UNE IMITATION PROBABLE DE MONTESQUIEU
style qui lui étaient familiers? Quoi d'étonnant, si une mémoire aussi étendue et aussi prompte que la sienne a fidèlement conservé quelques détails du texte, de préférence ceux qui ridiculisaient les croyances religieuses des divers peuples, et si, à l'occasion, des réminiscences, conscientes ou inconscientes, en ont surgi?
Il se peut qu'un trait du chapitre xn de Zadig ait précisément pour origine la XL VIe Lettre Persane. Nous voyons, dans ce chapitre, rassemblés à la foire de Bassora, un Égyptien, possesseur de la momie de sa tante, un Indien Gangaride, et d'autres personnages qu'il est superflu de mentionner ici : l'Égyptien va manger une excellente poule bouillie quand l'Indien s'écrie avec douleur :
« Ah! qu'allez-vous faire? — Manger de cette poule, dit l'homme à la momie. — Gardez-vous en bien, dit le Gangaride ; il se pourrait faire que Vâme de la défunte fût passée dans le corps de cette poule, et vous ne voudriez pas vous exposer à manger votre tante. Faire cuire les poules, c'est outrager manifestement la nature. »
Or que lisons-nous dans la lettre XLVI?
Il m'arriva l'autre jour de manger un lapin dans un caravansérail... Un brachmane qui passait parla... me dit : « Apparemment vous n'avez pas tué vous même cet animal. — Si fait, lui dis-je. — Ah ! vous avez commis une action abominable, et que Dieu ne vous pardonnera jamais, me dit-il d'une voix sévère. Que savez-vous si l'âme de votre père n était pas passée dans cette bête? »
D'une part un lapin mangé, de l'autre une poule à manger ; ici le père, et plus haut la tante : je ne nie pas ces différences ; mais il faut convenir qu'elles sont superficielles. L'objection faite par le brachmane ne se distingue nullement de celle qu'expose dans Zadig le commerçant indien, et sur les lèvres d'un Occidental qui ne croit pas à la métempsycose, les deux passages provoquent le même sourire.
Pourtant un doute subsiste encore ; mais est-il permis de douter quand, après avoir lu ces lignes de Montesquieu, et aussi celles qui les précèdent immédiatement :
Il y en a qui prétendent que je dois me laver tous les matins avec de Veau froide ; d'autres soutiennent que vous l me regarderez avec horreur si je ne me fais pas couper un petit morceau de chair,
on trouve, dans la 3e partie du poème sur la Loi Naturelle, les vers suivants :
L'un pense, en se lavant cinq ou six fois par jour, Que le ciel voit ses bains d'un regard plein d'amour
1. Vous désigne Dieu. Le paragraphe commence ainsi : « Un homme faisait tous les jours à Dieu cette prière : Seigneur, je n'entends rien dans les disputes que l'on fait sans cesse à votre sujet. ...»
Et qu'avec un prépuce on ne saurait lui plaire. L'autre a du Dieu Brama désarmé ta colère Et pour s'être abstenu de manger du lapin, Voit le Ciel entr'ouvert et des plaisirs sans fin1?
Voltaire suit, dans son développement, l'ordre même qu'avait établi Montesquieu dans le sien ; il conserve, en l'accentuant davantage, le contraste marqué déjà par son devancier entre la majesté de Dieu et la mesquinerie des rites imaginés pour mériter sa bienveillance ; et, s'il appelle prépuce ce que, plus discret, l'auteur des Lettres Persanes nommait un petit morceau de chair, la modification est négligeable. Enfin le Dieu Brama est mentionné dans le texte de la Loi Naturelle comme dans la Lettre XLVI, et, cette fois, c'est bien un lapin qui eût excité sa colère, non une poule bouillie.
Mais allons plus loin. Le poème de Voltaire nous offre ensuite un quatrain qui résume en ces termes les horreurs de l'Inquisition :
Un doux inquisiteur, le crucifix en main, Au feu, par charité, fait jeter son prochain Et, pleurant avec lui d'une fin si tragique, Prend, pour s'en consoler, son argent qu'il s'applique
Je n'aperçois rien de semblable dans la Lettre XLVI; mais, si je me reporte à la lettre XXIX, laquelle traite du Pape, des Évoques, des hérésies et de « certains dervis » d'Espagne et de Portugal qui jugent les hérétiques, je remarque, vers la fin de l'avant-dernier paragraphe, deux phrases qui, par leur sens et par leur tour, ont pu retenir l'attention de Voltaire. Les voici :
Ils font dans leur sentence un petit compliment à ceux qui sont revêtus d'une chemise de soufre et leur disent qu'ils sont bien fâchés de les voir si mal habillés, qu'ils sont doux, qu'ils abhorrent le sang et sont au désespoir de les avoir condamnés. Mais, pour se consoler, ils confisquent tous les biens de ces malheureux à leur profil.
Chez Montesquieu apparaissent déjà et le doux inquisiteur, et cette idée de la charité qui, voulant sauver les âmes, brûle les corps, et la plaisanterie finale :
Prend, pour s'en consoler, son argent qu'il s'applique.
Les vraisemblances augmentent quand on constate que les deux lettres auxquelles sont empruntés tous mes extraits ont frappé par ailleurs l'intelligence de Voltaire qui les a citées au cours de ses réflexions sur les Contradictions de ce monde :
1° La lettre XLVI « une autre où l'on trouve ces propres mots :
1. Zadig est de 1748 et le Poème sur la Loi Naturelle de 1756, postérieurs l'un de six ans, l'autre de quatorze à la publication des Contradictions de ce monde.
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Si l'on suppose une religion» (texte exact : dès qu'on en suppose une) 2° La lettre XXIX « une autre où il est dit expressément que les évêques n'ont d'autres fonctions que de dispenser d'accomplir la loi. » On peut donc conclure, je crois, en toute sûreté de conscience, que, sinon dans le roman de Zadig, du moins dans le poème de la Loi Naturelle, Voltaire s'est directement ressouvenu des passages indiqués de Montesquieu : il y reconnaissait à la fois son ironie et son mépris des religions, sans parler de son déisme ; il imitait qui lui ressemblait déjà.
A vrai dire, pour concevoir et pour écrire les vers que j'ai étudiés, Voltaire n'avait pas besoin de Montesquieu. Aussi quelques lettrés seront-ils médiocrement convaincus par cet essai de démonstration. Ceux-là gardent la liberté d'expliquer d'évidentes analogies par cette réalité complexe et incontestable que nous appelons l'esprit d'un siècle ou d'une époque, et dont la subtile influence s'insinue pareillement dans des âmes très différentes les unes des autres. Et même, généralisant davantage, ils peuvent suivre chez Voltaire comme chez Montesquieu le cours, ininterrompu à travers les âges, de la pensée française : railleuse, critique, rationaliste.
D. Delafarge.
Professeur de Première supérieure au Lycée de Lyon.