux et hardi », disait-il dans les Contradictions de ce monde1 ; tantôt il a jugé le premier ouvrage de Montesquieu avec une impartialité généreuse, rendant pleine justice à des qualités qu'il semblait avoir d'abord méconnues.

Et ce n'était pas seulement la « plaisanterie » qu'il appréciait alors dans les Lettres Persanes ; c'était encore la « liberté » des opinions qui y sont exprimées sur le « Gouvernement » et les « abus de la religion 2 ». Plusieurs pages, en effet, avaient de quoi l'intéresser et le séduire : n'y découvrait-il pas sa propre pensée et des procédés de

1. Ce morceau fut publié pour la première fois en 1742, au tome V des Œuvre» de M. de Voltaire (in-12, Genève) : les éditeurs de Kehl en ont fait la section I de l'article Contradictions du Dictionnaire Philosophique. Cf. à ce sujet G. Lanson, Lettres Philosophiques, t. II, p. 280.

2. Les mots entre guillemets sont empruntés à Voltaire lui-même : Siècle de Louis XIV, Catalogue alphabétique des Ecrivains, article Montesquieu.

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